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Cela fait maintenant plus
de 100 ans que les idées anarchistes ont libre cours au Québec.
Depuis la création des premiers syndicats ouvriers combatifs au
19e siècle jusqu'aux récentes mobilisations contre le Sommet
des Amériques, l'influence libertaire s'est exprimée de
nombreuses façons. Une multitude de journaux, d'interventions publiques,
de grèves générales, d'uvres artistiques, d'initiatives
sociales et d'alternatives radicales témoignent de cet engagement
au quotidien. Malgré la richesse et la diversité de ces
pratiques, on ne peut parler d'une véritable tradition anarchiste
au Québec: tout au plus retrouve-t-on au fil du temps une mouvance
aux contours et aux contenus éclatés, partagée en
de multiples tendances parfois contradictoires. Il ne faut pas en conclure
pour autant que l'anarchisme n'a aucune racine au Québec, bien
au contraire. D'ailleurs, la renaissance de l'anarchisme comme courant
d'idée et d'action au cours des cinq dernières années
a ravivé l'intérêt de plusieurs pour cette histoire
encore méconnue. Voici le premier d'une série d'articles
retraçant les origines de l'anarchisme au Québec.
Les précurseurs
Le 19e siècle a vu l'émergence de l'anarchisme comme
courant idéologique organisé autour de la pensée
de Pierre-Joseph Proudhon, Michel Bakounine et Pierre Kropotkine, pour
n'en nommer que quelques-uns. Au Québec, ce sont davantage les
révolutions de 1837 (au Canada), 1848 (Palerme, Naples, Milan,
Venise, Paris, Vienne, Berlin..) et de 1871 (Paris) qui ont servi de modèles
aux premiers libertaires canadiens-français. Certains d'entre eux
sont davantage des humanistes radicaux que des anarchistes. C'est notamment
le cas d'Arthur Buies (1840-1901), un libre-penseur anticlérical
et révolutionnaire qui participa à l'insurrection républicaine
dirigée par Garibaldi lors de son séjour en Europe de 1859
à 1862. À son retour, Buies cherche à diffuser ses
idées par le biais d'un journal populaire et satyrique s'attaquant
à l'emprise du clergé sur la société canadienne
française. Au mois de septembre 1868, il publie le premier numéro
de "La Lanterne", un bulletin de 16 pages pleines de "propos
révolutionnaires" et de "chroniques scandaleuses".
Pourfendant l'autorité du clergé, Buies s'attaque à
l'atrophie des consciences dans une société peu réceptive
à ses idées: "J'entre en guerre avec toutes les stupidités,
toutes les hypocrisies, toutes les infamies" . Il y proclame avec
force son idéal de liberté: "la république,
ou la liberté, n'est pas aujourd'hui ce que les peuples pensaient
autrefois. La liberté moderne est inséparable de la fraternité.
On ne la veut pas seulement pour un peuple, mais pour tous les peuples.
On veut effacer les frontières, et voir tous les hommes unis dans
la recherche du bien commun. Voyez ces associations d'ouvriers qui se
rencontrent sur un point donné de l'Europe, mais qui viennent de
tous les pays à la fois. Ces ouvriers déclarent qu'ils sont
frères, et que les gouvernements ne les forceront pas à
se battre les uns contre les autres. Voyez ces congrès pacifiques
qui se tiennent à Genève. C'est le premier pas vers la fusion
des races et l'harmonie des droits populaires" .
L'humanisme radical de Buies va de pair avec une éducation libre,
fondée sur la Raison et débarrassée des dogmes religieux.
Ainsi seulement sera-t-il possible d'envisager une réelle égalité
sociale et économique: "il faut pour cela que l'instruction
soit libre, qu'elle soit dirigée par des hommes qui veulent faire
d'autres hommes et non par une caste ambitieuse qui ne cherche qu'à
faire des esclaves afin de leur commander" . "La Lanterne"
paraîtra régulièrement pendant six mois avant d'être
interdit de vente par le clergé. Buies n'est pas le seul à
être visé par les autorités religieuses: quelques
années plus tôt, un prêtre saisit chez un libraire
de Montréal plus de 1500 volumes mis à l'index par l'église
catholique et les brûle sur la place publique . Les seuls alliés
objectifs de Buies semblent se trouver du côté de l'Institut
Canadien de Québec. L'Institut Canadien est animé par quelques
esprits progressistes malheureusement coupés du reste de la population.
Cet isolement s'explique sans doute par la féroce répression
dirigée contre eux par le clergé, mais également
par leur proximité idéologique avec le libéralisme
politique, alors très présent en Europe et aux États-Unis
mais de plus en plus éloigné du mouvement ouvrier et davantage
encore des idées socialistes.
L'influence de la Commune
Paradoxalement, c'est grâce à la Commune de Paris (1871)
si l'anarchisme pose son pied au Québec. Face à l'arrivée
imminente des troupes prussiennes et l'incapacité du gouvernement
français à assumer la défense de Paris, le peuple
s'arme, prend le contrôle de la Ville et proclame ses lois révolutionnaires
en rupture avec l'État. Après un siège de plusieurs
semaines, la révolte est durement réprimée par l'armée
régulière française : 30 000 communards sont fusillés
par les contre-révolutionnaires et un nombre égal prend
le chemin de l'exil ou du bagne. La réaction du clergé canadien
français à cette révolution (avortée) est
foudroyante. Monseigneur Raymond écrit: "La capitale de la
France, centre de ces iniquités et de ces immondices, ne m'apparaît
plus que comme une terre souillée, ainsi que celle de Babylone
ou de Sodome, et comme telle appelant la vengeance du ciel" . Dès
lors, la panique s'empare des curés canadiens français :
et si des communards venaient s'établir ici ? Une campagne ouvertement
xénophobe est orchestrée à travers la province de
Québec. Les autorités religieuses mettent en garde l'opinion
publique: "Le plus grand malheur qui peut arriver au Canada serait
de tomber dans la possession de ces révolutionnaires. Dans la conjoncture
présente, le gouvernement n'est pas le seul intéressé
à éloigner les Français de cette province... mais
tout fidèle sujet, tout vrai patriote, tout bon catholique qui
désire conserver sa religion, ses libertés, ses lois, sa
morale, y est particulièrement et personnellement intéressé"
. Malheureusement pour les curés (et heureusement pour nous !),
le spectre de l'anarchisme se matérialise bientôt sous leurs
yeux, prenant la forme d'une marée humaine difficile à endiguer.
En 1871 et 1872, entre 1000 et 3000 communards s'exilent au Canada, la
plupart à Montréal. Ceux-ci constituent "une société
bruyante qui doit même être dispersée par la police
lors d'une manifestation" .
Le consul de France à Montréal les décrit comme "des
socialistes, des ivrognes", "des gens déclassés
et des réfractaires à la loi militaire" . On trouve
parmi eux un ancien rédacteur du journal "le Père Duchesne",
Alphonse Humbert (dit d'Abrigeon). Selon le consul, celui-ci attaque "les
principes sur lesquels repose l'ordre social dans tout pays civilisé"
. Humbert, condamné aux travaux forcés pour avoir incité
le peuple à la révolte dans les pages de son journal, reviendra
en France en 1879, profitant de l'amnistie qui est accordée aux
communards. Entre temps, il prononce en 1874 une conférence à
l'Institut Canadien de Québec sur les misères rencontrées
par les immigrants français au Canada. Ces derniers ont la vie
dure : la crise économique fait rage et le chômage massif
plonge la plupart des exilés français dans la misère.
La présence à Montréal d'un millier d'anciens soldats
et d'officiers de la Commune oblige le consulat français à
mettre sur pied en 1876 une société de bienfaisance pour
venir en aide aux nouveaux immigrants arrivant de France. Les diplomates
français craignent que les "tendances anarchiques" et
l'anticléricalisme des communards en exil déteignent non
seulement sur leurs compatriotes fraîchement arrivés, mais
également sur les travailleurs canadiens.
La révolte gronde
Aux yeux des réactionnaires canadiens français,
la Commune symbolise le mal révolutionnaire et socialiste. Il en
va de même pour les associations ouvrières qu'une loi promulguée
par le gouvernement fédéral rend légales en 1872.
Le journal "le Nouveau Monde" (ultramontain, c'est à
dire ultra-clérical) prédit les résultats d'une telle
mesure : "Sir John A. MacDonald veut introduire au Canada une loi
en vigueur en Angleterre... Mais la loi anglaise a été sanctionnée
le 29 juin 1871, Elle n'a donc pas encore été en position
de donner sa mesure et d'annoncer les résultats qu'elle produira
infailliblement. Pourquoi se hâter quand nous savons ce que cette
législation a produit en France. (...) N'avons-nous pas vu l'Association
Internationale des Travailleurs diriger les mouvements révolutionnaires,
établir la commune à Paris et à Lyon. C'est en 1864
que les Chambres françaises légalisèrent les coalitions
et c'est en 1871 que l'Internationale est devenue maîtresse de Paris
et qu'elle fit trembler la France" . En fait, ce n'est pas la présence
des communards ou la légalisation des syndicats qui entraîneront
des troubles dans la province de Québec, mais bien une grave crise
économique, comparable à celle de 1929. Entre 1873 et 1878,
les conflits ouvriers se multiplient aux quatre coins de la province au
fur et à mesure que le chômage et la misère prennent
de l'ampleur. Les travailleurs se tournent vers l'action directe pour
avoir gain de cause. La spontanéité et la radicalité
des révoltes ouvrières vont de pair avec un durcissement
de la lutte des classes.
Le 17 septembre 1877, des journaliers employés à l'agrandissement
du canal Lachine près de Montréal quittent le travail. Le
motif : "les 300 employés de la Davis et Cie affirment avoir
été employés pour 90 cents par jour et n'en recevoir
que 80". Ainsi, "la grève se répand dans les autres
sections du canal, certains confrères devant parfois être
convaincus par la force, c'est à dire à coups de cailloux;
tous les travaux se trouvent paralysés. (...) les grévistes
attaquent le bureau de la Davis et Cie; plusieurs coups de feu sont échangés
et deux hommes sont blessés. Des détachements de la police
de la ville et une cinquantaine d'hommes de la milice doivent demeurer
en permanence sur les lieux pour maintenir l'ordre" . Cette grève
se règle finalement au début de janvier 1878, pour mieux
reprendre sur d'autres chantiers de construction ailleurs en province.
De nouvelles émeutes ouvrières éclatent à
Québec au mois de juin 1878 : "plus de 500 employés
sur les chantiers de construction du gouvernement, débraient, exigeant
un salaire de 1,00$ par jour au lieu de 50 et 60 cents qui leur sont alloués
à la suite d'une baisse de salaire; ils marchent sur le parlement
de Québec, paradant dans les rues de la ville en arborant le drapeau
rouge et exigeant de voir le Premier ministre, M. Joly. Ce dernier affirme
ne rien pouvoir faire pour eux puisque ce sont des entrepreneurs qui paient
les ouvriers, mais il leur promet pourtant une hausse de 20 cents par
jour, ce que les grévistes refusent, résolus de ne pas accepter
moins de 1,00$. Des troubles éclatent alors en différents
endroits de la ville: des grévistes enfoncent des portes d'usines,
envahissent les ateliers du chemin de fer de la Rive Nord, commettent
des dégâts à la fabrique d'allumettes Paré,
sur la rivière Saint-Charles. Le 12 juin, plusieurs centaines d'entre
eux se rendent chez un entrepreneur en construction, M. Peters, pour le
forcer à signer un document promettant 1,00$ par jour; sur son
refus, on saccage les bureaux de l'établissement. Quelques uns
partent ensuite piller l'entrepôt de farine Renaud, rue Saint-Paul.
Des soldats accourus sans armes pour assurer l'ordre, doivent se replier;
ils reviennent armés, et après la lecture du Riot Act tirent
sur la foule. Un des émeutiers est atteint mortellement" .
Il s'agit d'Édouard Beaudoire, un ouvrier d'origine française
que des rapports militaires décrivent comme un socialiste ayant
participé à la Commune de Paris. "Le soir, des manifestations
rassemblent trois à quatre milles hommes et des discours incendiaires
sont prononcés; un groupe va même jusqu'à libérer
un gréviste à la prison de Québec" . Le lendemain,
l'arrivée massive de troupes venues de Montréal parvient
à rétablir l'ordre: dès le 14 juin, certains ouvriers
retournent au travail. Ainsi se termine une autre révolte enflammée...
Les Chevaliers du Travail
La crise économique
passée, les syndicats refont surface au Québec. Une première
assemblée des Chevaliers du Travail (Knights of Labor) voit le
jour à Montréal en 1882; rapidement, l'organisation se développe
aux quatre coins de la province, soulevant beaucoup d'émoi chez
les prélats catholiques. Aux États-Unis, son apparition
remonte à 1869. Sa création et son développement
au sud de la frontière furent soutenus par de nombreux socialistes
et anarchistes, notamment à Chicago. En 1886, Mgr Tachereau demande
à Rome d'intervenir pour interdire cette "secte maçonnique",
pensant ainsi freiner la progression des Chevaliers dans la Belle Province.
On reproche à l'organisation sa "neutralité" ,
le caractère secret de ses activités, son approche plus
combative qu'on associe à la lutte des classes. Quel est donc ce
programme sensé amener la révolution aux portes de Québec
et de Montréal? Un amalgame de réformes radicales pour l'époque
(contre le travail des enfants, pour l'instruction publique, pour l'égalité
des hommes et des femmes selon la formule "à travail égal,
salaire égal"), jumelé à une critique du système
capitaliste, tout particulièrement de l'exploitation salariale:
"nous ne croyons pas que l'émancipation des travailleurs réside
dans l'augmentation des salaires et la réduction des heures de
travail; nous devons aller beaucoup plus loin que cela, et nous n'y parviendrons
que si le régime du salariat est aboli" .
Au fil des ans, les Chevaliers du Travail arriveront à rassembler
à travers tout le Québec un nombre important d'ouvriers
non spécialisés, délaissés par les syndicats
de métiers ouvertement corporatistes. D'après l'historien
Jacques Rouillard, les Chevaliers du Travail avaient une conception assez
large de la classe ouvrière: "leur projet visait rien de moins
qu'à réunir l'ensemble des producteurs dans un vaste mouvement
pour l'abolition du salariat et le rétablissement d'une société
nouvelle fondée sur la coopération et la petite propriété".
Fortement décentralisées et contrôlées par
leur base, les assemblées des Chevaliers du Travail regroupaient
tous les travailleurs, sans distinction de métier, de sexe, de
croyance, de couleur ou de nationalité.
Chez les haut dirigeants des Chevaliers du Travail aux États-Unis
(dont l'organisation est en complète dégénérescence),
une certaine inquiétude commence à se faire sentir: comment
continuer à garder le contrôle sur cette masse d'ouvriers
de plus en plus turbulente, défiant ouvertement l'autorité
du clergé et du patronat en plus d'enfreindre les règles
habituelles des "trade-unions"?
Parlant des ouvriers canadiens français, le leader américain
des Knights of Labor, Terence V. Powderly, avait l'habitude de dire: "Il
y a tant d'anarchistes au Canada ! Ils [ceux au pouvoir] ont raison de
se méfier. Les Français sont bien plus difficiles à
manier que les autres peuples. Nous avons aussi un certain nombre d'anarchistes
aux États-Unis, mais il ne sont pas du genre dangereux. Le tempérament
français est très différent. Massez nos gens sur
toute la longueur de Market Street, vous n'aurez rien à redouter.
Mais faites la même chose avec un nombre égal de Français,
alors le pire est à craindre". Ne nous méprenons pas:
l'organisation des Chevaliers du Travail n'est pas un syndicat révolutionnaire
comme le sera plus tard l'IWW (Industrial Workers of the World, créé
en 1905). Toutefois, leur projet politique offre de nombreuses ressemblances
avec le mutuellisme développé par les premiers anarchistes
français, au nombre desquels on retrouve la figure de Pierre-Joseph
Proudhon .
La propriété
c'est le vol
Les évêques
du Québec ne réussiront pas à empêcher l'élection
d'un militant des Chevaliers du Travail, Alphonse Télesphore Lépine,
dans le comté de Montréal-Est aux élections de 1888.
Si nous mentionnons le nom du premier député ouvrier au
Québec, élu de surcroît dans le "bastion du prolétariat
montréalais", c'est que Lépine est influencé
par l'un des premiers penseurs de l'anarchisme, Pierre-Joseph Proudhon
(1809-1865). Cette filiation lui vaudra les nombreuses critiques des défenseurs
acharnés de l'ordre établi. Les slogans anti-Lépine
(et anti-anarchistes) se multiplièrent avant son élection:
"Propriétaires, prenez garde à vous", "Songez
à la Commune de Paris, aux émeutes de Trafalgar Square et
aux bombes de Haymarket à Chicago!", "Ces gens-là
veulent abolir les loyers". Pourquoi tant de remue-ménage
autour d'un personnage somme toute pacifique et conciliant ?
"Au cours de l'année 1887, Lépine publia une Explication
de la déclaration de principe des Chevaliers du Travail, destinée
à mieux faire connaître l'organisation "aux compatriotes
de langue française". (...) Un passage de la brochure laissait
clairement entendre à quelle doctrine sociale se rattachaient les
premiers penseurs ouvriers québécois et quels courants idéologiques
les influençaient. "Cet article [article IV de la déclaration
de principe], écrivait Lépine, remet en mémoire le
mot d'un grand économiste français: La propriété,
c'est le vol. En établissant ce principe, monsieur Proudhon a voulu
faire observer que la propriété n'avait pu, dans ses origines,
s'établir et se fonder qu'en empiétant sur les droits imprescriptibles
du peuple, qui seul a le droit de disposer de la terre, son héritage
naturel..."
D'où proviennent ces idées? Les échanges entre les
États-Unis et le Québec devenant de plus en plus réguliers
(notamment à travers l'émigration de milliers de canadiens
français vers les villes industrielles de la Nouvelle-Angleterre),
il n'est pas impossible que les divers courants socialistes libertaires
commencent à trouver ici un terreau fertile avec la politisation
croissante de la classe ouvrière. On retrouve des traces de cette
pénétration à travers une publication socialiste
révolutionnaire réalisée dès 1885 par des
réfugiés de la Commune de Paris établis en Pennsylvanie
(États-Unis). Leur journal mensuel ("La Torpille") est
destiné aux travailleurs de langue française du Canada et
des États-Unis. Son contenu est consacré "à
la revendication des droits des travailleurs et à la lutte contre
les iniquités sociales" , tout en fournissant "une très
intéressante chronique sur la condition féminine contemporaine
et le mouvement ouvrier" . Le mensuel changera de nom en 1890 pour
devenir "Le Réveil des Masses", adoptant par le fait
même une tendance anarcho-communiste et sera publié sous
forme de lettres bimestrielles (4 pages) pour toucher plus spécifiquement
les "Français du Canada" .
Le géographe
de l'anarchie
Les liens avec l'Europe semblent pour leur part assez restreint. La visite
au Québec de l'anarchiste français Élisée
Reclus en 1889 illustre bien cette situation . Du 6 juin au 4 juillet,
Reclus parcours la province en tant que géographe. Il passe par
Montréal, Ottawa, Calumet, le Lac Champlain, Roberval et Québec.
Son journal de bord nous offre une éclatante description de la
société québécoise. Reclus confirme dans son
récit de voyage un certain nombre de faits que nous connaissons
bien: l'omniprésence du clergé dans les affaires publiques,
l'idiotie des curés qu'il croise sur sa route, le faible degré
d'esprit critique chez les "élites" locales, la situation
quasi coloniale du Canada français... Presque par hasard, il rencontrera
tout de même quelques personnages intéressants: un réfugié
de la Commune de Paris vivant à Roberval avec toute sa famille
(et qui s'appelle La liberté!) ainsi que deux libres-penseurs,
l'un anglophone, l'autre francophone. Ce dernier, M. Tremblay, est un
socialiste dont Reclus fait la connaissance sur le bateau qui le ramène
en Europe: "un Canadien est à mes côtés, socialiste
comme moi, et "pour la première fois", dit-il, proclamant
sa pensée. Mais si c'est la première fois, ce n'est pas
que la réflexion n'ait été longue. Peut-être
le seul dans son pays, le bonhomme lit, étudie, recueille et annote
les ouvrages socialistes, et il vient en France respirer une bouffée
d'air pur" .
C'est somme toute bien peu de monde pour un si grand pays !
En guise de conclusion
Quels constats pouvons-nous tirer de ces quelques repères historiques?
Dans un premier temps, nous n'avons pas trouvé de courant anarchiste
organisé au Québec dans la deuxième moitié
du 19e siècle. Cette situation tranche avec celle prévalant
aux États-Unis, où existent à cette époque
de nombreux groupes et journaux anarchistes, toutes tendances confondues
(individualiste, syndicaliste révolutionnaire, anarcho-communiste).
Par ailleurs, on retrouve quelques traces significatives montrant une
certaine diffusion des idées anarchistes dans les milieux intellectuels
et ouvriers après 1871. D'autre part, cette période est
jalonnée de révoltes ouvrières et populaires d'inspiration
libertaire. Sans nécessairement être l'uvre d'anarchistes,
elles ont certainement une résonance familière pour les
communistes libertaires d'aujourd'hui. Il faudra attendre les premières
années du 20e siècle pour voir apparaître distinctement
au Québec un mouvement anarchiste à part entière,
principalement concentré à Montréal dans les milieux
ouvriers juifs et canadien français.
Michel
Nestor
1 Giuseppe Garibaldi
(1807-1882) luttait contre l'autorité du Pape et des monarchistes
pour la création d'une république en Italie.
2 Gagnon, Marcel A., (1964), "La Lanterne d'Arthur Buies", Ed.
de l'Homme, Montréal, p. 8
3 Ibid, p. 71-72. Buies fait peut-être référence au
premier congrès de l'Association internationale des travailleurs
(A.I.T.), qui s'est tenu à Genève en 1866.
4 Ibid, p. 97
5 Rioux, Marcel (1987), "La Question du Québec", Ed.
de l'Hexagone, p. 90
6 Qui n'a pas hésité à s'allier aux Prussiens pour
mater l'insurrection.
7 Rioux, Marcel, ibid, p. 92
8 Voir à ce sujet "Les communautés culturelles au Québec"
(1985), sous la direction de Michel Lefebvre et Yuri Oryschuk, aux éditions
Fides.
9 Savard, Pierre (1970), "Le consulat général de France
à Québec et à Montréal de 1859 à 1914",
Presses de l'Université Laval, Québec, p. 93
10 Ibid, p. 93
11 Ibid, p. 93
12 Ibid, p. 94
13 Desrosiers, Richard et Héroux, Denis (1973), "Le travailleur
québécois et le syndicalisme", Les presses de l'Université
du Québec, p. 34-35
14 Ibid, p. 38-39
15 Ibid, p. 38-39
16 Ibid, p. 38-39
16 C'est à dire sa laïcité et l'absence d'aumonier
pour superviser ses activités.
17 Rouillard, Jacques (1976), Le Québec et le congrès de
Berlin 1902 in Labour-Le travailleur, vol 1 no 1, p.72
18 Ibid, p. 72
19 Lipton, Charles (1976), Histoire du syndicalisme au Canada et au Québec
(1827-1959), Parti-Pris, Montréal, p.112
20 Voir à ce sujet l'article "Rien pour nous... tout pour
tous et toutes".
21 Desrosiers et Heroux, ibid, p. 76
22 Creagh, Ronald (1986), "L'anarchisme aux États-Unis",
Tome III, p. 1129
23 Ibid, p. 1129
24 Ibid, p. 1130
25 Chardak, Henriette (1997), "Elisée Reclus l'homme qui aimait
la Terre", Stock, p. 456
Le journal d'Élisée Reclus peut être consulté
sur le site http://gallica.bnf.fr
Autres
articles :
Sur
les traces de l'anarchisme au Québec, les années 1900 -
1920
;
I.W.W.
le syndicalisme révolutionnaire aux Etats-Unis
; 1er
mai 1886 Chicago, naissance d'un mythe ;
les cinq martyrs de Chicago
(1886) ; l'affaire Sacco/Vanzetti
; la révolution mexicaine
;
Cuba : manifeste du socialime libertaire (1960) ;
A
lire :
L'anarchisme aux Etats-Unis (Ronald Creagh) ; l'Ordre moins
le pouvoir (Normand Baillargeon) ;
IWW et le syndicalisme révolutionnaire aux Etats-Unis (Larry
Portis) ;
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