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Sur le champ de bataille qu'est
le marché du travail, où les belligérants s'entrechoquent, sans scrupules
et sans égards, il s'en faut, nous l'avons constaté, qu'ils se présentent
à armes égales. Le capitaliste oppose une cuirasse d'or aux coups de son
adversaire qui, connaissant son infériorité défensive et offensive, tâche
d'y suppléer en ayant recours aux ruses de guerre.
L'ouvrier, impuissant pour atteindre son adversaire de front, cherche
à le prendre de flanc, en l'attaquant dans ses œuvres vives : le coffre-fort.
Il en est alors des prolétaires comme d'un peuple qui, voulant résister
à l'invasion étrangère et ne se sentant pas de force à affronter l'ennemi
en bataille rangée se lance dans la guerre d'embuscades, de guérilla.
Lutte déplaisante pour les grands corps d'armée, lutte tellement horripilante
et meurtrière que, le plus souvent, les envahisseurs refusent de reconnaître
aux francs-tireurs le caractère de belligérants.
Cette exécration des guérillas pour les armées régulières n'a pas plus
lieu de nous étonner que l'horreur inspirée par le sabotage aux capitalistes.
C'est qu'en effet le sabotage
est dans la guerre sociale ce que sont les guérillas dans les guerres
nationales: il découle des mêmes sentiments, répond aux mêmes nécessités
et a sur la mentalité ouvrière d'identiques conséquences. On sait combien
les guérillas développent le courage individuel, l'audace et l'esprit'
de décision; autant peut s'en dire du sabotage: il tient en haleine les
travailleurs, les empêche de s'enliser dans une veulerie pernicieuse et
comme il nécessite une action permanente et sans répit, il a l'heureux
résultat de développer l'esprit d'initiative, d'habituer à agir soi-même,
de surexciter la combativité. De ces qualités, l'ouvrier en a grandement
besoin, car le patron agit à son égard avec aussi peu de scrupules qu'en
ont les armées d'invasion opérant en pays conquis : il rapine le plus
qu'il peut !
Cette rapacité capitaliste, le milliardaire Rockefeller l'a blâmée...
quitte, très sûrement, à la pratiquer sans vergogne. Le tort de certains
employeurs, a-t-il écrit, est de ne point payer la somme exacte qu'ils
devraient; alors le travailleur a une tendance, à restreindre son labeur.
Cette tendance à la restriction du labeur que constate Rockefeller ? restriction
qu'il légitime et justifie par le blâme qu'il adresse aux patrons est
du sabotage sous la forme qui se présente spontanément à l'esprit de tout
ouvrier : le " ralentissement du travail. "
C'est, pourrait-on dire, la forme instinctive et primaire du sabotage…
[...]
Le sabotage s'attaque au
patron, soit par le ralentissement du travail, soit en rendant les produits
fabriqués invendables, soit en immobilisant ou rendant inutilisable l'instrument
de production, mais le consommateur ne doit pas souffrir de cette guerre
faite à l'exploiteur. Un exemple de l'efficacité du sabotage est l'application
méthodique qu'en ont fait les coiffeurs parisiens : Habitués à frictionner
des têtes, ils se sont avisés d'étendre le système du shampooing aux devantures
patronales. C'est au point que, pour les patrons coiffeurs, la crainte
du " badigeonnage " est devenue la plus convaincante des sanctions.
C'est grâce au badigeonnage - pratiqué principalement de 1902 à mai 1906,
- que les ouvriers coiffeurs ont obtenu la fermeture des salons à des
heures moins tardives et c'est aussi la crainte du badigeonnage qui leur
a permis d'obtenir, très rapidement (avant le vote de la loi sur le repos
hebdomadaire) la généralisation de la fermeture des boutiques, un jour
par semaine.
Voici en quoi consiste le badigeonnage : en un récipient quelconque, tel
un œuf préalablement vidé, le " badigeonneur " enferme un produit caustique
; puis, à l'heure propice, il s'en va lancer contenant et contenu sur
la devanture du patron réfractaire. Ce "shampooing" endolorit la peinture
de la boutique et le patron profitant de la leçon reçue devient plus accommodant.
Il y a environ 2300 boutiques de coiffeurs à Paris, sur lesquelles, durant
la campagne de badigeonnage, 2000 au moins ont été badigeonnées une fois...
sinon plusieurs.
L'Ouvrier coiffeur, l'organe syndical de la Fédération des coiffeurs a
estimé approximativement à 200 000 F les pertes financières occasionnées
aux patrons par le procédé du badigeonnage. Les ouvriers coiffeurs sont
enchantés de leur méthode et ils ne sont nullement disposés à l'abandonner.
Elle a fait ses preuves, disent-ils, et ils lui attribuent une valeur
moralisatrice qu'ils affirment supérieure à toute sanction légale.
Le badigeonnage, comme tous les bons procédés de sabotage s'attaque donc
à la caisse patronale et la tête des clients n'a rien à en redouter. Les
militants ouvriers insistent fort sur ce caractère spécifique du sabotage
qui est de frapper le patronat non le consommateur. Seulement, ils ont
à vaincre le parti-pris de la presse capitaliste qui dénature leur thèse
à plaisir en présentant le sabotage comme dangereux pour les consommateurs
principalement. [...]
Cette tactique qui consiste
à doubler la grève des bras de la grève des machines peut paraître s'inspirer
de mobiles bas et mesquins.
Il n'en est rien !
Les travailleurs conscients se savent n'être qu'une minorité et ils redoutent
que leurs camarades n'aient pas la ténacité et l'énergie de résister jusqu'au
bout. Alors, pour entraver la désertion de la masse, ils lui rendent la
retraite impossible: ils coupent les ponts derrière elle. Ce résultat,
ils l'obtiennent en enlevant aux ouvriers, trop soumis aux puissances
capitalistes, l'outil des mains et en paralysant la machine que fécondait
leur effort. Par ces moyens, ils évitent la trahison des inconscients
et les empêchent de pactiser avec l'ennemi en reprenant le travail mal
à propos.
Il y a une autre raison à
cette tactique : ainsi que l'ont noté les citoyens Bousquet et Renault,
les grévistes n'ont pas que les renégats à craindre; ils doivent aussi
se méfier de l'armée. En effet, il devient de plus en plus d'usage capitaliste
de substituer aux grévistes la main d'œuvre militaire. Ainsi, dès qu'il
est question d'une grève de boulangers, d'électriciens, de travailleurs
des chemins de fer, etc. le gouvernement songe de suite à énerver la grève
et à la rendre inutile et sans objet en remplaçant les grévistes par des
soldats.
C'est au point que, pour supplanter les électriciens, par exemple, le
gouvernement a dressé un corps de soldats du génie, auxquels on a appris
le fonctionnement des machines génératrices d'électricité, ainsi que la
manipulation des appareils et qui sont toujours prêts à accourir prendre
la place des ouvriers de l'industrie électrique au premier symptôme de
grève. il est donc de lumineuse évidence, que si les grévistes, qui connaissent
les intentions gouvernementales, négligent, -avant de suspendre le travail-
de parer à cette intervention militaire, en la rendant impossible et inefficace,
ils sont vaincus d'avance.
Prévoyant le péril, les ouvriers qui vont engager la lutte seraient inexcusables
de ne pas y obéir.
Ils n'y manquent pas ! Mais alors il arrive qu'on les accuse de vandalisme
et qu'on blâme et flétrit leur irrespect de la machine. Ces critiques
seraient fondées s'il y avait de la part des ouvriers volonté systématique
de détérioration, sans préoccupation de but. Or, ce n'est pas le cas !
Si les travailleurs s'attaquent
aux machines c'est, non par plaisir ou dilettantisme, mais parce qu'une
impérieuse nécessité les y oblige. Il ne faut pas oublier qu'une question
de vie ou de mort se pose pour eux: s'ils n'immobilisent pas les machines
ils vont à la défaite, à l'échec de leurs espérances, s'ils les sabotent,
ils ont de grandes chances de succès, mais par contre, ils encourent la
réprobation bourgeoise et sont accablés d'épithètes malsonnantes.
Etant donné les intérêts en jeu, il est compréhensible qu'ils affrontent
ces anathèmes d'un cœur léger et que la crainte d'être honnis par les
capitalistes et leur valetaille ne les fasse pas renoncer aux chances
de victoire que leur réserve une ingénieuse et audacieuse initiative.
[...]
Ainsi que nous venons de le
constater par l'examen des modalités du sabotage ouvrier, sous quelque
forme et à quelque moment qu'il se manifeste, sa caractéristique est,
-toujours et toujours !- de viser le patronat à la caisse.
Contre ce sabotage, qui ne s'attaque qu'aux moyens d'exploitation, aux
choses inertes et sans vie, la bourgeoisie n'a pas assez de malédictions.
Par contre, les détracteurs du sabotage ouvrier ne s'indignent pas d'un
autre sabotage, -véritablement criminel, monstrueux et abominable on ne
peut plus, celui-là,- qui est l'essence même de la société capitaliste.
Ils ne s'émeuvent pas de ce sabotage qui, non content de détrousser ses
victimes, leur arrache la santé, s'attaque aux sources même de la vie...
à tout !
Il y a à cette impassibilité une raison majeure : c'est que, de ce sabotage-là,
ils sont les bénéficiaires !
Saboteurs, les commerçants qui, en tripatouillant le lait, aliment des
tout petits, fauchent en herbe les générations qui poussent ;
Saboteurs, les fariniers et les boulangers qui additionnent les farines
de talc ou autres produits nocifs, adultérant ainsi le pain, nourriture
de première nécessité ;
Saboteurs, les fabricants de chocolats à l'huile de palme ou de coco ;
de grains de café à l'amidon, à la chicorée et aux glands ; de poivre
à la coque d'amandes ou aux grignons d'olives ; de confitures à la glucose
; de gâteaux à la vaseline ; de miel à l'amidon et à la pulpe de châtaignes
; de vinaigre à l'acide sulfurique ; de fromages à la craie ou à la fécule
; de bière aux feuilles de buis, etc…
Émile Pouget (extraits
tirés du Sabotage)
l'album photo
du Père Peinard
POUGET ÉMILE (1860-1931)
:
Syndicaliste révolutionnaire
français, il participe à la création du premier syndicat d'employés à
Paris (1879). Arrêté à la suite d'une manifestation impulsée par Louise
Michel, il est condamné à huit ans de prison. A sa libération, il fonde
le Pére Peinard (1898) où il manifeste des talents de pamphlétaire, puis
la Sociale (1895).
Lors du " procès des trente ", qui recherchait à faire l'amalgame entre
des théoriciens anarchistes et des délinquants, tentative qui échoua lamentablement,
il se réfugie à Londres.
Au congrès de Toulouse (1898), la C.G.T. adopte un rapport de Pouget sur
le boycottage et le sabotage. Fin 1900 paraît la Voix du peuple, journal
de la C.G.T. dont il est le responsable.
Par la suite, il sera nommé secrétaire-adjoint aux fédérations de la C.G.T.,
de 1901 à 1908, sera l'un des propagandistes de la grève générale et l'organisateur
du grand mouvement pour la journée de huit heures de travail, prévu pour
le 1er Mai 1906 et décidé au congrès de bourges (1904).
Il participera à la rédaction de la Chartre d'Amiens (congrès de la CGT
1906).
Autres
articles :
Emile
Pouget (biographie rédigée par Paul Delesalle) ;
Benoit Broutchoux
; Jules Durand
; Histoire
des bourses du Travail ;
Fernand
Pelloutier : lettre ouverte aux anarchistes ; les
anarchistes et la guerre 14/18 ;
Le
syndicalisme révolutionnaire face à l'Etat (1895-1914) ;
le Père Peinard
: hebdomadaire et almanach anarchiste ; 1892
- 1894, la police fiche les anarchistes ;
La Mistoufe hebdomadaire communiste anarchiste dijonais ;
1er mai 1906 : grèves, manifestations... ;
Histoire
des Prud'hommes (Georges Yvetot) ;
1906, le congrès CGT de la Charte d'Amiens ;
les Sans patrie
dans les Ardennes au début du XXè siècle ;
A
lire :
Histoire
des Bourses du travail (Fernad Pelloutier) ; les fondateurs de la CGT
à l'épreuve du droit (Pierre Bance) ; La CGT (Emile Pouget)
; le Sabotage (Emile Pouget) ;Victor Griffuelles (L. Mercier Véga)
; l'Ethique du syndicalisme (Pierre Besnard) ; les syndicats ouvriers
et la révolution sociale (Pierre Besnard) ; Histoire
du 1er mai
(Maurice Dommanget)
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