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Le sujet de cet article pourrait
étonner.
Pourtant la communauté juive et le mouvement anarchiste ont entretenu
certains rapports, que nous étudierons. Des rapports parfois répulsifs
qu'on ne peut cacher, mais aussi attractifs par la participation de nombreux
juifs à la cause révolutionnaire. Enfin, on peut se demander
comment les anarchistes perçoivent l'idéologie du sionisme,
qui a profondément modifié ces rapports.
Il serait difficile de commencer
cet article sans parler de l'antisémitisme ouvrier.
Il ne faut pas se voiler la face mais aborder sereinement la question.
On trouve, par exemple, chez Proudhon des phrases inadmissibles contre
les juifs, même si cela n'ôte rien à la valeur de son
système économique et politique. Par la suite, certaines
publications auront des relents d'antisémitisme, mais celui-ci
n'est pas pensé en termes de race mais plutôt anticapitaliste
(l'exemple des Rotschild) et surtout antireligieux.
Antisémitisme
et anarchisme
Ce dernier aspect est souvent négligé.
Le juif que l'on critiquait, c'était celui qui croyait en la religion
juive. Ainsi, sans s'attarder sur les mots d'argot, nous voyons que Le
Père Peinard compare systématiquement chrétiens (qui
ne forment pas un peuple) et juifs.
De même Zo d'Axa, dans L'En Dehors, critique sévèrement
l'antisémite racial Edouard Drumont, pour écrire un peu
plus loin : Les jésuites sont royalistes, les juifs sont républicains.
Le peuple n'est qu'affamé. La France aux juifs et aux jésuites.
Que voulez-vous que ça fasse au citoyen qui, ce soir, n'a pas vingt
sous pour dîner.
D'ailleurs Le Père Peinard s'appose à la bonne conscience
catholique qui s'en prend aux juifs, en menant en scène deux miséreux
:
- Tel que vous me voyez, môssieu, j'ai travaillé 50 ans chez
ces sales youpins.
- et moi, môssieu, tel que vous me voyez, j'ai bûché
un demi-siècle chez ces bons catholiques.
En fait, au fur et à
mesure que se théorise, à droite, l'antisémitisme
et qu'il devient une doctrine, les milieux anarchistes vont le combattre.
L'événement qui va illustrer cette évolution est
l'affaire Dreyfus, qui va cristalliser les passions. Au début,
les anarchistes sont méfiants à l'égard de l'officier
déchu :
Comme officier, il appartient à cette caste d'individus qui
commanderaient le feu contre moi et mes amis, si, demain, la révolte
s'affirmait... A ce titre, il m'est plutôt antipathique. (Sébastien
Faure, 1897).
Malgré cela, la plupart
des journaux anarchistes vont prendre la défense de Dreyfus. La
lecture du journal antisémite de Drumont, La Libre Parole, est
édifiante ; les anarchistes y sont assimilés aux républicains
et aux francs-maçons, tous "enjuivés" !
Signe de cette évolution, les étudiants des E.S.R.I. (Etudiants
socialistes révolutionnaires internationalistes) feront, en 1900,
un rapport de congrès anarchiste contre l'antisémitisme
(voir le Monde libertaire n° 675). De même, lorsque Delesalle,
un des fondateurs des Bourses du Travail, évoluera vers des idées
antisémites, Jean Grave l'exclura de la rédaction des Temps
Nouveaux. Comprenons-nous bien. Il ne s'agit pas d'excuser les propos
relevés au début de cet article mais d'expliquer, de situer
chronologiquement et, surtout, de ne pas voir avec le regard anachronique
de gens qui ont derrière eux le génocide de la Seconde Guerre
mondiale. Depuis cet épisode monstrueux, nous avons tendance à
faire des assimilations un peu rapides. Les historiens de la gauche socialiste,
qui pratiquent volontiers l'amalgame entre extrême-droite et révolutionnaires
du XIXè siècle avec de telles "preuves", feignent
d'ignorer la contribution des juifs au mouvement ouvrier, Comment y auraient-ils
adhérés, si celui-ci leur avait été vraiment
hostile ?
Pour clore le sujet de l'antisémitisme,
on doit parler de la Makhnovtchina. D'énormes calomnies pèsent
sur son action.
On lui prête des pogroms. Cette légende, exploitée
par les bolcheviks, a pour origine le chaos de la guerre civile où
l'on ne savait plus très bien quelles troupes faisaient quoi. L'historien
Alexandre Skirda et un dissident russe, Litvinov, ont heureusement rétabli
la vérité.
De nombreux juifs ont participé au mouvement anarchiste, et Makhno
faisait fusiller toute personne incitant à commettre des pogroms.
Il déclarait : " Lorsque je vis que la liberté et la
vie des juifs étaient constamment en danger, je me mis à
exterminer ceux qui en étaient responsables. " (l )
La communauté
juive et le mouvement ouvrier
La fin du XIXe
siècle marque une mutation dans la communauté juive européenne
où de nombreux jeunes rejoignent le mouvement ouvrier, souvent
sans renier leurs traditions culturelles (langue yiddish). En Russie,
où le régime tsariste encourageait les pogroms, de nombreux
juifs devinrent, par riposte, anarchistes et furent souvent les plus violents
(comme dans le terrorisme vers 1905). Lors de la révolution, on
remarque des militants comme Voline, Mratchny, Yartchouk et Gorelik (qui
était secrétaire d'un bureau de propagande anarchiste en
hébreu).
En Allemagne, il s'agit plutôt de personnalités comme Erich
Mùhsam, qui était en rupture avec son milieu, mais à
qui ses adversaires ne manquaient pas de rappeler ses origines.
Goebbels l'appelait : Ce porc de juif rouge. Il fut l'un des premiers
internés par les nazis et assassiné peu après.
Gustav Landauer est un cas particulier, puisque son oeuvre théorique
ne rompt pas avec la pensée juive.
Nous reviendrons sur ce sujet. Objet de la propagande antisémite,
il fut massacré en 1919 par des soldats à Munich (2). Si
Rudolf Rocker n'était pas juif, il participa au journal anarchiste
juif Arbeter Fraynt, puis il apprit le yiddish et écrivit directement
dans cette langue. Aussi, lorsqu'il émigra à Londres, vers
1903, il n'eut aucun mal à s'intégrer dans la communauté
juive de l'East End, déjà influencée par les écrits
de l'anarchiste Johann Most. Rocker participa activement aux luttes des
ouvriers juifs, comme les grèves des tailleurs londoniens de 1906
et 1912 au cours desquelles l'influence d'Arbeter Fraynt fut essentielle.
On peut aussi évoquer le rôle des anarchistes juifs aux Etats-Unis.
A New-York, Johann Most, puis Emma Goldman, juive d'origine russe, ont
eu une certaine influence. Il faut dire, cependant, qu'Emma Goldman fut
mise à l'index par les milieux traditionalistes, en raison de sa
vie amoureuse. Des anarchistes juifs participèrent à l'organisation
du syndicat des travailleurs du textile et d'autres syndicats new-yorkais.
Ce panorama international est bien sûr incomplet, et nous avons
surtout mis en avant quelques exemples. Il manque une étude d'ensemble
sur le sujet ; espérons que des historiens remédieront à
cette lacune.
Anarchisme et sionisme
D'une façon générale
l'influence anarchiste dans la communauté, juive va décroître
au XXè siècle pour deux raisons : l'essor du parti communiste
qui liquidera ses militants juifs sous Staline et le développement
du sionisme. Globalement, l'opinion des anarchistes à l'égard
de cette dernière théorie fut (et reste) plutôt critique.
Bien sûr les sionistes (à partir de 1894) préfèrent
le terme pudique de "foyer" à celui d'Etat, surtout afin
de ne pas effaroucher.
Pourtant l'ouvrage fondateur
de Théodor Heril s'intitule : L'Etat et les juifs et son auteur
ne s'embarrasse pas d'ambiguïté. Même s'il existait
des courants plus radicaux, comme Poaley-Tsiyon (ouvriers de Sion), qui
ne séparaient pas l'implantation des juifs de la lutte révolutionnaire,
ceux-ci seront progressivement marginalisés.
Ce qui est logique dans ce genre de lutte, le modèle de l'Etat-Nation
prend toujours le dessus, même si Israël ne peut se parer de
toute la légitimité historique du sionisme.
Les premières implantations de colons ont lieu en Palestine,
au début du XXè siècle. C'est à cette époque
que des anarchistes commencent à prendre clairement position. En
1900, les E.S.R.I. déclarent par exemple que :
Nous ne sommes pas sionistes, parce que l'émigration des juifs
diminuerait la masse prolétarienne active.
Enlever les prolétaires juifs à la cause révolutionnaire,
c'est enlever à cette masse un de ses éléments les
plus énergiques, les plus intelligents, les plus conscients. Car
ne nous y trompons pas, les colonies sionistes, telles qu'on nous les
présente, ne sont pas même des colonies socialistes ou libertaires
comme on a essayé en Amérique : les juifs transportés
en Palestine seraient économiquement, les esclaves de ceux qui
les auraient emmenés. Mais quand même Sion serait-il une
colonie communiste anarchiste, nous ne la favoriserions pas. Nous pensons,
en effet, et nous avons toujours pensé, qu'il est absolument impossible
de faire vivre un essai de communisme, si la révolution intégrale
n'a pas mis à bas l'ordre capitaliste tout entier. Une colonie
qui reste enfermée dans d'étroites proportions n'a pas intérêt.
Si elle se développe, elle se met forcément en rapport avec
le système mercantile et capitaliste, et elle est tôt ou
tard submergée.
Si on peut discuter certains arguments des E.S.R.I., on remarquera qu'il
y a déjà du scepticisme devant les premières implantations
(alya) de colons. De fait, celles-ci furent un échec.
La deuxième vague d'immigrants,
postérieure au texte des E.S.R.I., mit en place le système
assez original des kibboutz. Ces établissements agricoles, au fonctionnement
communautaire, ont parfois éveillé l'intérêt
des révolutionnaires. Il est vrai que certaines théories
en étaient proches.
L'anarchiste Landauer déclarait en 1909 vouloir : " Un village
socialiste, avec des ateliers et des fabriques villageoises, avec des
prairies, des champs, des jardins, du gros et du petit bétail,
des volailles, pour vous prolétaires (... ) c'est là le
seul commencement d'un socialisme réel qui vous soit laissé
".
Son ami Martin Buber (qui déclarait : J'ignore tout d'un Etat juif
avec canons, drapeaux et médailles) étudia de façon
plutôt favorable les kibboutz, dans Utopie et socialisme (5), en
remarquant qu'ils furent submergés par la société
juive environnante (partis, armée...) rejoignant ainsi la conclusion
prophétique des E.S.R.I.
D'ailleurs, il ne faut pas idéaliser le projet vite perverti des
kibboutz, ceux-ci n'avaient pas qu'un but subversif ; en mettant l'accent
sur l'agriculture, ils permettaient aux juifs (à qui il était
interdit de cultiver le sol en Europe) de redevenir des citoyens à
part entière. Quant au désir initial d'abolir l'exploitation
de l'Homme par l'Homme dans des communautés, il ne doit pas faire
oublier que les kibboutz n'ont pas évolué dans le bon sens.
Nous n'avons pas eu la prétention de faire une étude exhaustive.
Le manque de place et de documents nous contraignent à certaines
généralisations, qui ne sont que quelques jalons, sur nos
rapports avec une communauté juive qui nous a beaucoup apporté,
même si nous sommes opposés à sa notion d'un Etat
juif que défendent certains.
Yves - groupe
Florès Magon
le Monde libertaire - octobre 1987
(1) Litvinov : Makhno
et la question juive, Volonté anarchiste n°24, disponible à
la librairie du Monde libertaire.
(2) Sur le rôle de ces deux anarchistes pendant la République
des conseils de Bavière ; signalons que les éditions Partage
Noir s'apprêtent à faire paraître une brochure sur
le sujet.
(3) Sur cette purge voir, par exemple : Trepper, Le grand jeu, Livre de
poche.

Fête de
soutien aux Brigades Internationales pendant la lutte antifasciste en
Espagne.
Ici des Polonais.
Autres
articles :
Bernard Lazare
: Anarchiste & Juif au début du XXè siècle ?;
Mollie Steimer
;
A
lire :
Makhno
et la question juive (Volonté anarchiste)
; les libertaires du Yddishland (Jean-Marc Izrine)
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