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Propos sur le sabotage
et petite biographie d'Emile Pouget

Sur le champ de bataille qu'est le marché du travail, où les belligérants s'entrechoquent, sans scrupules et sans égards, il s'en faut, nous l'avons constaté, qu'ils se présentent à armes égales. Le capitaliste oppose une cuirasse d'or aux coups de son adversaire qui, connaissant son infériorité défensive et offensive, tâche d'y suppléer en ayant recours aux ruses de guerre.
L'ouvrier, impuissant pour atteindre son adversaire de front, cherche à le prendre de flanc, en l'attaquant dans ses œuvres vives : le coffre-fort. Il en est alors des prolétaires comme d'un peuple qui, voulant résister à l'invasion étrangère et ne se sentant pas de force à affronter l'ennemi en bataille rangée se lance dans la guerre d'embuscades, de guérilla. Lutte déplaisante pour les grands corps d'armée, lutte tellement horripilante et meurtrière que, le plus souvent, les envahisseurs refusent de reconnaître aux francs-tireurs le caractère de belligérants.
Cette exécration des guérillas pour les armées régulières n'a pas plus lieu de nous étonner que l'horreur inspirée par le sabotage aux capitalistes.

C'est qu'en effet le sabotage est dans la guerre sociale ce que sont les guérillas dans les guerres nationales: il découle des mêmes sentiments, répond aux mêmes nécessités et a sur la mentalité ouvrière d'identiques conséquences. On sait combien les guérillas développent le courage individuel, l'audace et l'esprit' de décision; autant peut s'en dire du sabotage: il tient en haleine les travailleurs, les empêche de s'enliser dans une veulerie pernicieuse et comme il nécessite une action permanente et sans répit, il a l'heureux résultat de développer l'esprit d'initiative, d'habituer à agir soi-même, de surexciter la combativité. De ces qualités, l'ouvrier en a grandement besoin, car le patron agit à son égard avec aussi peu de scrupules qu'en ont les armées d'invasion opérant en pays conquis : il rapine le plus qu'il peut !
Cette rapacité capitaliste, le milliardaire Rockefeller l'a blâmée... quitte, très sûrement, à la pratiquer sans vergogne. Le tort de certains employeurs, a-t-il écrit, est de ne point payer la somme exacte qu'ils devraient; alors le travailleur a une tendance, à restreindre son labeur. Cette tendance à la restriction du labeur que constate Rockefeller ? restriction qu'il légitime et justifie par le blâme qu'il adresse aux patrons est du sabotage sous la forme qui se présente spontanément à l'esprit de tout ouvrier : le " ralentissement du travail. "
C'est, pourrait-on dire, la forme instinctive et primaire du sabotage… [...]

Le sabotage s'attaque au patron, soit par le ralentissement du travail, soit en rendant les produits fabriqués invendables, soit en immobilisant ou rendant inutilisable l'instrument de production, mais le consommateur ne doit pas souffrir de cette guerre faite à l'exploiteur. Un exemple de l'efficacité du sabotage est l'application méthodique qu'en ont fait les coiffeurs parisiens : Habitués à frictionner des têtes, ils se sont avisés d'étendre le système du shampooing aux devantures patronales. C'est au point que, pour les patrons coiffeurs, la crainte du " badigeonnage " est devenue la plus convaincante des sanctions.
C'est grâce au badigeonnage - pratiqué principalement de 1902 à mai 1906, - que les ouvriers coiffeurs ont obtenu la fermeture des salons à des heures moins tardives et c'est aussi la crainte du badigeonnage qui leur a permis d'obtenir, très rapidement (avant le vote de la loi sur le repos hebdomadaire) la généralisation de la fermeture des boutiques, un jour par semaine.
Voici en quoi consiste le badigeonnage : en un récipient quelconque, tel un œuf préalablement vidé, le " badigeonneur " enferme un produit caustique ; puis, à l'heure propice, il s'en va lancer contenant et contenu sur la devanture du patron réfractaire. Ce "shampooing" endolorit la peinture de la boutique et le patron profitant de la leçon reçue devient plus accommodant.
Il y a environ 2300 boutiques de coiffeurs à Paris, sur lesquelles, durant la campagne de badigeonnage, 2000 au moins ont été badigeonnées une fois... sinon plusieurs.
L'Ouvrier coiffeur, l'organe syndical de la Fédération des coiffeurs a estimé approximativement à 200 000 F les pertes financières occasionnées aux patrons par le procédé du badigeonnage. Les ouvriers coiffeurs sont enchantés de leur méthode et ils ne sont nullement disposés à l'abandonner. Elle a fait ses preuves, disent-ils, et ils lui attribuent une valeur moralisatrice qu'ils affirment supérieure à toute sanction légale.
Le badigeonnage, comme tous les bons procédés de sabotage s'attaque donc à la caisse patronale et la tête des clients n'a rien à en redouter. Les militants ouvriers insistent fort sur ce caractère spécifique du sabotage qui est de frapper le patronat non le consommateur. Seulement, ils ont à vaincre le parti-pris de la presse capitaliste qui dénature leur thèse à plaisir en présentant le sabotage comme dangereux pour les consommateurs principalement. [...]

Cette tactique qui consiste à doubler la grève des bras de la grève des machines peut paraître s'inspirer de mobiles bas et mesquins.
Il n'en est rien !
Les travailleurs conscients se savent n'être qu'une minorité et ils redoutent que leurs camarades n'aient pas la ténacité et l'énergie de résister jusqu'au bout. Alors, pour entraver la désertion de la masse, ils lui rendent la retraite impossible: ils coupent les ponts derrière elle. Ce résultat, ils l'obtiennent en enlevant aux ouvriers, trop soumis aux puissances capitalistes, l'outil des mains et en paralysant la machine que fécondait leur effort. Par ces moyens, ils évitent la trahison des inconscients et les empêchent de pactiser avec l'ennemi en reprenant le travail mal à propos.

Il y a une autre raison à cette tactique : ainsi que l'ont noté les citoyens Bousquet et Renault, les grévistes n'ont pas que les renégats à craindre; ils doivent aussi se méfier de l'armée. En effet, il devient de plus en plus d'usage capitaliste de substituer aux grévistes la main d'œuvre militaire. Ainsi, dès qu'il est question d'une grève de boulangers, d'électriciens, de travailleurs des chemins de fer, etc. le gouvernement songe de suite à énerver la grève et à la rendre inutile et sans objet en remplaçant les grévistes par des soldats.
C'est au point que, pour supplanter les électriciens, par exemple, le gouvernement a dressé un corps de soldats du génie, auxquels on a appris le fonctionnement des machines génératrices d'électricité, ainsi que la manipulation des appareils et qui sont toujours prêts à accourir prendre la place des ouvriers de l'industrie électrique au premier symptôme de grève. il est donc de lumineuse évidence, que si les grévistes, qui connaissent les intentions gouvernementales, négligent, -avant de suspendre le travail- de parer à cette intervention militaire, en la rendant impossible et inefficace, ils sont vaincus d'avance.
Prévoyant le péril, les ouvriers qui vont engager la lutte seraient inexcusables de ne pas y obéir.
Ils n'y manquent pas ! Mais alors il arrive qu'on les accuse de vandalisme et qu'on blâme et flétrit leur irrespect de la machine. Ces critiques seraient fondées s'il y avait de la part des ouvriers volonté systématique de détérioration, sans préoccupation de but. Or, ce n'est pas le cas !

Si les travailleurs s'attaquent aux machines c'est, non par plaisir ou dilettantisme, mais parce qu'une impérieuse nécessité les y oblige. Il ne faut pas oublier qu'une question de vie ou de mort se pose pour eux: s'ils n'immobilisent pas les machines ils vont à la défaite, à l'échec de leurs espérances, s'ils les sabotent, ils ont de grandes chances de succès, mais par contre, ils encourent la réprobation bourgeoise et sont accablés d'épithètes malsonnantes.
Etant donné les intérêts en jeu, il est compréhensible qu'ils affrontent ces anathèmes d'un cœur léger et que la crainte d'être honnis par les capitalistes et leur valetaille ne les fasse pas renoncer aux chances de victoire que leur réserve une ingénieuse et audacieuse initiative. [...]

Ainsi que nous venons de le constater par l'examen des modalités du sabotage ouvrier, sous quelque forme et à quelque moment qu'il se manifeste, sa caractéristique est, -toujours et toujours !- de viser le patronat à la caisse.
Contre ce sabotage, qui ne s'attaque qu'aux moyens d'exploitation, aux choses inertes et sans vie, la bourgeoisie n'a pas assez de malédictions. Par contre, les détracteurs du sabotage ouvrier ne s'indignent pas d'un autre sabotage, -véritablement criminel, monstrueux et abominable on ne peut plus, celui-là,- qui est l'essence même de la société capitaliste.
Ils ne s'émeuvent pas de ce sabotage qui, non content de détrousser ses victimes, leur arrache la santé, s'attaque aux sources même de la vie... à tout !
Il y a à cette impassibilité une raison majeure : c'est que, de ce sabotage-là, ils sont les bénéficiaires !
Saboteurs, les commerçants qui, en tripatouillant le lait, aliment des tout petits, fauchent en herbe les générations qui poussent ;
Saboteurs, les fariniers et les boulangers qui additionnent les farines de talc ou autres produits nocifs, adultérant ainsi le pain, nourriture de première nécessité ;
Saboteurs, les fabricants de chocolats à l'huile de palme ou de coco ; de grains de café à l'amidon, à la chicorée et aux glands ; de poivre à la coque d'amandes ou aux grignons d'olives ; de confitures à la glucose ; de gâteaux à la vaseline ; de miel à l'amidon et à la pulpe de châtaignes ; de vinaigre à l'acide sulfurique ; de fromages à la craie ou à la fécule ; de bière aux feuilles de buis, etc…

Émile Pouget (extraits tirés du Sabotage)

l'album photo du Père Peinard

POUGET ÉMILE (1860-1931) :
Syndicaliste révolutionnaire français, il participe à la création du premier syndicat d'employés à Paris (1879). Arrêté à la suite d'une manifestation impulsée par Louise Michel, il est condamné à huit ans de prison. A sa libération, il fonde le Pére Peinard (1898) où il manifeste des talents de pamphlétaire, puis la Sociale (1895).
Lors du " procès des trente ", qui recherchait à faire l'amalgame entre des théoriciens anarchistes et des délinquants, tentative qui échoua lamentablement, il se réfugie à Londres.
Au congrès de Toulouse (1898), la C.G.T. adopte un rapport de Pouget sur le boycottage et le sabotage. Fin 1900 paraît la Voix du peuple, journal de la C.G.T. dont il est le responsable.
Par la suite, il sera nommé secrétaire-adjoint aux fédérations de la C.G.T., de 1901 à 1908, sera l'un des propagandistes de la grève générale et l'organisateur du grand mouvement pour la journée de huit heures de travail, prévu pour le 1er Mai 1906 et décidé au congrès de bourges (1904).
Il participera à la rédaction de la Chartre d'Amiens (congrès de la CGT 1906).


Autres articles :
Emile Pouget (biographie rédigée par Paul Delesalle) ;
Benoit Broutchoux ; Jules Durand ; Histoire des bourses du Travail ;
Fernand Pelloutier : lettre ouverte aux anarchistes ; les anarchistes et la guerre 14/18 ;
Le syndicalisme révolutionnaire face à l'Etat (1895-1914) ;
le Père Peinard : hebdomadaire et almanach anarchiste ; 1892 - 1894, la police fiche les anarchistes ;
La Mistoufe hebdomadaire communiste anarchiste dijonais
; 1er mai 1906 : grèves, manifestations... ;
Histoire des Prud'hommes (Georges Yvetot) ;
1906, le congrès CGT de la Charte d'Amiens ;
les Sans patrie dans les Ardennes au début du XXè siècle ;

A lire :
Histoire des Bourses du travail (Fernad Pelloutier) ; les fondateurs de la CGT à l'épreuve du droit (Pierre Bance) ; La CGT (Emile Pouget) ; le Sabotage (Emile Pouget) ;Victor Griffuelles (L. Mercier Véga) ; l'Ethique du syndicalisme (Pierre Besnard) ; les syndicats ouvriers et la révolution sociale (Pierre Besnard) ; Histoire du 1er mai
(Maurice Dommanget)

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