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Les résistants
n'étaient pas très nombreux, beaucoup n'étaient pas
français et
certains n'étaient même pas des patriotes !
Nous vous proposons le témoignage d'un de ces résistants
libertaires,
André Saulière (dit Arru) qui de Marseille à Toulouse,
avec d'autres libertaires : sénégalais, juifs russes, italiens,
espagnols,... continua la lutte, sur des bases anarchistes internationalistes.
Nous vous proposons aussi un témoignage édifiant sur les
exactions
des communistes avant et pendant la libération.
Qui
était ARRU ?
Jean-René Saulière
dit André Arru, un individualiste solidaire (1911-1999).
Né en 1911, militant libertaire, pacifiste et libre penseur, il
demeura d'un bout à l'autre de son existence en homme d'action
et de convictions, exemple de courage, de désintéressement
et de refus de tout embrigadement. En particulier, opposé à
toute justification de la violence, fut-elle qualifiée de révolutionnaire,
il devint insoumis en 1939, quitta Bordeaux pour Marseille, empruntant
une nouvelle identité, et réussit à former un groupe
anarchiste clandestin composé, outre de Voline alors présent
dans la cité phocéenne, de camarades venus de diverses régions
d'Europe comme de France, mais tous ayant dû fuir un régime
de dictature.
En fabriquant de faux papiers, il vint en aide aux pourchassés,
quelles que soient leurs origines ou leurs convictions, mais fit paraître
aussi des tracts, des affiches, une brochure affirmant les points de vue
libertaires alors qu'à cette époque s'opposaient, face au
régime de Vichy et aux occupants nazis, gaullistes et communistes.
Convaincu de l'importance pour chaque individu de choisir sa vie comme
sa mort, il décida de disparaître dans la dignité
le 2 janvier 1999, après un accident vasculaire cérébral
qui risquait de compromettre à brève échéance
son autonomie et sa liberté de pensée et d'action.
Nourri des références individualistes libertaires telles
qu'il les avait découvertes dans l'oeuvre de Max Stirner L'Unique
et sa propriété, il se sentit toujours solidaire des
autres humains, luttant pour l'avènement d'une société
juste et harmonieuse.
CIRA de Marseille.
Texte de tract et de l'affiche
édités par le groupe d'André Arru.
A
propos de l'évasion de la prison Chave de Marseille...
Début novembre (1943),
on nous proposa de commémorer l'anniversaire de la Révolution
russe. Nous allions accepter lorsqu'on nous distribua des rubans tricolores
pour parer nos revers de vestes ! Je ne me voyais pas, moi, l'insoumis,
l'anar, me parer des couleurs de la patrie ; Chauvet pas davantage. Il
en fût de même lorsque l'organisateur, questionné sur
les chansons qui seraient entonnées, nous dit : "La Marseillaise
et le Chant du Départ". Et l'Internationale ? Ce n'était
pas le moment et puis il ne fallait pas déplaire aux gaullistes,
etc. Alors tant pis, nous ne chanterions pas. Malgré ce et malgré
notre rancoeur, nous décidâmes d'être présents
à cette manifestation à titre de solidarité face
à la chiourme . Le 7, nous arborions donc une superbe cocarde,
mais rouge et noire, et nous étions à côté
des autres, mais nous n'avons pas chanté. Les communistes ne nous
le pardonnèrent pas.
C'est pour cela que, lors de l'évasion de Chave, en mars 1944,
nous n'avons pas été emmenés. Mais, à l'encontre
des déclarations des évadés rapportées dans
le livre de Madeleine Baudoin (Histoire des Groupes Francs de Marseille),
nous n'avons pas été les seuls laissés pour compte.
Le lendemain de l'évasion - je dois avouer que je n'avais rien
entendu pendant la nuit, Chauvet non plus - nous nous retrouvions sept
dans le quartier politique, soit : deux camarades socialistes, un communiste
breton du nom d'Etiévant, un camarade âgé de 72 ans,
impliqué dans l'affaire de l'attentat contre le Président
de la Section spéciale d'Aix , Chauvet et moi, et enfin un communiste
Colombani, qui était dans la cellule de Charles Poli, qui prétendait
(entre nous) ne pas avoir pu s'évader. En fait, il n'avait pas
voulu et le prouva par la suite.
Un jeune camarade gaulliste (Alexandre ?), qui avait été
transféré à Aix avant l'évasion de Chave,
était aussi avec nous. Il faisait partie d'une équipe qui
avait été arrêtée et emprisonnée à
Lyon (à Montluc si mes souvenirs sont exacts). Après avoir
été en désaccord avec moi à Chave (c'est lui
qui m'apprit ma gaffe sur l'armistice), il m'avoua s'intéresser
à nos idées et vouloir mieux les connaître. Notre
conduite, nos raisonnements, lui paraissaient beaucoup plus conformes
à nos idées que ceux des communistes qui avaient pu passer
de l'internationalisme antifasciste au pacte germano-soviétique,
puis à l'ultra-patriotisme français.
André
Arru (à droite) avec un camarade tchèque en 1942.
Voici maintenant la version
Charles Poli (responsable communiste de Marseille) :
Ce n'étaient
pas des patriotes... à un royaliste j'aurais ouvert la porte, mais
pas à un anarchiste !
Charles POLI, dirigeant communiste,
qui explique pourquoi les 12 détenus de Chave se sont enfuis dans
la nuit du 22 au 23 mars 1944 en laissant ARRU et CHAUVET dans leur geôle
:
MADELEINE BAUDOIN
: Pourquoi les deux anarchistes internés ne se sont-ils pas
évadés ?
CHARLES POLI : C'est moi qui ai refusé de leur ouvrir leur
cellule pour qu'ils s'évadent avec nous. Ce n'était pas
des patriotes. Mais ils voulaient s'évader.
M. B. :Étaient-ils résistants ?
C.P. : Ils servaient la Résistance aussi. Ils avaient fabriqué
de faux tampons. Mais c'était pas des patriotes. Quant à
la prison, pour la fête nationale, on mettait, nous communistes,
la cocarde tricolore, eux ils mettaient l'insigne noir. C'était
pas des patriotes ; c'est pour cela que j'ai refusé qu'ils s'évadent
avec nous. A un royaliste j'aurais ouvert la porte, mais pas à
un anarchiste.
M. B. : Comment vous entendiez-vous en prison avec les anarchistes
?
C. P. : On se disait bonjour, bonsoir. Les anarchistes, vous savez,
ils ont ni Dieu, ni maître. Avec eux il n'y a pas de monnaie, ils
veulent faire l'échange des marchandises. A Marseille, les anarchistes,
ce sont maintenant tous des gens riches. Il n'y a pas de travailleurs
parmi eux. En prison, quand on chantait La Marseillaise, eux ils
ne chantaient pas.
M. B. : Chantiez-vous L'Internationale ?
C. P. : Non. Nous étions Front national [de la Résistance].
C'était large, comme recrutement. Un jour, le 6 février
1944, j'ai fait un article en prison. J'ai parlé du fasciste Chiappe,
mais, pour ne pas déplaire à un détenu gaulliste,
j'ai supprimé le terme de fasciste, et j'ai mis à la place
: l'homme du 6 février. C'était une question de formulation.
Contrairement aux communistes, les anarchistes ne sont pas patriotes,
les communistes, eux, ils aiment la France.
Un jour, à la prison Chave, une commission composée d'Allemands,
accompagnés par des Français, est venue nous interroger.
Les Allemands nous ont demandé : Aimez-vous les Russes, aimez-vous
les Anglais ? On a répondu : Nous aimons la France.
Ils ont fermé alors brutalement la porte, en disant : Sales
communistes.
Extrait de
l'ouvrage Histoire des groupes Francs (M.U.R.) des Bouches du Rhône,
de septembre 1943 à la Libération de Madeleine BAUDOIN
(Éditions Presses Universitaires de France)
Autres
articles :
Les
anarchistes et la guerre de 1939 1945 ;
1940, Que faire à
la veille de la guerre ? ; Dans
la résistance : l'apport du mouvement libertaire ;
"Contre
vents et Marées" histoire de l'exil espagnol ;
24 aout 1944, les anarchistes
et anti-fascistes espagnols libèrent Paris ;
Jose Ester Borras
dit François Vidal et le "réseau d'évasion Ponzan"
;
la
résistance de la FAUD (syndicat anarcho-syndicaliste) sous Hitler ;
1943, tract libertaire
: A tous les travailleurs de la pensée et des bras , texte de l'affiche
Mort aux vaches !
1944
: les dossiers noirs d'une certaine résistance ;
1947,
la grève de Renault contre la CGT ; 1942
- 196... Qui étaient les Nacos (Nationaux Communistes) ?
Suzy
Chevet ; Daniel
Guérin (1904 1988) ; Maurice
Joyeux ;
A
lire :
Jean-René
Saulière dit André Arru, un individualiste solidaire (1911-1999)
/ par Sylvie Knoerr-Saulière et Francis Kaigre. Centre international
de recherches sur l'anarchisme, 2004.
André Arru, biographie et témoignages , numéro
spécial de La Libre pensée autonome des Bouches-du-Rhône
- Les Amis d'André Arru.
Une interview
d'André Arru dans le numéro
de la revue Itinéraire consacré à Voline.
Sous
les plis du drapeaux Noir (Editions du Monde libertaire) ; Mutinerie
à Montluc (M. Joyeux) ;
les Dossiers noirs d'une certaine
résistance (Gr. Puig Antich / Fédération Anarchiste)
;
La revue Itinéraire consacrée
à Voline ;
Par-delà
l'exil et la mort
(Louis STEIN
) ;
La
chevauchée anonyme
(L. Mercier Vega) ;
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