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Plus qu'un artiste engagé,
Jules Grandjouan fut, à l'apogée de sa période créative, un militant anarchiste,
acteur du syndicalisme d'action directe.
En dix ans, de 1901 à 1911, il donna quelque mille dessins au journal
l'Assiette au Beurre et collabora à des publications telles que la Voix
du peuple, les Temps nouveaux, le Libertaire et la Guerre sociale. Une
belle exposition et un remarquable livre-catalogue rendent hommage à ce
dessinateur révolutionnaire qui fui aussi le créateur, à tout le moins
un précurseur, clé l'affiche politique illustrée en France.
À l'heure où les panneaux
d'affichage électoraux alignent, sur le mode publicitaire, les portraits
voulus rassurants des candidats à l'exercice du pouvoir, l'indigente de
leurs slogans ou la logorrhée de leurs déclamations, la redécouverte de
la force, de la violence même de l'art graphique du Grandjouan anarchiste
apporte une salutaire bouffée d'oxygène.
La révolution s'affiche
aux Invalides
Grandjouan fut en prise avec son époque, une époque que d'atteints crurent
opportun de qualifier, au sortir des horreurs de la Grande Guerre il est
vrai, de " belle ". Violence des conditions de travail ("Courrières",
ou la recherche du profit provoquant le massacre de mineurs), violence
des affrontements sociaux : (la terrible charge de cavalerie représentée
dans son "Villeneuve-Saint-Georges "), violence du dressage militaire
(" Conseil de révision") et des bataillons disciplinaires (Biribi) : ses
affiches et dessins ne cherchent certainement pas à plaire ou à séduire
mais à convaincre.
À dénoncer.
Ou, mieux, à susciter un malaise, un sentiment de révolte incitant le
passant ou le lecteur à renverser l'ordre établi. Antimilitariste, antipatriote,
anticlérical (Ecce homo), anticolonialiste (un dessin au titre de 1'Algérie
aux Algériens parut dès 1903 dans l'Assiette au beurre), Jules Grandjouan
fut, au début XXè siècle, résolument anarchiste.
Bien plus qu'à l'indignation, C'est à l'action qu'invitaient alors nombre
de ses créations : la Grève, dessin paru en couverture de l'Assiette au
beurre en mai 1905, l'affiche la Révolution, de 1906, par exemple, mettent
en scène des foules en mouvement, déterminées, montant à l'assaut du vieux
monde.
Il en est de même du dessin illustrant l'A.B.C syndicaliste, une brochure
de Georges Yvetot, la force des ouvriers rassemblés bouscule tout sur
leur passage et abat le capital (symbolisé par un coffre-fort auquel s'accrochent,
paniqués, bourgeois et politiciens en haut-de-forme).
Capitalistes, militaires, magistrats et curés, ces piliers de la Société,
sont à l'envie ridiculisés, sinon diabolisés en animaux emblématiques:
pieuvres, vautours, corbeaux.
Dessinateur et peintre plus que caricaturiste, Grandjouan sut utiliser
tous les moyens à sa disposition pour toucher un large public. Usant des
nouveaux supports qu'étaient les journaux illustrés, détournaient les
affiches de leur fonction publicitaire initiale, il affirma les convictions
révolutionnaires sur le registre de l'émotion populaire.
Frappant juste et fort, il inventa un vocabulaire en images, fut le précurseur
d'un nouveau langage politique et social: pendant des années, ce fut l'illustrateur
le plus en vue des organisations syndicales de la jeune CGT et quasiment
leur affichiste exclusif.
Après Chaumont (et son musée de l'affiche) et avant Nantes (sa ville natale),
c'est à Paris, à l'Hôtel national des invalides, que se tient une exposition
de nombre de ses dessins, affiches, croquis et projets.
Aux Invalides ? Oui, tout près du tombeau de Napoléon et du musée de l'Armée,
mais dans les salles du Musée d'histoire contemporaine, département iconographique
de la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC),
qui, entre Nanterre et Paris, conserve trois millions de documents de
1870 à nos jours.
Une exposition à voir, assurément, malgré, ou à cause de ce douteux voisinage.
Ce n'est pas, à vrai dire, une première pour le Musée d'histoire contemporaine,
qui a souvent abrité des expositions remarquées: sur l'immigration comme
sur Mai 68, la propagande sous Vichy comme la guerre d'Algérie, les images
coloniales comme l'affaire Dreyfus.
" Honte à celui qui ne
se révolte pas ! "
Viscéralement anarchiste, syndicaliste révolutionnaire avant 1914, Grandjouan
s'égara, comme tant d'autres, après 1918, dans les rangs des zélateurs
du bolchevisme.
La qualité de sa production graphique s'en ressentit, son trait s'affadit.
L'artiste qui n'hésitait pas, autrefois, à partager la vie des humbles
pour réaliser ses reportages, le militant qui fut délégué à un congrès
de la CGT (Marseille, 1908), l'homme qui, condamné par trois fois, préféra
l'exil à la prison, mit un temps son art au service d'une cause aux accents
messianiques.
Avant d'être écarté pont une raison des plus honorables: avoir pris position,
aux côtés de l'écrivain Panaït Istrati, en faveur d'un artiste dissident.
Lui qui, avant 1914, se montrait féroce envers les partis dits, "révolutionnaires",
qu'il considérait comme des " éteignoirs de la révolte ", lui qui avait
été l'auteur d'un "Ne vote plus, prépare la révolte", une affiche
du Comité révolutionnaire amiparlementaire dont il était président, secrétaire
et trésorier, en arriva même à se présenter, par deux fois, sans succès
aucun, aux élections législatives.
Singulier parcours...
parcours singulier mais, au fond, peu surprenant, à la lecture du livre-catalogue
accompagnant l'exposition : l'adhésion au communisme dans les années 20
n'est pas compréhensible à qui ne prend pas la mesure du traumatisme provoqué
par la Grande Guerre.
Rassemblant quelque trois cents illustrations (dont des dessins de ses
collègues Steinlen, Jossot et Delannoy) et plusieurs articles d'historiens
et de spécialistes du dessin de presse, cet ouvrage est précieux. Les
contributions de Fabienne Durnom, Bernard Tillier, Michel Dixmier et Jean-Louis
Bodinier, en particulier, permettent de comprendre le contexte, les mutations
et les constantes, bref l'évolution de celui qui marqua si profondément
la création graphique.
Un article de Joëlle Beurier, portant sur la période 1914-1918, éclaire
d'un jour nouveau le thèmes du bourrage de crâne et de l'union sacrée:
avec nuance et subtilité, loin des tenants de la thèse à la mode du "consentement"
au carnage, il révèle comment Grandjouan fut, en définitive, un "résistant
" à la guerre et à sa culture.
Malgré une préface d'un ancien historien devenu chroniqueur au Nouvel
Observateur, malgré, aussi, de brefs entretiens (petits enfants, dessinateurs
actuels) dont on saisit peu l'intérêt scientifique ou artistique, Jules
Grandjouan, créateur de l'affiche politique illustrée en France est un
beau livre d'histoire à l'iconographie remarquable.
Une pièce rare, consacrée à un homme dont l'atelier parisien était orné
d'une fresque monumentale portant cette devise :
" Honte à celui qui ne se révolte pas devant l'injustice sociale
".
Michel Auvray
les affiches
de Jules Grandjouan
Autres
articles :
les
Temps Nouveaux ;
Zo d'Axa ; La
chanson anarchiste avant 1914 ; Frantz
Kupka ;
le Père peinard
: hebdomadaire et almanach anarchiste ; Caricature
et antimilitarisme ;
Octave Mirbeau
(journaliste, romancier, dramaturge anarchiste) ;
A
lire :
Jules
Grandjouan catalogue de l'exposition (éditions Samogy)
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