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1893 - 1894
plus de
400 anarchistes, arrêtés, fichés, photographiés,...
par la police !
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Il y a bientôt un siècle,
après les attentats retentissants commis par Ravachol et Emile Henry,
les parlementaires profitaient de la bombe lancée dans l'enceinte de la
Chambre par Auguste Vaillant le 9 décembre 1893 pour faire adopter un
premier train de lois répressives les jours suivants.
Ces nouvelles dispositions furent complétées -au lendemain de l'assassinat
du président Carnot par Sante Caserio- par une nouvelle loi ayant pour
but de réprimer les menées anarchistes.
Les " lois scélérates " comme
on les appela aussitôt, sous couvert de défense de l'ordre social menacé
par la " propagande par le fait " des compagnons, vont en fait légitimer
une période de répression sans précédent depuis la saignée de la Commune-
dont nombre de militants feront injustement les frais. Cent ans après,
les anarchistes semblent avoir acquis -pour l'instant- droit de cité au
sein de la République française. Et pourtant, vieux et nouveaux projets
liberticides sont toujours à l'ordre du jour sous couvert de prétextes
les plus divers ; hier le terrorisme, aujourd'hui l'immigration, demain
qui sait quoi ?
Il est bon par les temps
qui courent de s'interroger sur ce que ces "lois" ont pu représenter.
Ce n'est pas toujours aux autres que cela arrive.
La fausse peur des bien-pensants
Adoptée "officiellement" lors du congrès anarchiste international de Londres
en 1881, la "propagande par le fait", à savoir l'utilisation de tous les
moyens -y compris terroristes- pour hâter la révolution sociale, va profondément
marquer toute la propagande libertaire en France pendant une bonne quinzaine
d'années. Et pourtant ce n'est qu'à partir de 1892, avec la bombe spectaculaire
de Ravachol au domicile de l'avocat général Bulot -coupable d'avoir fait
condamner des compagnons à l'occasion du 1er mai de l'année précédente-
que va s'enclencher la dynamique répression-représaille-répression.
Malgré l'arrestation puis
l'exécution de Ravachol, les attentats se multiplièrent et d'autres "vengeurs"
suivirent son exemple : Léauthier, Pauwels, Emile Henry, Auguste Vaillant,
frappent tour à tour hommes et symboles de la société bourgeoise. Ces
attentats furent salués par la grande majorité des libertaires comme étant
le signe avant-coureur de la révolution sociale proche, le début de la
prise de conscience par le peuple desa situation de paria.
La figure de Ravachol, tout comme celle des autres dynamiteurs, fut quasiment
mythifiée. Un jeune littérateur compagnon de route des libertaires, Paul
Adam, s'écria : " Un saint nous est né ! ". Même Edouard Drumont, le gourou
de l'antisémitisme, y trouva matière à dénoncer l'anarchie par en bas,
pendant naturel de l'anarchie par en haut, provoquée par les Rothschilds,
et qui annonçait la fin d'un monde. Indiscutablement, devant la multiplication
des attentats l'émotion est grande dans le pays ; et pourtant, on ne peut
pas parler de l'existence d'un véritable climat de psychose collective.
Certes les bourgeois ont peur et crient "Vengeance" mais le
pays profond n'accueille pas sans un certain sourire de complicité les
explosions des compagnons qui semant la terreur parmi les puissants et
les assis, les vengent à leur manière.
Le nombre de chansons ou de
poésies ironiques consacrées à ces événements prouvent en tout cas que
l'opprobre n'était guère général. Un chansonnier connu, Eugène Lemercier,
dans son frac de la dynamite, s'amuse sur un ton licencieux des frayeurs
des amoureux craignant désormais que " leurs maîtresses n'aient une bombe,
entre les tresses." Jules Jouy, l'intarissable auteur du Chat noir, s'amusa
de son côté, sur les malheurs d'un magistrat à qui plus personne ne voulait
donner de logement, par peur des explosions. Ce "manque de civisme" n'était
cependant guère surprenant car, même si la police n'arrivait pas à venir
à bout de l'épidémie terroriste, à aucun moment les attentats ne mirent
en danger les institutions de la République. L'occasion offert par ceux-ci
était cependant trop belle pour qu'on la laisse passer. Après le discrédit
que le scandale de Panama avait jeté sur une majorité de parlementaires,
ces événements tombaient à pic pour redorer le blason des "chéquards"
et accréditer l'opinion qu'ils pouvaient constituer encore un barrage
solide à la "subversion".
L'acte de Vaillant fut ainsi
immédiatement exploité pour faire adopter en moins d'une semaine et sans
aucune discussion préalable deux lois : une le 12 décembre 1893 portant
sur la presse et l'autre le 18 sur. les associations de malfaiteurs. La
première de ces "lois scélérates" modifiait les dispositions de la loi
du 29 juillet 1881 en créant une nouvelle catégorie de lits, celui d'apologie
de faits qualifiés crimes. Son but : frapper les "provocations indirectes",
ce qui donnait la possibilité aux autorités d'ordonner saisies et arrestations
préventives dés qu'ils l'estimaient nécessaire. Encore plus directement
la loi sur les associations de malfaiteurs du 18 décembre se fixait comme
objectifs de pouvoir poursuivre toute forme d'entente "établie dans le
but" de préparer ou de commettre des attents contre les personnes et.
les propriétés", même si. il n'y avait pas eu. un début quelconque de
mise en exécution.
La définition extrêmement
floue de la notion d'entente ainsi que de celle d'attentat contre "les
personnes et les propriétés ", permettait en réalité aux autorités de
pouvoir frapper désormais "de la peine des travaux forcés à temps" quiconque
aurait été mêlé d'une manière ou d'une autre aux activités libertaires
(dont la plupart tombaient sous le coup de la loi) même si sa participation
avait été anodine ou occasionnelle.
Cet ensemble législatif fut complété au lendemain de l'assassinat de Carnot
par une troisième " loi scélérate " qui visait cette fois ci directement
à interdire la propagande anarchiste ou antimilitariste sous toutes ses
formes. Tout individu "convaincu d'avoir, dans un but de propagande anarchiste
:
* Soit par provocation, soit par apologie [...], incité une ou plusieurs
personnes à commettre soit un vol, soit les crimes de meurtre, de pillage,
d'incendie [...] ;
* Ou adressé une provocation à des militaires des armées de terre et de
mer, dans le but de les détourner dé leurs devoirs militaires et de l'obéissance
qu'ils doivent à leurs chefs... ", serait déféré aux tribunaux de police
correctionnelle et puni d'un emprisonnement de trois mois à deux ans :
Pire, la peine, de la relégation pouvait maintenant être prononcée contre
les individus condamnés en vertu de cette nouvele, loi à une peine supérieure
à une année d'emprisonnement...
En clair la " guillotine Sèche ", renvoi au bagne guettait désormais tout
militant libertaire même coupable seulement de délit de parole ou bien
d'apologie des actes de propagande par le fait.
Des lois dangereuses
pour les libertés
Ces dispositions, véritables lois d'exception; réintroduisaient en France
sous des formes nouvelles les différentes mesures liberticides prises
sous la monarchie de Juillet ou le second Empire pour juguler toute forme
d'opposition. Leur caractère ouvertement arbitraire a fait écrire en pleine
affaire Dreyffus à Francis de Pressensé -le président de la Ligue des
droits de l'homme- qu'il s'agissait "de mesures qui ne sont rien de moins
que la violation de tous les principes de notre droit " (1). Le caractère
exceptionnel de ces lois, ainsi que leur utilisation de plus en plus espacée
après" l'amnistie générale de 1895 et la fin de la période des attentats,
ont porté toutefois un certain nombre d'historiens ou d'hommes politiques
à voir en elles rien d'autre que des mesures ponctuelles vite tombées
en désuétude avec l'éloignement de la menace anarchiste.
C'est là une erreur car nous pensons, bien au contraire, que ces lois
marquent un véritable tournant dans la pratique répressive en France qui
inaugure des formes modernes de traitement du "déviant politique". Tout
d'abord, il s'agit de dénoncer le mythe d'une soi-disant clémence dans
l'application des lois scélérates après 1895.
Emile Pouget dans un très important mémorandum sur " l'application des
lois d'exception de 1893 et 1894 ", paru d'abord dans la Revue blanche
en mai-août 1898 (2), détaillait toute une série de cas dans lesquels
de simple militants s'étaient vus appliquer les dispositions les plus
dures à savoir là relégation coupables seulement, comme dans le cas du
compagnon Monod, de s'être un peu trop ostensiblement réjouis de la mort
de Carnot... En deuxième lieu, il faut bien voir que l'adoption des lois
scélérates s'accompagne de l'a mise en place "de tout un système de surveillance
policière des plus tatillons visant ni plus ni moins la mise en fiche
de tous ceux. qui, de près ou de loin, pouvaient avoir un rapport quelconque
avec les idées anarchistes. Des états signalétiques des personnes soupçonnées
d'être proches des libertaires vont, ainsi être établis dans tous les
départements et périodiquement mis à jour. Des listes nominatives imprimées
sur. du papier couleur vert - sont aussi dressées pour les compagnons
"sans domicile fixe" ce qui, par la même occasion, aux autorités la possibifité
d'inserer dans cette liste tous les chanteurs ou colporteurs itinérants
même si leurs convictions politiques ne sont guère affirmées...
Les étrangers quant à eux vont avoir droit à un traitement particulier
avec deux répertoires séparés, le premier concemant " les anarchistes
étrangers expulsés de France " et le deuxième " les anarchistes étrangers
non expulsés, résidents hors de France " !
Les " lois scélérates " enfin,
au delà de leur caractère anti-anarchiste, se prèsentent bel et bien comme
une tentative la première depuis la Commune de 1871 de criminaliser des
formes de contestation radicales en rupture totale, tant par leurs méthodes
que par leurs objectifs, avec la politique de consensus que les républicains
opportunistes au pouvoir cherchent péniblement à mettre sur pied. Dans
ces mesure à ce qui happe n'est pas tellement ni la gravité des peines
encourues par les anarchistes, ni le caractère élastique de notions comme
celle d'association de malfaiteurs, mais plutôt la volonté délibérée d'exclure
du champ de l'action politique des forces en mesure d'en bouleverser les
règles établies. Nous pensons en effet que la véritable signification
des lois scélérates réside indépendamment de la volonté de défendre l'ordre
établi d'une menace immédiate dans la tentative d'établir une ligne de
démarcation nette entre des formes de contestation " légitimes " (socialisme
parlementaire) et " illégitimes " (anarchisme et action directe).
Une des conséquences directe de leur adoption sera en tout cas la mise
en place de traitement du déviant politique que nous pourrions qualifier
de "à deux vitesses" ; système qui se trouve au coeur des mécanismes
de maintien de l'ordre au sein des régimes démocratiques modernes et que
les autorités établies à commencer par la France ne se sont pas privées
d'utiliser tout au long du XIXè et du XXe Siècle, dés que les circonstances
l'auront nécessité.
Gaetano Manfrédonia
(1) F. de .Pressensé,
Les lois scélérates de 1893-1894, Paris, éditions de la Revue blanche,
1899.
(2) E. Pouget, ibid. ' '
Autres
articles :
Bagnards
anarchistes ; Pierre
Kropotkine (biographie) ; 1892-1913
Anarchisme et banditisme ;
Délinquance,
banditisme et anarchisme (articles d'Errico Malatesta) ;
La chanson anarchiste
avant 1914 ; le
Père peinard : hebdomadaire et almanach anarchiste ;
1892 - 1894, la police fiche les
anarchistes ;
les Sans patrie
dans les Ardennes au début du XXè siècle ;
A
lire :
Paul Roussenq, la bagnard
de St Gilles (éditions
du Monde libertaire) ;
Moi, Clément Duval : bagnard et anarchiste ;
Travailleur de la Nuit, Marius Alexandre Jacob ; Les vies de Marius
Alexandre Jacob (Bernard Thomas) ; Eugène Dieudonné
(éditions du Monde libertaire)
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