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BERNARD LAZARE, Marches et ruptures d'un anarchiste
et deux textes issus du Fumier de job

 

 

 

 

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à B. Lazare

Au premier abord, la personnalité et la pensée de Bernard Lazare semblent déconcertantes dans leur manque de logique et de continuité. Homme de ruptures, il paraît passer par brusques sauts d'une philosophie ou d'un groupe à l'autre, souvent d'un extrême à l'autre. Perpétuel critique, légendaire contestataire, l'en-dehors personnifié qui prend plaisir à faire et à dire le contraire de ce qu'on attend. Ainsi, ce fils de bonne famille bourgeoise Israélite et de bonne éducation toute positiviste commença par se jeter dans la littérature symboliste la plus ésotérique et ensuite dans l'anarchisme socialiste révolutionnaire. Alors que ses trois frères, comme tant d'autres jeunes gens du Midi, montèrent à Paris pour se préparer à de belles carrières dans les professions libérales, Lazare (son vrai nom était Lazare Bernard) s'y fit assez rapidement une réputation de subversif, membre d'une association secrète de malfaiteurs".

Rien de plus bourgeois dans son aspect extérieur que ce dénonciateur du gouvernement de la République capitaliste. Il s'habillait avec élégance, portait monocle, aimait les livres rares, les bons restaurants, les belles choses. Si ce goût pour le bien-être rendait suspecte sa sincérité socialiste, Alexandre Zévaès voyait en lui "le représentant du high-life anarchiste" avec des entrées chez les Rothschild, il rassurait la police, pendant un moment au moins. "Un bourgeois chic" qui se fait onduler la chevelure, s'est marié régulièrement et mène une vie morale irréprochable ne peut pas être un individu dangereux. Rien à craindre, signale un agent chargé de la surveillance du sieur Lazare et de sa belle dame. Les apparences, comme les prétendues influences formatrices, sont parfois trompeuses.

En considérant le premier des "sauts" idéologiques, le passage du symbolisme à l'anarchisme, il est tentant de souligner les contradictions d'ordre esthétique, intellectuel et social (politiquement le problème ne se pose pas : il reste hostile à la République bourgeoise). Art hautain pour initiés qui s'oppose à l'art social préconisé par la suite. L'écrivain symboliste se plaît dans les tours d'ivoire, en compagnie des poètes maudits ou obscurs, que l'anarchiste abandonne en faveur de la place publique où il prend la défense de la science, de la raison, de l'histoire auxquelles il avait préféré mysticisme, mythes et mythologies. Recherche symboliste de la vérité dans les nécropoles et catacombes d'où l'anarchiste revient au soleil rouge du présent. En réalité, derrière ces contradictions, il y a une consistance de tempérament, de mentalité, d'aspiration ; une continuité qui s'approfondit au contact des événements. La pensée de Bernard Lazare a évolué, certes ; elle a fait fausse route parfois, surtout sur la question juive, et il a eu le courage de l'avouer. Mais ce qui n'a jamais varié, et c'est par là qu'il est libertaire, c'est sa passion pour la liberté. C'est ensuite, et c'est par là qu'il est devenu anarchiste socialiste, sa soif de justice sociale dans le sens le plus large.

A l'époque symboliste, c'est la liberté de l'esprit qui le préoccupe parce qu'il se sent comme étouffé par la tyrannie rationaliste, l'esprit positiviste de l'école qui, au lieu d'élargir la connaissance, et par là la liberté, la limite à l'observable, et au déterminable, rejetant ainsi dans le domaine de l'inconnaissable toute hypothèse, toute spéculation, ce qui peut-être n'est qu'inconnu actuellement. De là ses explorations des mythes et des mysticismes ainsi que des phénomènes extra-sensoriels comme la télépathie, les forces inconscientes et même irrationnelles, autant de richesses qu'il faut comprendre et mobiliser. Le symbolisme de Bernard Lazare n'est pas anti-science ni anti-raison ; il est hostile à l'orthodoxie scientifique, aussi néfaste pour la science et la connaissance que le cléricalisme pour la religion. Dans l'art comme dans la philosophie, il préférait la suggestion à la définition, l'ambiguïté créatrice à la clarté réductrice.

De cette esthétique et de cette philosophie libertaires, il est passé à l'anarchisme socialiste par la bouleversante découverte de la misère économique. Du coup "la conquête du pain", "la question du ventre" passaient au premier plan et il adhère au socialisme, mais pour s'en détourner aussitôt. La lutte des classes, l'égalité imposée par une multiplicité de lois et la dictature du prolétariat assureront à tous, le pain quotidien peut-être, mais à quel prix la libération économique ? La justice sociale ?
De ce que pourrait être un futur Etat socialiste, il avait une véritable vision de cauchemar :
Loi sur le travail, sur sa réglementation, sur sa durée, loi sur la propriété collective, loi sur la répartition des biens, loi sur l'instruction, loi sur l'hospitalité, loi sur les secours aux faibles, loi sur les invalides du travail. Et ainsi on en arrive au nom de la liberté à la plus étrange, à la plus folle des conceptions, à celle d'après laquelle les moindres actes des hommes seront prévus, ordonnés, réglementés d'après des lois...

La solution à long terme mais radicale, seule efficace, pensa-t-il, était une révolution d'idées. Elle devait s'accomplir par l'éducation, non pas celle distribuée par les enseignants-fonctionnaires de l'Etat, mais par des esprits libres, les écrivains et philosophes passés et présents qui seront toujours les précepteurs de l'humanité. Nous voilà revenus à l'importance de l'art comme moyen de libération. Seulement cette fois il s'agit de faire faire aux masses leurs humanités par une littérature simple, claire, lisible. Bernard Lazare s'y essayait, notamment dans Les Porteurs des Torches (1897), sacrifiant à la lisibilité du message l'ambiguïté raffinée de ses meilleurs écrits symbolistes (Le Miroir des Légendes, 1982).

Les Temps Nouveaux, hebdomadaire auquel participa Bernard Lazare.

L'itinéraire juif de Bernard Lazare semble comporter des oppositions plus fondamentales, plus difficilement conciliâmes. En effet, quoi de plus contraire que l'antisémitisme d'où il est parti et le sionisme auquel il est arrivé ? Quoi de plus déroutant de la part d'un libertaire que l'une et l'autre de ces prises de position ?
Et pourtant, là aussi, il ne s'agit pas tant de contradiction, ni de saut brusque, mais d'une marche à plusieurs étapes poursuivie par une conscience qui s'interroge sans cesse, qui, au lieu de se figer dans des doctrines, fussent-elles anarchistes, s'élargit et s'approfondit dans l'expérience vécue. Voilà un côté plus profond de la psychologie du révolutionnaire anarchiste que la simple hostilité, réelle mais assez commune (qui ne l'éprouve de temps en temps ?), au maître et à la discipline imposée d'en haut. Il aurait été étrange qu'un esprit aussi attentif et tendu, perpétuellement en mouvement, n'eût pas réagi à La France Juive (de Drumont), à l'Affaire Dreyfus, à la naissance du sionisme politique, pour ne nommer que ces trois crises. Il en a créé une, l'Affaire Dreyfus, et il a fait et refait l'examen de sa conscience à la lumière de toutes les trois.
A l'opposé de la majorité des Israélites de France adoptant la tactique du mépris silencieux vis-à-vis de La France Juive et de la véritable vague antisémite déchaînée par ce recueil de mythes, Bernard Lazare intervint ; à vrai dire, il ne cessera jamais de l'analyser de façon perspicace et même prophétique. Au début, cependant, sa réaction apparemment étonnante était d'être antisémite à sa façon. Plus exactement de deux façons. La première, assez banale, est celle d'un jeune Israélite assimilé de vieille souche française qui ne veut pas qu'on le confonde avec les Juifs russes et polonais accueillis en France par l'Alliance Israélite Universelle au nom de" la .solidarité juive ".
Cette dernière constitue la cible d'un de ses articles les plus sauvagement antijuifs publiés à la fin de 1890 dans les Entretiens Politiques et Littéraires, revue anarcho-symboliste qu'il dirigeait :
Que m'importent à moi, Israélite de France, des usuriers russes, des cabaretiers galiciens prêteurs sur gages, des marchands de chevaux polonais, des revendeurs de Prague et des changeurs de Francfort ? En vertu de quelle prétendue fraternité, irai-je me préoccuper des mesures prises par le Tsar envers des sujets qui lui paraissent accomplir une œuvre nuisible ?... Qu'ai-je de commun avec ces descendants des Huns ?... ces Tartares prédateurs, grossiers et sales... Grâce à ces hordes avec lesquelles on nous confond, on oublie que depuis bientôt deux mille ans nous habitons la France.

Pourtant, il y a plus que de la peur et du chauvinisme dans cette déclaration de désolidarisation, cruellement franche, deux qualités qui, avec la verve et la véhémence d'expression, n'ont jamais manqué au polémiste. C'est aussi en effet une déclaration d'indépendance. La logique assimilationniste devrait aboutir à la désolidarisation avec les Juifs en tant que Juifs. Se sentir solidaire, pour des raisons humanitaires, des opprimés partout dans le monde, cela est parfaitement noble. Mais sur quoi est fondée une solidarité spécifiquement juive ? Bernard Lazare libertaire y soupçonne une étrange complicité entre persécuté et persécuteur, L'itinéraire juif de Bernard Lazare semble comporter des oppositions plus fondamentales, plus difficilement conciliâmes. En effet, quoi de plus contraire que l'antisémitisme d'où il est parti et le sionisme auquel il est arrivé ? Quoi de plus déroutant de la part d'un libertaire que l'une et l'autre de ces prises de position ? Et pourtant, là aussi, il ne s'agit pas tant de contradiction, ni de saut brusque, mais d'une marche à plusieurs étapes poursuivie par une conscience qui s'interroge sans cesse, qui, au lieu de se figer dans des doctrines, fussent-elles anarchistes, s'élargit ei s'approfondit dans l'expérience vécue.
Voilà un côté plus profond de la psychologie du révolutionnaire anarchiste que la simple hostilité, réelle mais assez commune (qui ne l'éprouve de temps en temps ?) au maître et à la discipline imposée d'en haut. Il aurait été étrange qu'un esprit aussi attentif et tendu, perpétuellement en mouvement, n'eût pas réagi à La France Juive (de Drumont), à l'Affaire Dreyfus, à la naissance du sionisme politique, pour ne nommer que ces trois crises. Il en a créé une, l'Affaire Dreyfus, et il a fait et refait l'examen de sa conscience à la lumière de toutes les trois.

Bernard Lazare libertaire y soupçonne une étrange complicité entre persécuté et persécuteur, les socialiste et surtout anarchiste, telle qu'il la comprenait, qui avait fait beaucoup pour l'approcher des " hordes " juives jadis méprisées ei pour lesquelles, selon la belle expression de Péguy, son cœur saignait dans tous les ghettos du monde.

De ces ghettos, il fallait libérer le peuple juif. Or, l'Etat Juif envisagé par Herzl ne lui semblait pas la meilleure solution. D'abord parce que l'Etat projeté ressemblait trop à d'autres Etats politiques et bourgeois, à commencer par la diplomatie menée par Herzl auprès du Sultan, massacreur des Arméniens. Ensuite, parce qu'il voyait l'œuvre la plus urgente dans la rééducation du peuple juif, dans l'émancipation préalable de son état d'esprit.
" Comme tous les gouvernements, écrira-t-il à Herzl, vous voulez farder la vérité, être le gouvernement d'un peuple qui ait l'air propre et le summum du devoir devient pour vous de ne pas étaler les hontes nationales .
Or, je suis, moi, pour qu'on les étale, pour qu'on voie le pauvre Job sur son fumier, raclant ses ulcères avec un tesson de bouteille. Nous mourrons de cacher les hontes, de les ensevelir dans des caves profondes, au Heu de les porter à l'air pur, pour que le grand soleil les purifie ou les cautérise.
Notre peuple est dans la boue la plus abjecte : il faut retrousser nos manches et aller le chercher là où il geint, là où il gémit, là où il souffre. Il faut recréer notre nation...
"

Solution trop anarchiste pour Herzl. Bernard Lazare se sépara du "prophète moderne (qui) réunit des parlements et fait de la diplomatie d'opérette". Trop juif pour les uns, trop anarchiste pour les autres, "une personnalité trop marquante", comme le rappelle Joseph Reinach, également pour l'état-major dreyfusard. Et pourtant, c'est bien lui, tout le monde le sait aujourd'hui, même si son véritable rôle reste toujours mal apprécié, qui a été le premier dreyfusard dans le sens qu'il fut le premier à dire publiquement, et cela dès novembre 1896, que le capitaine Dreyfus était la victime non pas d'une erreur judiciaire mais d'une illégalité, d'un faux et d'une campagne de terreur menée par la presse antisémite. Non content de lancer successivement trois audacieux J'accuse (1896, 1897, 1898), Bernard Lazare employa, deux ans avant Zola, une tactique bien connue des anarchistes, celle de se servir de la cour de justice pour redresser une injustice, pour dire au pays d'intolérables vérités. Le 20 novembre 1896, il invita les ministres de la Guerre et de la Justice à le poursuivre pour diffamation et détention de pièces secrètes.

C'est sans doute pendant l'Affaire que Bernard Lazare se sentit le plus péniblement seul : "Du jour au lendemain, je fus un paria". Et cela non seulement par suite du rôle initiateur qu'il a joué, ce qui lui fermera à jamais les portes de la presse, mais parce qu'il était trop hardi dans ses interprétations et ses tactiques, sa franchise et sa vision.
Est-il mort de l'Affaire, comme Péguy et Gabriel Monod l'ont suggéré ?
Cela est bien possible. Pendant huit ans, de février 1895, lorsque Mathieu Dreyfus vint le voir pour la première fois - sur l'indication du gouverneur de la prison qui, paraît-il, le connaissait de nom comme le défenseur des prisonniers anarchistes - jusqu'à sa mort en septembre 1903, il s'y consacra plus ou moins constamment, remuant ciel et terre pour faire reconnaître l'innocence du Judas moderne dans lequel on entendait condamner tout un peuple. Il est mort, épuisé, d'un cancer, à l'âge de trente-huit ans.
Quelle meilleure épitaphe que cette remarque faite par lui-même un jour que des compagnons plus doctrinaires s'étonnèrent de ce qu'il disait :
Je ne suis orthodoxe en rien !

NELLY WILSON
Article paru dans la revue l'ARC en 1984 (N°91-92)

On trouvera des informations plus détaillées sur cette position de Bernard Lazare dans les Actes du Colloque d'Orléans, Les écrivains et l'affaire Dreyfus, textes réunis par Géraldi Leroy (PUF, 1983). Cf. notamment, Nelly Wilson, Bernard Lazare et le Syndicat, et Jacques Viard, Bernard Lazare et Péguy ou le sang des prophètes. NDLR


Le judaïsme comporte une religion - une religion nationale - mais il n'est pas seulement une religion et que peut répondre un orthodoxe, un Hassid, un talmudiste ou un de ceux qui répudient le nom de Juifs pour ne retenir que celui d'israélite à l'athée qui lui dira : « Je me sens juif ». C'est là un sentiment qui a sa valeur, tout au moins il existe et il est bon de se demander d'où il sort, sur quoi il s'appuie, quelles en sont les causes et la genèse.
A ces questions une réponse est faite à la fois par les philosémites et les antisémites.
Ce qui unit entre eux tous les Juifs du monde, c'est qu'ils sont de même race. Cette affirmation ne soutient pas l'examen.
Le Juif russe au nez écrasé, aux pommettes saillantes, aux yeux bridés, le Juif espagnol au nez recourbé, à la bouche charnue, le petit Juif brun au nez droit et le petit Juif roux d'Allemagne, ont-ils le même ancêtre, descendent-ils d'un même couple ? Non, mais on pourrait leur chercher des aïeux dans la Judée d'autrefois, et on retrouve leur effigie à la fois sur les bas-reliefs des Hittites et sur les fresques qui ornent les tombeaux des Pharaons. Il y a plusieurs types juifs, mais malgré les croisements et les mélanges, on peut soutenir, contre Renan, que la pérennité de ces types est incontestable. Si donc nous rectifions l'idée que philo et antisémites se font de la race juive, on peut dire que l'identité des origines, constitue déjà un lien entre les juifs.
Mais la croyance en cette communauté d'origine n'est pas suffisante pour nous unir. Est-ce uniquement la qualité qu'on nous attribue qui nous attache les uns aux autres ? Non, car c'est à cause de cet attachement qu'on nous accorde cette qualité.
Où puisons-nous alors ce sens de notre unité, si je puis dire ? D'abord dans un passé commun, et un passé bien récent. Le Juif émancipé se conduit le plus souvent comme un parvenu, il oublie l'aïeul misérable dont il est issu. Alors que chacun s'ingénie à se chercher des ancêtres, il veut oublier qu'il en a eu un. Cet ancêtre lui fait peu d'honneur, c'était généralement un pauvre hère que l'on traitait à peu près aussi bien qu'un chien, auquel on reconnaissait à peine le droit à la vie, et qui pâtissait doucement, sordidement, avec une résignation d'une humilité peu esthétique.
...Que comporte-t-elle, cette histoire ?
Elle comporte des traditions et des coutumes communes. Traditions et coutumes n'ont pas également persisté, car beaucoup d'entre elles étaient des traditions et des coutumes religieuses, néanmoins elles ont laissé leurs traces en nous, elles nous ont donné des habitudes, plus même, une attitude d'esprit semblable grâce à laquelle, malgré les divergences individuelles nécessaires qui nous séparent et doivent nous séparer, nous regardons les choses sous un même angle. Outre ces traditions et ces coutumes, se sont élaborées, au cours des âges, une littérature et une philosophie. De cette philosophie et de cette littérature nous avons été exclusivement nourris pendant de longues années. Assurément, nous vivons actuellement, et beaucoup de Juifs d'autrefois vivaient sur un fonds d'idées générales, idées humaines et universelles que les nôtres ont contribués d'ailleurs à créer, mais nous possédons certaines catégories d'idées et certaines possibilités de sensations et d'émotions qui n'appartiennent qu'à nous parce qu'elles naissent précisément de cette histoire, de ces traditions, de ces coutumes, de cette littérature et de cette philosophie.
Comment traduit-on ce fait pour un certain nombre d'individus d'avoir passé, traditions et idées communes ?
On le traduit en disant qu'ils appartiennent à un même groupement, qu'ils ont une même nationalité.
Et voilà ce qui fait comprendre cette incontestable fraternité juive que beaucoup cherchent à expliquer par des sentiments humanitaires ; mauvaise explication, puisque ces sentiments se particularisent et que ceux qui veulent répudier leur qualité de Juif les oublient. Telle est la justification du lien qui unit les Juifs des cinq parties du monde :
Il y a une nation juive.
Bernard Lazare
Le nationalisme juif (1897) in Le fumier de Job, Editions Circé/poche



Le Fumier de Job (extrait)
Grâce au travail patient de PhilippeOriol, on dispose pour la première fois du texte intégral et complet d'un des plus grands écrits du Judaïsme du XXe siècle. Ces notes et fragments furent rédigés peu avant sa mort (1903) par Bernard Lazare, le premier défenseur du capitaine Dreyfus, écrivain symboliste et penseur libertaire, militant sioniste et anarchiste, considéré par Charles Péguy comme "un des plus grands parmi les prophètes d'Israël".
L'histoire de la publication du document témoigne de son caractère subversif et non-conformiste. Peu avant sa mort, B.L. a rédigé un testament où il demande à ses amis Lucien Herr et Emile Meyerson de publier ce Fumier de Job, ensemble de notes à peu près classées gardées dans son coffre. Or, ils ne l'ont pas fait. Furent-ils rebutés par les passages trop vigoureux du document (hypothèse qu'envisage Philippe Oriol) ?
En 1908 le jeune frère de l'auteur, Edmond Bernard, établit le texte et annonce publiquement la parution du livre, préfacé par son ami Pierre Quillard. En fait, il faudra attendre 1928 pour qu'apparaisse enfin l'ouvrage, sans la préface, et dans une version incomplète. Pourquoi ce retard ? En tout cas, manquent certains des passages les plus virulents du document...
Ce n'est que maintenant, dans la version établie par P.O., qu'on peut lire la totalité de ce texte sulfureux - presque un siècle après sa rédaction !
Le thème central du livre est la découverte que le juif est condamné, dans l'Europe moderne, à rester un paria : " Partout le juif est traqué, objet de l'exécration pour tous, paria sur qui le poids de toutes les calamités retombe ". Le parvenu, le juif riche et assimilé, honteux d'être juif, méprise et chasse de sa table les parents pauvres, les Juifs russes ou roumains, mais il ne peut pas non plus échapper à son origine. Tout en saluant l'émancipation décrétée par la Révolution-ce qu'il appelle le coup de tonnerre de 1791- Bernard Lazare. constate que si la discrimination légale disparaît, le préjugé antisémite reste. Observons que cette analyse sera intégralement reprise à son compte par Hannah Arendt, dans ses brillants essais sur la condition juive paria et les pièges de l'émancipation.
Non croyant, B.L. apprécie le judaïsme dans la mesure où il est, contrairement au catholicisme, une religion sans dogme ni prêtre, une sorte de déisme rationaliste. Depuis la chute du Temple, écrit-il, le prêtre a disparu de la vie religieuse d'Israël ; d'où le danger d'une restauration de la nationalité à Jérusalem : " la reviviscence du prêtre "...
À ses yeux, chaque révolution éthique dans le christianisme - de la Réforme jusqu'au tolstoïsme - n'est, au fond, qu'un retour au judaïsme. C'est la raison pour laquelle l'Église a constamment combattu le judaïsme en elle, notamment sous la forme de l'égalitarisme des Dulcinistes, des Puritains, des Nivelleurs, etc. B.L. distingue, de façon tranchée, entre le Jésus des évangiles, qui serait " la fleur suprême de l'esprit juif ", et le Christ des Églises, figure haïssable, responsable des persécutions contre les juifs. Contrairement au chrétien, le juif ne croit pas à la vie future et place sur cette terre le règne d'un Messie réalisant la justice : voici la raison, selon B.L., de l'adhésion de tellement de juifs au socialisme. Si le juif se convertit, c'est, regrette-t-il, " un ferment de révolution et d'affranchissement perdu pour le monde ".
Malgré sa sympathie pour le sionisme, il se méfie de ce qu'il appelle "l'utilisation du juif pauvre par le juif riche" et ne cache pas son mépris pour ce qu'il considère comme les variantes bourgeoises du mouvement nationaliste : Aller à Sion pour être exploité par le juif riche. Quelle différence avec la situation présente. C'est là ce que vous nous proposez ? La patriotique joie de n'être plus opprimé que par ceux de sa race ? Nous n'en voulons pas.
Livre atypique, fiévreux, traversé par ce que son auteur appelle "ma haine d'opprimé, mes colères d'humilié, de paria", et par son désir désespéré de se " refaire une dignité et une personnalité" en revenant à la source, ce document est unique en son genre. Oublié pendant longtemps, il fut redécouvert par H. Arendt qui l'a placé au coeur de ce qu'elle appelle "la tradition cachée" du judaïsme moderne.


Michael Löwy.


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(Biographie sur Jean Grave) ;


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