|

un site
consacré
à B. Lazare
|
Au premier abord, la personnalité
et la pensée de Bernard Lazare semblent déconcertantes dans
leur manque de logique et de continuité. Homme de ruptures, il
paraît passer par brusques sauts d'une philosophie ou d'un groupe
à l'autre, souvent d'un extrême à l'autre. Perpétuel
critique, légendaire contestataire, l'en-dehors personnifié
qui prend plaisir à faire et à dire le contraire de ce qu'on
attend. Ainsi, ce fils de bonne famille bourgeoise Israélite et
de bonne éducation toute positiviste commença par se jeter
dans la littérature symboliste la plus ésotérique
et ensuite dans l'anarchisme socialiste révolutionnaire. Alors
que ses trois frères, comme tant d'autres jeunes gens du Midi,
montèrent à Paris pour se préparer à de belles
carrières dans les professions libérales, Lazare (son vrai
nom était Lazare Bernard) s'y fit assez rapidement une réputation
de subversif, membre d'une association secrète de malfaiteurs".
Rien de plus bourgeois dans
son aspect extérieur que ce dénonciateur du gouvernement
de la République capitaliste. Il s'habillait avec élégance,
portait monocle, aimait les livres rares, les bons restaurants, les belles
choses. Si ce goût pour le bien-être rendait suspecte sa sincérité
socialiste, Alexandre Zévaès voyait en lui "le représentant
du high-life anarchiste" avec des entrées chez les Rothschild,
il rassurait la police, pendant un moment au moins. "Un bourgeois
chic" qui se fait onduler la chevelure, s'est marié régulièrement
et mène une vie morale irréprochable ne peut pas être
un individu dangereux. Rien à craindre, signale un agent chargé
de la surveillance du sieur Lazare et de sa belle dame. Les apparences,
comme les prétendues influences formatrices, sont parfois trompeuses.
En considérant le premier
des "sauts" idéologiques, le passage du symbolisme à
l'anarchisme, il est tentant de souligner les contradictions d'ordre esthétique,
intellectuel et social (politiquement le problème ne se pose pas
: il reste hostile à la République bourgeoise). Art hautain
pour initiés qui s'oppose à l'art social préconisé
par la suite. L'écrivain symboliste se plaît dans les tours
d'ivoire, en compagnie des poètes maudits ou obscurs, que l'anarchiste
abandonne en faveur de la place publique où il prend la défense
de la science, de la raison, de l'histoire auxquelles il avait préféré
mysticisme, mythes et mythologies. Recherche symboliste de la vérité
dans les nécropoles et catacombes d'où l'anarchiste revient
au soleil rouge du présent. En réalité, derrière
ces contradictions, il y a une consistance de tempérament, de mentalité,
d'aspiration ; une continuité qui s'approfondit au contact des
événements. La pensée de Bernard Lazare a évolué,
certes ; elle a fait fausse route parfois, surtout sur la question juive,
et il a eu le courage de l'avouer. Mais ce qui n'a jamais varié,
et c'est par là qu'il est libertaire, c'est sa passion pour la
liberté. C'est ensuite, et c'est par là qu'il est devenu
anarchiste socialiste, sa soif de justice sociale dans le sens le plus
large.
A l'époque symboliste,
c'est la liberté de l'esprit qui le préoccupe parce qu'il
se sent comme étouffé par la tyrannie rationaliste, l'esprit
positiviste de l'école qui, au lieu d'élargir la connaissance,
et par là la liberté, la limite à l'observable, et
au déterminable, rejetant ainsi dans le domaine de l'inconnaissable
toute hypothèse, toute spéculation, ce qui peut-être
n'est qu'inconnu actuellement. De là ses explorations des mythes
et des mysticismes ainsi que des phénomènes extra-sensoriels
comme la télépathie, les forces inconscientes et même
irrationnelles, autant de richesses qu'il faut comprendre et mobiliser.
Le symbolisme de Bernard Lazare n'est pas anti-science ni anti-raison
; il est hostile à l'orthodoxie scientifique, aussi néfaste
pour la science et la connaissance que le cléricalisme pour la
religion. Dans l'art comme dans la philosophie, il préférait
la suggestion à la définition, l'ambiguïté créatrice
à la clarté réductrice.
De cette esthétique
et de cette philosophie libertaires, il est passé à l'anarchisme
socialiste par la bouleversante découverte de la misère
économique. Du coup "la conquête du pain",
"la question du ventre" passaient au premier plan et il adhère
au socialisme, mais pour s'en détourner aussitôt. La lutte
des classes, l'égalité imposée par une multiplicité
de lois et la dictature du prolétariat assureront à tous,
le pain quotidien peut-être, mais à quel prix la libération
économique ? La justice sociale ?
De ce que pourrait être un futur Etat socialiste, il avait une véritable
vision de cauchemar :
Loi sur le travail, sur sa réglementation, sur sa durée,
loi sur la propriété collective, loi sur la répartition
des biens, loi sur l'instruction, loi sur l'hospitalité, loi sur
les secours aux faibles, loi sur les invalides du travail. Et ainsi on
en arrive au nom de la liberté à la plus étrange,
à la plus folle des conceptions, à celle d'après
laquelle les moindres actes des hommes seront prévus, ordonnés,
réglementés d'après des lois...
La solution à long
terme mais radicale, seule efficace, pensa-t-il, était une révolution
d'idées. Elle devait s'accomplir par l'éducation, non pas
celle distribuée par les enseignants-fonctionnaires de l'Etat,
mais par des esprits libres, les écrivains et philosophes passés
et présents qui seront toujours les précepteurs de l'humanité.
Nous voilà revenus à l'importance de l'art comme moyen de
libération. Seulement cette fois il s'agit de faire faire aux masses
leurs humanités par une littérature simple, claire, lisible.
Bernard Lazare s'y essayait, notamment dans Les Porteurs des Torches
(1897), sacrifiant à la lisibilité du message l'ambiguïté
raffinée de ses meilleurs écrits symbolistes (Le Miroir
des Légendes, 1982).
Les Temps Nouveaux,
hebdomadaire auquel participa Bernard Lazare.
L'itinéraire juif de
Bernard Lazare semble comporter des oppositions plus fondamentales, plus
difficilement conciliâmes. En effet, quoi de plus contraire que
l'antisémitisme d'où il est parti et le sionisme auquel
il est arrivé ? Quoi de plus déroutant de la part d'un libertaire
que l'une et l'autre de ces prises de position ?
Et pourtant, là aussi, il ne s'agit pas tant de contradiction,
ni de saut brusque, mais d'une marche à plusieurs étapes
poursuivie par une conscience qui s'interroge sans cesse, qui, au lieu
de se figer dans des doctrines, fussent-elles anarchistes, s'élargit
et s'approfondit dans l'expérience vécue. Voilà un
côté plus profond de la psychologie du révolutionnaire
anarchiste que la simple hostilité, réelle mais assez commune
(qui ne l'éprouve de temps en temps ?), au maître et à
la discipline imposée d'en haut. Il aurait été étrange
qu'un esprit aussi attentif et tendu, perpétuellement en mouvement,
n'eût pas réagi à La France Juive (de Drumont), à
l'Affaire Dreyfus, à la naissance du sionisme politique, pour ne
nommer que ces trois crises. Il en a créé une, l'Affaire
Dreyfus, et il a fait et refait l'examen de sa conscience à la
lumière de toutes les trois.
A l'opposé de la majorité des Israélites de France
adoptant la tactique du mépris silencieux vis-à-vis de La
France Juive et de la véritable vague antisémite déchaînée
par ce recueil de mythes, Bernard Lazare intervint ; à vrai dire,
il ne cessera jamais de l'analyser de façon perspicace et même
prophétique. Au début, cependant, sa réaction apparemment
étonnante était d'être antisémite à
sa façon. Plus exactement de deux façons. La première,
assez banale, est celle d'un jeune Israélite assimilé de
vieille souche française qui ne veut pas qu'on le confonde avec
les Juifs russes et polonais accueillis en France par l'Alliance Israélite
Universelle au nom de" la .solidarité juive ".
Cette dernière constitue la cible d'un de ses articles les plus
sauvagement antijuifs publiés à la fin de 1890 dans les
Entretiens Politiques et Littéraires, revue anarcho-symboliste
qu'il dirigeait :
Que m'importent à moi, Israélite de France, des usuriers
russes, des cabaretiers galiciens prêteurs sur gages, des marchands
de chevaux polonais, des revendeurs de Prague et des changeurs de Francfort
? En vertu de quelle prétendue fraternité, irai-je me préoccuper
des mesures prises par le Tsar envers des sujets qui lui paraissent accomplir
une uvre nuisible ?... Qu'ai-je de commun avec ces descendants des
Huns ?... ces Tartares prédateurs, grossiers et sales... Grâce
à ces hordes avec lesquelles on nous confond, on oublie que depuis
bientôt deux mille ans nous habitons la France.
Pourtant, il y a plus que
de la peur et du chauvinisme dans cette déclaration de désolidarisation,
cruellement franche, deux qualités qui, avec la verve et la véhémence
d'expression, n'ont jamais manqué au polémiste. C'est aussi
en effet une déclaration d'indépendance. La logique assimilationniste
devrait aboutir à la désolidarisation avec les Juifs en
tant que Juifs. Se sentir solidaire, pour des raisons humanitaires, des
opprimés partout dans le monde, cela est parfaitement noble. Mais
sur quoi est fondée une solidarité spécifiquement
juive ? Bernard Lazare libertaire y soupçonne une étrange
complicité entre persécuté et persécuteur,
L'itinéraire juif de Bernard Lazare semble comporter des oppositions
plus fondamentales, plus difficilement conciliâmes. En effet, quoi
de plus contraire que l'antisémitisme d'où il est parti
et le sionisme auquel il est arrivé ? Quoi de plus déroutant
de la part d'un libertaire que l'une et l'autre de ces prises de position
? Et pourtant, là aussi, il ne s'agit pas tant de contradiction,
ni de saut brusque, mais d'une marche à plusieurs étapes
poursuivie par une conscience qui s'interroge sans cesse, qui, au lieu
de se figer dans des doctrines, fussent-elles anarchistes, s'élargit
ei s'approfondit dans l'expérience vécue.
Voilà un côté plus profond de la psychologie du révolutionnaire
anarchiste que la simple hostilité, réelle mais assez commune
(qui ne l'éprouve de temps en temps ?) au maître et à
la discipline imposée d'en haut. Il aurait été étrange
qu'un esprit aussi attentif et tendu, perpétuellement en mouvement,
n'eût pas réagi à La France Juive (de Drumont), à
l'Affaire Dreyfus, à la naissance du sionisme politique, pour ne
nommer que ces trois crises. Il en a créé une, l'Affaire
Dreyfus, et il a fait et refait l'examen de sa conscience à la
lumière de toutes les trois.
Bernard Lazare libertaire
y soupçonne une étrange complicité entre persécuté
et persécuteur, les socialiste et surtout anarchiste, telle qu'il
la comprenait, qui avait fait beaucoup pour l'approcher des " hordes
" juives jadis méprisées ei pour lesquelles, selon
la belle expression de Péguy, son cur saignait dans tous
les ghettos du monde.
De ces ghettos, il fallait
libérer le peuple juif. Or, l'Etat Juif envisagé par Herzl
ne lui semblait pas la meilleure solution. D'abord parce que l'Etat projeté
ressemblait trop à d'autres Etats politiques et bourgeois, à
commencer par la diplomatie menée par Herzl auprès du Sultan,
massacreur des Arméniens. Ensuite, parce qu'il voyait l'uvre
la plus urgente dans la rééducation du peuple juif, dans
l'émancipation préalable de son état d'esprit.
" Comme tous les gouvernements, écrira-t-il à Herzl,
vous voulez farder la vérité, être le gouvernement
d'un peuple qui ait l'air propre et le summum du devoir devient pour vous
de ne pas étaler les hontes nationales .
Or, je suis, moi, pour qu'on les étale, pour qu'on voie le pauvre
Job sur son fumier, raclant ses ulcères avec un tesson de bouteille.
Nous mourrons de cacher les hontes, de les ensevelir dans des caves profondes,
au Heu de les porter à l'air pur, pour que le grand soleil les
purifie ou les cautérise.
Notre peuple est dans la boue la plus abjecte : il faut retrousser nos
manches et aller le chercher là où il geint, là où
il gémit, là où il souffre. Il faut recréer
notre nation... "
Solution trop anarchiste pour
Herzl. Bernard Lazare se sépara du "prophète moderne
(qui) réunit des parlements et fait de la diplomatie d'opérette".
Trop juif pour les uns, trop anarchiste pour les autres, "une personnalité
trop marquante", comme le rappelle Joseph Reinach, également
pour l'état-major dreyfusard. Et pourtant, c'est bien lui, tout
le monde le sait aujourd'hui, même si son véritable rôle
reste toujours mal apprécié, qui a été le
premier dreyfusard dans le sens qu'il fut le premier à dire publiquement,
et cela dès novembre 1896, que le capitaine Dreyfus était
la victime non pas d'une erreur judiciaire mais d'une illégalité,
d'un faux et d'une campagne de terreur menée par la presse antisémite.
Non content de lancer successivement trois audacieux J'accuse (1896, 1897,
1898), Bernard Lazare employa, deux ans avant Zola, une tactique bien
connue des anarchistes, celle de se servir de la cour de justice pour
redresser une injustice, pour dire au pays d'intolérables vérités.
Le 20 novembre 1896, il invita les ministres de la Guerre et de la Justice
à le poursuivre pour diffamation et détention de pièces
secrètes.
C'est sans doute pendant l'Affaire
que Bernard Lazare se sentit le plus péniblement seul : "Du
jour au lendemain, je fus un paria". Et cela non seulement par suite
du rôle initiateur qu'il a joué, ce qui lui fermera à
jamais les portes de la presse, mais parce qu'il était trop hardi
dans ses interprétations et ses tactiques, sa franchise et sa vision.
Est-il mort de l'Affaire, comme Péguy et Gabriel Monod l'ont suggéré
?
Cela est bien possible. Pendant huit ans, de février 1895, lorsque
Mathieu Dreyfus vint le voir pour la première fois - sur l'indication
du gouverneur de la prison qui, paraît-il, le connaissait de nom
comme le défenseur des prisonniers anarchistes - jusqu'à
sa mort en septembre 1903, il s'y consacra plus ou moins constamment,
remuant ciel et terre pour faire reconnaître l'innocence du Judas
moderne dans lequel on entendait condamner tout un peuple. Il est mort,
épuisé, d'un cancer, à l'âge de trente-huit
ans.
Quelle meilleure épitaphe que cette remarque faite par lui-même
un jour que des compagnons plus doctrinaires s'étonnèrent
de ce qu'il disait :
Je ne suis orthodoxe en rien !
NELLY WILSON
Article paru dans la revue l'ARC en 1984 (N°91-92)
On trouvera des informations
plus détaillées sur cette position de Bernard Lazare dans
les Actes du Colloque d'Orléans, Les écrivains et l'affaire
Dreyfus, textes réunis par Géraldi Leroy (PUF, 1983).
Cf. notamment, Nelly Wilson, Bernard Lazare et le Syndicat, et
Jacques Viard, Bernard Lazare et Péguy ou le sang des prophètes.
NDLR

Le judaïsme comporte
une religion - une religion nationale - mais il n'est pas seulement une
religion et que peut répondre un orthodoxe, un Hassid, un talmudiste
ou un de ceux qui répudient le nom de Juifs pour ne retenir que
celui d'israélite à l'athée qui lui dira : «
Je me sens juif ». C'est là un sentiment qui a sa valeur,
tout au moins il existe et il est bon de se demander d'où il sort,
sur quoi il s'appuie, quelles en sont les causes et la genèse.
A ces questions une réponse est faite à la fois par les
philosémites et les antisémites.
Ce qui unit entre eux tous les Juifs du monde, c'est qu'ils sont de même
race. Cette affirmation ne soutient pas l'examen.
Le Juif russe au nez écrasé, aux pommettes saillantes, aux
yeux bridés, le Juif espagnol au nez recourbé, à
la bouche charnue, le petit Juif brun au nez droit et le petit Juif roux
d'Allemagne, ont-ils le même ancêtre, descendent-ils d'un
même couple ? Non, mais on pourrait leur chercher des aïeux
dans la Judée d'autrefois, et on retrouve leur effigie à
la fois sur les bas-reliefs des Hittites et sur les fresques qui ornent
les tombeaux des Pharaons. Il y a plusieurs types juifs, mais malgré
les croisements et les mélanges, on peut soutenir, contre Renan,
que la pérennité de ces types est incontestable. Si donc
nous rectifions l'idée que philo et antisémites se font
de la race juive, on peut dire que l'identité des origines, constitue
déjà un lien entre les juifs.
Mais la croyance en cette communauté d'origine n'est pas suffisante
pour nous unir. Est-ce uniquement la qualité qu'on nous attribue
qui nous attache les uns aux autres ? Non, car c'est à cause de
cet attachement qu'on nous accorde cette qualité.
Où puisons-nous alors ce sens de notre unité, si je puis
dire ? D'abord dans un passé commun, et un passé bien récent.
Le Juif émancipé se conduit le plus souvent comme un parvenu,
il oublie l'aïeul misérable dont il est issu. Alors que chacun
s'ingénie à se chercher des ancêtres, il veut oublier
qu'il en a eu un. Cet ancêtre lui fait peu d'honneur, c'était
généralement un pauvre hère que l'on traitait à
peu près aussi bien qu'un chien, auquel on reconnaissait à
peine le droit à la vie, et qui pâtissait doucement, sordidement,
avec une résignation d'une humilité peu esthétique.
...Que comporte-t-elle, cette histoire ?
Elle comporte des traditions et des coutumes communes. Traditions et coutumes
n'ont pas également persisté, car beaucoup d'entre elles
étaient des traditions et des coutumes religieuses, néanmoins
elles ont laissé leurs traces en nous, elles nous ont donné
des habitudes, plus même, une attitude d'esprit semblable grâce
à laquelle, malgré les divergences individuelles nécessaires
qui nous séparent et doivent nous séparer, nous regardons
les choses sous un même angle. Outre ces traditions et ces coutumes,
se sont élaborées, au cours des âges, une littérature
et une philosophie. De cette philosophie et de cette littérature
nous avons été exclusivement nourris pendant de longues
années. Assurément, nous vivons actuellement, et beaucoup
de Juifs d'autrefois vivaient sur un fonds d'idées générales,
idées humaines et universelles que les nôtres ont contribués
d'ailleurs à créer, mais nous possédons certaines
catégories d'idées et certaines possibilités de sensations
et d'émotions qui n'appartiennent qu'à nous parce qu'elles
naissent précisément de cette histoire, de ces traditions,
de ces coutumes, de cette littérature et de cette philosophie.
Comment traduit-on ce fait pour un certain nombre d'individus d'avoir
passé, traditions et idées communes ?
On le traduit en disant qu'ils appartiennent à un même groupement,
qu'ils ont une même nationalité.
Et voilà ce qui fait comprendre cette incontestable fraternité
juive que beaucoup cherchent à expliquer par des sentiments humanitaires
; mauvaise explication, puisque ces sentiments se particularisent et que
ceux qui veulent répudier leur qualité de Juif les oublient.
Telle est la justification du lien qui unit les Juifs des cinq parties
du monde :
Il y a une nation juive.
Bernard Lazare
Le nationalisme
juif (1897) in Le fumier de Job, Editions Circé/poche

Le Fumier de Job (extrait)
Grâce au travail patient
de PhilippeOriol, on dispose pour la première fois du texte intégral
et complet d'un des plus grands écrits du Judaïsme du XXe
siècle. Ces notes et fragments furent rédigés peu
avant sa mort (1903) par Bernard Lazare, le premier défenseur du
capitaine Dreyfus, écrivain symboliste et penseur libertaire, militant
sioniste et anarchiste, considéré par Charles Péguy
comme "un des plus grands parmi les prophètes d'Israël".
L'histoire de la publication du document témoigne de son caractère
subversif et non-conformiste. Peu avant sa mort, B.L. a rédigé
un testament où il demande à ses amis Lucien Herr et Emile
Meyerson de publier ce Fumier de Job, ensemble de notes à peu près
classées gardées dans son coffre. Or, ils ne l'ont pas fait.
Furent-ils rebutés par les passages trop vigoureux du document
(hypothèse qu'envisage Philippe Oriol) ?
En 1908 le jeune frère de l'auteur, Edmond Bernard, établit
le texte et annonce publiquement la parution du livre, préfacé
par son ami Pierre Quillard. En fait, il faudra attendre 1928 pour qu'apparaisse
enfin l'ouvrage, sans la préface, et dans une version incomplète.
Pourquoi ce retard ? En tout cas, manquent certains des passages les plus
virulents du document...
Ce n'est que maintenant, dans la version établie par P.O., qu'on
peut lire la totalité de ce texte sulfureux - presque un siècle
après sa rédaction !
Le thème central du livre est la découverte que le juif
est condamné, dans l'Europe moderne, à rester un paria :
" Partout le juif est traqué, objet de l'exécration
pour tous, paria sur qui le poids de toutes les calamités retombe
". Le parvenu, le juif riche et assimilé, honteux d'être
juif, méprise et chasse de sa table les parents pauvres, les Juifs
russes ou roumains, mais il ne peut pas non plus échapper à
son origine. Tout en saluant l'émancipation décrétée
par la Révolution-ce qu'il appelle le coup de tonnerre de 1791-
Bernard Lazare. constate que si la discrimination légale disparaît,
le préjugé antisémite reste. Observons que cette
analyse sera intégralement reprise à son compte par Hannah
Arendt, dans ses brillants essais sur la condition juive paria et les
pièges de l'émancipation.
Non croyant, B.L. apprécie le judaïsme dans la mesure où
il est, contrairement au catholicisme, une religion sans dogme ni prêtre,
une sorte de déisme rationaliste. Depuis la chute du Temple, écrit-il,
le prêtre a disparu de la vie religieuse d'Israël ; d'où
le danger d'une restauration de la nationalité à Jérusalem
: " la reviviscence du prêtre "...
À ses yeux, chaque révolution éthique dans le christianisme
- de la Réforme jusqu'au tolstoïsme - n'est, au fond, qu'un
retour au judaïsme. C'est la raison pour laquelle l'Église
a constamment combattu le judaïsme en elle, notamment sous la forme
de l'égalitarisme des Dulcinistes, des Puritains, des Nivelleurs,
etc. B.L. distingue, de façon tranchée, entre le Jésus
des évangiles, qui serait " la fleur suprême de l'esprit
juif ", et le Christ des Églises, figure haïssable, responsable
des persécutions contre les juifs. Contrairement au chrétien,
le juif ne croit pas à la vie future et place sur cette terre le
règne d'un Messie réalisant la justice : voici la raison,
selon B.L., de l'adhésion de tellement de juifs au socialisme.
Si le juif se convertit, c'est, regrette-t-il, " un ferment de révolution
et d'affranchissement perdu pour le monde ".
Malgré sa sympathie pour le sionisme, il se méfie de ce
qu'il appelle "l'utilisation du juif pauvre par le juif riche"
et ne cache pas son mépris pour ce qu'il considère comme
les variantes bourgeoises du mouvement nationaliste : Aller à Sion
pour être exploité par le juif riche. Quelle différence
avec la situation présente. C'est là ce que vous nous proposez
? La patriotique joie de n'être plus opprimé que par ceux
de sa race ? Nous n'en voulons pas.
Livre atypique, fiévreux, traversé par ce que son auteur
appelle "ma haine d'opprimé, mes colères d'humilié,
de paria", et par son désir désespéré
de se " refaire une dignité et une personnalité"
en revenant à la source, ce document est unique en son genre. Oublié
pendant longtemps, il fut redécouvert par H. Arendt qui l'a placé
au coeur de ce qu'elle appelle "la tradition cachée"
du judaïsme moderne.
Michael Löwy.
Autres
articles :
les
Temps nouveaux ; Jean
Grave (Biographie) ;
Bagnards anarchistes ; 1892-1913
Anarchisme et banditisme ;
le
Père peinard hebdomadaire et almanach anarchiste ;
Jules
Grandjouan ; Frantz
Kupka ;
Pourquoi sommes-nous
anarchistes ? (E. Reclus) ; La
grève des électeurs (O. Mirbeau)
Zo d'Axa ; La
chanson anarchiste avant 1914 ; La
Ruche : une école libertaire avant 1914 ;
les anarchistes
et l'éducation sous Jules ferry ; Francisco
Ferrer et l'école moderne ;
le mouvement anarchiste
"Juif" ; Octave
Mirbeau (journaliste, romancier, dramaturge anarchiste) ;
A
lire :
Bernard Lazare, biographie de Philippe Oriol (Stock) ; Bernard
Lazare: anarchiste et nationaliste juif. de P. Oriol
Bernard Lazare. Nelly Wilson (Edition A. Michel)
Les Temps Nouveaux (les dossiers du Musée d'Orsay );
Quarante ans de propagande anarchistes (Biographie sur Jean Grave)
;
|