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Elle ne ressemble guère au
portrait de la communarde que les écrivains bien pensants n'ont cessé
de proposer.
Nathalie Lemel, ce n'est point cette gaillarde surexcitée, buvant sec,
la pire injure à la bouche, prenant un plaisir malsain à commander des
tueries.
Et pourtant c'est bien une communarde, Nathalie.
Et l'une des plus actives.
Et l'une des plus héroïques.
Malheureusement pour parler d'elle cent ans après, on ne dispose guère
de documents.
Alors, comme pour bien des révolutionnaires, c'est dans les archives de
la police, dans les rapports de gendarmerie, dans les comptes rendus de
procès, il faut aller glaner des renseignements.
Lisons donc la fiche signalétique la concernant : 1 m 49 ; elle est blonde
avec des yeux gris, un nez retroussé, un visage ovale. Et c'est tout ce
que nous saurons.
Elle ne paraissait pas destinée
à la résistance ouvrière et politique par son origine, par son vécu d'enfant,
d'adolescente. Ses parents, aises, tenaient un café à Brest et l'élevèrent
"avec assez de soins", c'est-à-dire qu'elle dut sans doute aller dans
une école religieuse pour y apprendre à lire dans un recueil de prières
et ensuite s'initier à la couture, peut-être même à la broderie.
Elle se marie en 1845 (elle a 19 ans) avec un ouvrier relieur, Jérôme
Lemel, de huit ans son aîné.
Et la tradition familiale semble fonctionner normalement puisqu'ils ont
trois enfants. Le couple quitte Brest, sa ville natale, en 1849, pour
aller s'installer à Quimper.
Que font-ils à Quimper ?
Elle tient une librairie ; quant au mari, on ne sait trop : l'aide-t-il
?
Poursuit-il son métier de relieur ?
Il est possible qu'il relie à domicile, comme une activité annexe à la
vente des livres. Et c'est là sans doute que commence à se nouer le destin
de Nathalie.
Mais on manque de documents et l'on est réduit de nouveau à des hypothèses.
Le rapport de gendarmerie de Quimper nous dit : "En 1861, ils se déclarèrent
en faillite et partirent pour Paris".
Elle vend des livres, elle a sans doute la curiosité, déplacée, de les
lire, et son horizon s'élargit ; elle se pose des questions, elle a envie
de discuter de ce qu'elle voit; elle sort de son rôle de femme, donc elle
prend "des allures d'indépendance"
les affiches
de la Commune
Elue au syndicat des relieurs
Une fois à Paris, sortie du carcan provincial et religieux, obligée par
manque d'argent d'apprendre et d'exercer un métier, celui de relieuse,
Nathalie va évoluer beaucoup plus vite. D'autant qu'elle se trouve brusquement
dans un climat de surchauffe politique. C'est la période où les travailleurs
vont constituer -en 1864- une Association internationale, où des grèves
vont éclater un peu dans tous les secteurs ; et en particulier dans celui
où travaille Nathalie.
En effet, en août 1864, une grève longue et très dore est menée par les
ouvriers relieurs de Paris; parmi eux, un militant de pointe, Eugène Varlin.
Nathalie est parmi les grévistes. Et, lorsque l'année suivante, une nouvelle
grève sera décidée, elle sera du comité de grève et ensuite élue déléguée
syndicale. Ce qui constituait une véritable révolution pour l'époque,
dans le milieu ouvrier encore sous l'influence de Proudhon qui reléguait
les femmes au foyer ou sur le trottoir.
C'est que Nathalie Lemel avait dû montrer sa ténacité, son sens de l'organisation
dans ces luttes vraiment héroïques car c'était la faim, c'était la me
qui menaçaient à brève échéance les travailleurs en grève. Nathalie s'inscrit
bien vite à l'Internationale et prend une part de plus en plus active
à la résistance contre le Second Empire. "Elle s'était fait remarquer
par son exaltation, écrit le commissaire de son quartier, elle s'occupait
de politique ; dans les ateliers, elle lisait à haute voix les mauvais
journaux ; elle fréquentait assidûment les clubs". En somme, me femme
perdue.
Et c'est bien entendu sur elle que la société -sous les traits du commissaire
enquêteur- va faire retomber l'échec de son mariage. Elle quitte le domicile
conjugal en 1868 : l'exaltation de ses opinions politiques et les discussions
auxquelles elle se livrait continuellement auraient été pour beaucoup
dans cette séparation" (le tout souligné en rouge !). Mais le commissaire
omet de préciser que le mari s'était mis à boire.
Libérée de ses entraves conjugales, Nathalie va pouvoir se consacrer plus
intensément à ses activités militantes. Avec Varlin et quelques autres
relieurs, elle crée une coopérative d'alimentation, la Ménagère, puis,
à partir de 1868, une sorte de restaurant ouvrier, la Marmite.
Elle y est caissière, secrétaire ; elle loge sur place pour être plus
efficace. Cette idée de coopérative a un tel succès que trois autres restaurants
s'ouvrent, regroupant environ 8 000 travailleurs.
On y mange bien, des choses saines, abondantes ; on se retrouve entre
soi, on peut discuter, lire "les mauvais journaux", hors du regard
des argousins de Napoléon III.
Bien entendu, Nathalie va participer pleinement à la Commune de Paris.
Déjà pendant le siège par les Prussiens, pendant ce terrible hiver 1870,
elle avait tout fait pour distribuer à manger, préparer les repas dans
les restaurants de la Marmite.
Mais le 18 mars, quand le drapeau rouge flotte sur l'hôtel de ville, elle
va pouvoir oeuvrer de façon vraiment constructive. Les femmes ne sont
pas éligibles à la Commune ? Qu'à cela ne tienne, elles constituent leur
structure à elles qui leur permettra de se regrouper, de débattre des
problèmes du travail, d'ouvrir des ateliers.
Et c'est la création le 11 avril 1871 de l'Union des femmes, que Nathalie
Lemel a mise en place avec Elisabeth Dmitrieff et un groupe d'ouvrières.
Cette "union", très structurée, dont le manifeste-programme est un des
textes les plus avancés de cette période, va donc commencer dans les quartiers
populaires -les autres ont été désertés- son action d'information, d'aide,
de regroupement.
Des clubs sont créés où les femmes prennent une parole précise, énergique,
très réaliste.
Après le 18 mars, on la vit parcourir les clubs de femmes, y prendre la
parole et y prêcher dans un langage excessivement violent les théories
les plus subversives.
Le temps des barricades
Nathalie, avec une centaine de femmes, se replie des Batignolles vers
la place Blanche, puis vers la place Pigalle. Pendant des heures, elles
font le coup de feu pour tenter d'arrêter l'assaillant versaillais. Un
témoin dira : "Rentrant chez elle le 23 mai, les mains et les lèvres noires,
couverte de poussière, elle disait avoir combattu 48 heures sans manger
et elle ajoutait avec beaucoup d'animosité :
"Nous sommes battus, mais non vaincus."
Nous la retrouvons aussi indomptable devant le conseil de guerre. Elle
assume fièrement toutes les responsabilités de son action révolutionnaire,
comme Louise Michel. Et toutes deux, condamnées à la déportation, seront
jetées dans le même bateau pour être livrées aux autorités du bagne de
Nouméa. Mais là encore elles ne s'avouèrent pas vaincues, puisque dès
leur arrivée en Nouvelle-Calédonie elles refusent un traitement à part,
parce que, disent-elles : "Nous ne demandons ni n'acceptons aucune faveur
et nous irons vivre avec nos co-déportés dans l'enceinte fortifiée que
la loi nous fixe"
En 1880 c'est la loi d'amnistie, le retour en France des communards.
Nathalie, âgée, éprouvée par ses années de déportation, trouvera un emploi
manuel dans l'imprimerie ; et sans être une militante de pointe comme
Paule Minck ou Louise Michel, elle continuera à suivre les événements,
à évoquer les grands jours de la Commune et à intervenir tout particulièrement
pour défendre les conditions de travail des femmes. Nathalie Lemel, c'est
vraiment la communarde comme on en vit des milliers sur les barricades
: venues de province, ouvrières pour la plupart, acquérant une conscience
politique en tant que femmes travailleuses doublement exploitées, allant
jusqu'au bout et très souvent jusqu'à la mort, pour sauver la Révolution
qui leur apparaissait la seule voie possible pour la libération des femmes.
Paule Lejeune
d'après la revue Itinéraire consacrée
à Eugène Varlin
Nathalie Lemel
Autres
articles :
La
Commune de Paris ; La Commune
de Marseille ; la Commune
par elle-même ;
Insurrections
communalistes en province ; l'AIT
pendant la Commune de Paris,
Eugène
Varlin ; la
semaine sanglante ;
Louise
Michel ;
Extrait
du procès de la communarde Louise Michel (décembre 1871
Versailles).
la
Commune dans le XIIIè arrondissement (la journée du
18 mars)
Louise la Canaque,
les trépidantes aventures de Louise Michel en Nouvelle Calédonie
;
A propos du Film la Commune de Peter Watkins ;
A
lire :
Louise
Michel (brochure
des éditions du Monde Libertaire)
; Eugène Varlin (Revue
Itinéraire) ;
Mémoires (Louise Michel) ; la Commune : histoires et souvenir ;
Le Journal officiel de la Commune ; etc.
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