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Jean
Grave, portrait et itinéraire (1854 - 1939) |
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Au bas de la rue Mouffetard,
face à l'Eglise Saint-Mêdard, une haute maison, à
façade enfumée, crevassée, sordide. Un escalier obscur,
dont les marches périlleuses brament sous le pied qui s'y pose,
mène à une mansarde où se rédige la Révolte
( ... ), Dans le fond de la mansarde sous l'angle surbaissé du
toit, un lit de fer aux couvertures en désordre. Près de
la fenêtre, étroite à petits carreaux, une large table
en bois blanc, posée sur des tréteaux et couverte de paperasses.
Trois ou quatre chaises de paille. Sur le mur des gravures révolutionnaires
dont l'une montre accrochés à des potences, le président
Carnot, Léon XIII, le Tsar et Rotschild. En monceaux poussiéreux,
dans les coins les bouillons du journal (...
) Voici la description que donne l'écrivain Adolphe Rafle (1) de Jean Grave, qui fut, pendant près de trente-cinq ans, le responsable d'un hebdomadaire anarchiste des plus importants au tournant du siècle. Jean Grave est né le 16 octobre 1854 à Breuil, commune de l'arrondissement d'Issoire, dans le Puy de Dôme. Son père, ayant été tour à tour mais sans succes meunier puis cultivateur, part, comme tant d'autres auvergnats, tenter sa chance à Paris. Sa mère le suit et confie ses enfants à leurs grands-parents : Jean Grave garde peu de souvenirs de sa petite enfance en Auvergne, sinon que ses grands-parents austères et sévères étaient bonapartistes. En 1860, il gagne Paris et ses parents l'envoient à l'école des Frères dans le Vème arrondissement, seule école à accueillir les enfants de son milieu. Déjà il se décrit comme sensible à l'injustice, sentiment "plus inné qu'on ne le pense chez les enfants" et affublé d'une "stupide timidité" (2) que les moqueries et réprimandes de son père ne font qu'aviver. A onze ans et demi, "le petit bout d'homme - haut comme trois pommes maigriot à plaisir" (2) termine sa scolarité : il est temps qu'il apprenne un métier. Il est tout d'abord place comme apprenti chez un mécanicien, mais l'expérience n'étant pas concluante, il abandonne la mécanique pour la chaussure. Son père décide de s'établir cordonnier en le prenant avec lui : l'expérience familiale se solde par un échec, car Jean Grave supporte mal l'autoritarisme paternel. En dehors de son apprentissage de cordonnier, le jeune Grave connaît une véritable boulimie de lectures : il dévora pêle-mêle romans d'aventures, publications à bon marché qu'il se procure avec son argent de poche. L'épisode de la Commune va contribuer à la formation du futur militant. L'exemple de son père, républicain et patriote fervent, va éveiller la conscience politique de l'adolescent. Son père participe à une section blanquiste dès la fin de l'Empire, et lors de la reddition de Sedan, il s'engage dans la Garde nationale. Jean Grave, alors âgé de seize ans, lui emboîte le pas, mais on refuse de l'enrôler en raison de son aspect malingre et chétif. Il se contente alors d'assister aux réunions blanquistes et d'être le témoin impuissant de ces événements dont pourtant il se sent déjà un ardent partisan. Peu après, il assiste à la dislocation de sa famille : sa mère, atteinte de tuberculose, décède ; puis c'est le tour de sa sur atteinte de phtisie qui meurt dans ses bras. En 1875, arrive sa feuille de route. Il rejoint le deuxième régiment d'infanterie à Brest. Un troisième drame familial écourte son service militaire : le décès de son père. Il reprend alors son métier de cordonnier et simultanément commence sa "carrière" de militant. La répression qui suivit
les années de
la Commune s'affaiblissant, un réveil de l'opinion se produit,
des réunions s'organisent : des 1877, Jean Grave s'y rend, accompagné
par des compagnons de travail. Jusqu'en 1860, la distinction
n'est pas établie entre anarchistes et guesdistes. Ce n'est qu'après
la rencontre entre Guesde et Marx à Londres que les divergences
apparaissent : le "programme minimum" que publie L'Egalité
se prononce en faveur de l'action parlementaire, Jean Grave refuse cette
volte-face il démissionne du conseil d'administration du journal.
Cette divergence entre partisans de l'action parlementaire et partisans
des moyens révolutionnaires se transforme en scission lors du Congrès
du Centre tenu à Paris en juillet 1880. Jean Grave y participe
en tant que délègué du Groupe des Vème et
XIIIème arrondissements. Les écrits de Jean Grave se multiplient et s'affirment entre 1881-1885. Ils paraissent dans la presse anarchiste lyonnaise, premier foyer actif de propagande. Le Droit Social qui naît à Lyon en février 1882 insère ses premiers articles. Ses premières brochures paraissent l'année suivante sous le pseudonyme de Jehan Le Vagre... Enhardi par le succès de ses écrits, il envoie des articles au Révolté dont s'occupe Kropotkine à Genève, ce dernier les publie et les cieux hommes se lient très vite d'une solide amitié. En 1883, Elisée Reclus rend visite à Jean Grave pour lui demander d'aller à Genève s'occuper du Révolté, N'ayant aucune expérience, il accepte de s'engager uniquement pour six mois. Les six mois prévus se prolongeront en fait en trente et une années. On comprend dès lors que le nom de Grave soit étroitement lie à ceux du Révolté, de La Révolte et des Temps nouveaux. Le jeune militant se lance alors avec passion dans sa nouvelle fonction. La diffusion du journal augmente rapidement grâce à son dévouement, sa ténacité et à la qualité des rédacteurs. Le journal par son sérieux et sa gravité, s'oppose au style, à la verve images et argotique du Père Peinard d'Emile Pouget. Jean Grave et son équipe ont voulu-faire un journal "vierge de toute personnalité pur de tous cancans ( ... ), consacré à la seule idée (3). Le titre devenant le passage obligé de la propagande de l'époque, suscite envies el jalousies : Grave est surnommé "le Pape de la rue Mouftard" sa longue blouse grise de typo assimilée à une soutane. L'hebdomadaire est qualifié du Temps ou du Journal officiel de l'anarchisme ! Charles Malato dresse ainsi
son portrait : L'accusation de sectarisme
revient souvent dans les critiques : elle découle d'une part de
l'orientation du journal et d'autre part de la personnalité de
Jean Grave. Il serait erroné de le décrire comme un personnage austère, à l'image de son journal. Sa description, donnée par la presse. en fait un homme dom et sensible, doté d'une "physionomie calme, éclairée, d'yeux très vif" (6), "une tête énergique et douce" (7). Il est salué par fous comme une forte personnalité, au caractère difficile, plein de contrastes : sa brusquerie, son intransigeance s'accompagnent d'une grande sensibilité, d'une extrême générosité. Envers les personnes qui méritent son amitié, il sait faim preuve d'une grande bordé et d'un dévouement total. Ses plus proches amis lui rendent souvent hommage. Camille Pissaro parle du "bon et brave Grave" ; Nadar, le célèbre photographe, lui écrit : 'Si vous étiez parfois dans un petit coin à quelques instants trop rares, vous verriez comme c'est bon d'entendre notre si grand Elisée (Reclus) dire son amitié et son estime pour nous " (8). Des liens profonds l'unissent à la famille de sa première femme qu'il a perdu avec l'enfant qu'elle allait lui donner en 1885. Dans des lettres qu'il leur écrit en prison, on découvre un autre homme Plein d'humour et de fantaisie. Il déborde d'affection pour ses neveux et sa nièce Alexandrine, qui remplacent dans son cur les enfants qu'il n'a pas eus. Car Jean Grave sait âtre gai et faire preuve d'humour : "Et le beau rire s'écrira Séverine, le large rire silencieux qui, illuminant soudain la mélancolie du visage, y fait rayonner la droiture, la loyauté, la candeur dont déborde cette âme" (9).
Jean Grave, entouré de ses fidèles collaborateurs a réussi l'exploit de faire paraître pendant plus de trente ans un hebdomadaire anarchiste. II sut s'entourer de militants précieux ; l'infatigable Charles Benoît, le syndicaliste Paul Dalesalle, le docteur Pierrot... mais aussi d'artistes et d'écrivains dont certains resteront fidèle à la cause libertaire jusqu'au bout, ne ménageant pas leurs contributions financières ou artistiques : les célèbres lithographies de Maximilien Luce, Paul Signac, Camille Pissaro égayeront souvent les pages austères du journal. Il faudrait citer beaucoup d'autres personnalités : Octave Mirbeau, le photographe Nadar, le poète et avocat Ajalbert, l'architecte Francis Jourdain... qui d'une manière ou d'une autre aidèrent Jean Grave dans son entreprise. C'est en grande partie grâce à eux que le journal put survivre, en effet, J. Grave dut souvent faire appel à leur générosité pour boucler les fins de mois difficiles, Dans les situations les plus dl nées, il eut aussi recours aux tombolas, remède miracle à cette maladie commune aux journaux révolutionnaires, à savoir l'incapacité à s'auto financer. Car ces véritables "spectacles" qui alliaient la propagande à l'intérêt financier sauvèrent bien souvent le journal de la catastrophe. La survie du journal fut en tout cas, pour Jean Grave une lutte constante, et sans son courage et sa terrible obstination le journal n'aurait pas eu si longue vie. Doté d'une instruction modeste c'est grâce à une volonté de fer, grâce à toute son ardeur qu'il mit au service de la véritable passion qui l'animait, que le petit cordonnier, fils d'immigré auvergnat, put se hisser aux côtés des deux grands savants : Kropotkine et Reclus. Ses écrits son nombreux : outre ses articles dans la presse, ses brochures et cinq volumes consacrés à la doctrine anarchiste, il s'essaie à des contes pour enfants, à des romans sociaux, à une pièce de théâtre. Il fut à deux reprises condamné par la justice française, à six mois de prison en juin 1891, en tant que gérant de La Révolte pour un article sur les événements de Fourmies. En 1894, il fut impliqué dans deux procès : lors du premier, le 24 février, pour son livre La Société mourante et l'anarchie, il est condamné à deux ans de prIson en août à l'issue du "procès des Trente", il est acquitté. Certes, la guerre de 1914 / 1918, qui verra son ralliement à l'Union sacrée, ternira grandement son image et c'est isolé qu'il finira sa vie. Néanmoins comme l'a souligné Jean Maitron "s'il n'a pas été un créateur de système, il n'en reste pas moins un des quatre ou cinq hommes de valeur qu'a compte le mouvement anarchiste français antérieurement à la Grande Guerre" (10). Carole REYNAUD PALIGOT (1) Adolphe Relié,
Au pays du lys noir, Paris, P. Têqui, 1934 317p., p85. Gavroche revue d'histoire populaire : Editions Floréal BP 872 - 27008 Evreux cedex - France Autres
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