|
F. Pelloutier
|
Le syndicalisme français a
gagné sa spécificité de structure et d'action avant 1914 au travers des
Bourses du travail. Si les structures verticales telle les fédérations
de métiers et d'industries, basées sur la solidarité ouvrière dans une
même branche impulsent une lutte professionnelle à l'échelle du pays,
les Bourses du travail ont apporté une double dimension au syndicalisme
français par la constitution d'organismes horizontaux et territoriaux.
Ces organismes sont alors porteurs d'un autre type de solidarité, dépassant
les diversités de professions et de corporations, pour s'inscrire dans
une solidarité de proximité géographique, "de classe" ou même d'aspiration
à la transformation sociale. C'est bien à travers la solidarité interprofessionnelle
que la conscience révolutionnaire est la plus apte à s'affirmer.
De plus, la finalité du projet
des bourses était, en assurant la formation d'une classe ouvrière autonome,
objectif contenu aussi dans les services qu'elles proposaient, d'être
à la fois un outil d'émancipation intégrale des travailleurs et un instrument
d'organisation de la société future. A travers les Bourses du travail
et le modèle de syndicalisme qui y était développé, on peut apercevoir
un modèle révolutionnaire complet basé sur un fondement socioprofessionnel
et non idéologique, une tactique : l'action directe, une stratégie : la
grève générale et des moyens d'action et d'organisation de la société
à venir : la C.G.T. et la Fédération des bourses.
C.G.T. et Fédération des bourses
du travail qui avaient d'ailleurs fusionné en 1902 lors du congrès de
Montpellier, constituant ainsi une seule organisation centrale composée
de deux sections, celle des fédérations de métiers et celle des Bourses
du travail. N'oublions pas que, pour Fernand Pelloutier, secrétaire de
la fédération de 1895 à sa mort en 1901 et l'un des principaux initiateurs
de leur éclosion, les Bourses du travail apparaissent comme la synthèse
du mouvement syndical, un instrument total de lutte, de l'organisation
à la révolution en passant par l'éducation ouvrière.
Naissance, évolution
et fonction des Bourses du travail
Trois éléments semblent déterminer le phénomène national d'éclosion des
bourses.
Tout en étant un projet déjà ancien, avec la loi de 1884 autorisant les
syndicats, un double processus va apparaître. D'une part cette décision
s'inscrit dans les objectifs des gouvernements républicains de l'époque
d'essayer d'attacher la classe ouvrière au régime par un certain nombre
de lois à caractère social.
D'autre part, c'est une réponse aux nombreuses pressions, au plan local,
des travailleurs pour voir apparaître dans leur ville une telle institution
afin d'obtenir des locaux pour se réunir, élaborer leurs revendications
et organiser leurs actions.
Enfin, syndicalistes comme élus républicains voient dans les Bourses du
travail un remède au problème criant des bureaux de placement privés.
La première Bourse du travail ouvre ses portes à Paris le 3 février 1887,
suite à une décision du Conseil municipal. Rapidement celles-ci vont se
développer sur tout le territoire et dix des quatorze bourses existantes
en 1892 vont fonder à Saint-Étienne une fédération. Cette Fédération des
bourses du travail accroît rapidement son influence sur le mouvement ouvrier
aux dépends de la Fédération nationale des syndicats, seule autre organisation
nationale, alors inféodée au parti guesdiste. L'entrée des anarchistes
dans les syndicats, largement favorisée par des militants comme Fernand
Pelloutier et Émile Pouget, trouve alors tout son écho au sein des structures
locales et interprofessionnelles que sont les Bourses du travail.
De la naissance de la Fédération des bourses du travail en 1892 jusqu'en
1906, le syndicalisme sera marqué d'une empreinte profonde par les anarchistes
au travers d'un type d'action et d'une idéologie. Si le rôle premier d'une
Bourse du travail, et sa justification au niveau des institutions, est
son rôle dans l'organisation du placement des travailleurs par l'intermédiaire
de ses bureaux de placement pour hommes et femmes, de nombreux autres
services sont mis en place.
Ces services peuvent varier d'une bourse à l'autre mais ils s'inscrivent
tous dans la même démarche : répondre aux besoins de la population ouvrière
tout en assurant son éducation primaire, professionnelle, sociale mais
aussi socialiste.
Les Bourses du travail ont
mis en place des services aussi riches et variés que le secours de route
(versement d'une allocation appelée viaticum) pour les ouvriers de passage
en quête d'ouvrage, des bibliothèques, parfois d'une impressionnante composition
pour l'époque, comme celle de Paris qui contenait 2 700 ouvrages au tournant
du siècle, destinées à l'élévation des connaissances ouvrières dans tous
les domaines, mais aussi à la distraction.
Les services des bourses furent marqués par des réalisations considérables,
comme les cours d'enseignement professionnel et d'enseignement général,
les dispensaires médicaux chargés de lutter lors d'accidents du travail
contre les compagnies d'assurances trop complaisantes avec le patronat,
et encore les services de renseignements juridiques afin de renseigner
les travailleurs sur les nouvelles lois à caractère social florissant
sous la IIIe République.
Un cours à
la Bourse de Toulouse.
Action et éducation
A côté de ses fonctions "institutionnelles" de bureau de placement et
de locaux de réunions pour les syndicats, les Bourses du travail avaient
aussi la volonté d'être des centres d'éducation sociale et des foyers
d'agitation constante.
L'action syndicale menée par les bourses se définit par son rôle solidaire
envers les grèves locales, voire nationales, mais aussi par son implication
dans une dynamique syndicale globale au travers de son action lors des
journées du premier mai ou la diffusion des idées-force du syndicalisme
de l'époque comme la revendication de la journée de huit heures, la grève
générale ou encore l'antimilitarisme. Si, dans le cadre de grèves, la
bourse n'avait pas vocation à en être l'actrice première, l'instrument
de lutte directe étant alors le syndicat groupant les travailleurs concernés,
elle jouait bien souvent un rôle déterminant en raison de l'expérience
et des conseils qu'elle pouvait donner, de la capacité d'intervention
et d'organisation de ses militants ou encore de la solidarité financière
mais aussi morale qu'elle entraînait par la popularisation du mouvement
par voie d'affiches, de meetings et de fêtes de solidarité.
En étant une structure d'entente, de regroupement et de coordination au
niveau local, le but principal des bourses en cas de mouvements de grève
était, tout en assurant une aide logistique, de diffuser l'information
et d'organiser la solidarité à tous les niveaux, auprès de toutes les
corporations de la ville.
L'organisation d'une caisse de grève afin de pouvoir soutenir financièrement
toutes les corporations engagées dans une lutte et l'envoi de militants
sur les lieux du conflit afin de servir de conseillers et d'orateurs étaient
aussi des pratiques permanentes des bourses du travail. Bien souvent l'intervention
des militants expérimentés des bourses dans un conflit du travail fut
déterminante pour la réussite de celui-ci.
Enfin, il est bon de signaler que c'est aussi au sein des Bourses du travail
que se sont mis en place les sous-comités locaux à la grève générale.
A côté de cette action syndicale, du travail de terrain, de propagande
et d'agitation, les Bourses du travail ont aussi toujours gardé en tête
la fameuse formule de Fernand Pelloutier " éduquer pour révolter ". Les
militants des bourses de cette époque étaient convaincus que pour pouvoir
arriver à l'émancipation du prolétariat, il fallait lui donner les moyens
de s'émanciper, de pouvoir porter et assumer un projet de transformation
sociale.
Si la pratique de l'action directe au cours des mouvements de grève pouvait
apparaître comme émancipatrice, soit en aboutissant à des réformes partielles
soit parce qu'elle faisait office de " gymnastique révolutionnaire " dans
la perspective de la révolution, il apparaissait aussi nécessaire de donner
aux ouvriers " la science de leur malheur ", pour reprendre une autre
expression de Pelloutier.
Cette volonté de donner aux
ouvriers, et en premier lieu aux syndicalistes, les moyens de comprendre
et de maîtriser le monde qui les entoure, tout comme les moyens de dresser
une autre société sans être dépendant de ceux qui détiennent le savoir,
était présente dans toute l'œuvre des bourses et marquait profondément
les objectifs des cours professionnels et de la bibliothèque. Pour compléter
cette œuvre éducative en touchant un public encore plus large, les bourses
mirent en place des rendez-vous à la fois pratiques, éducatifs et conviviaux
qui passaient par des conférences d'éducation populaire, des fêtes et
des représentations théâtrales.
C'est au cours de ces fêtes ou conférences que des "causeries" étaient
organisées sur des thèmes nombreux comme l'espéranto, le néo-malthusianisme,
l'émancipation féminine, l'antimilitarisme…. Rendre le "socialisme" plus
attrayant était donc l'un des objectifs des fêtes et conférences organisées
dans les bourses. Mais, au même titre que certains des services proposés,
elles avaient aussi une fonction d'éducation et de conscientisation de
la population ouvrière.
Elles s'inscrivaient dans la recherche d'un équilibre constant entre l'action
revendicative et l'éducation des travailleurs. Cet équilibre avait pour
vocation de globaliser l'action syndicale particulière dans un mouvement
d'ensemble, dans la recherche d'une émancipation intégrale par la pratique
et "l'éducationnisme".
la Bourse du
Travail à Paris le 1er Mai 1906
"L'enseignement" des
bourses du travail
Le premier élément d'importance à noter est la dualité de nature d'une
Bourse du travail.
Dans une période où il n'existait ni système étatique de placement, ni
formation professionnelle réglementée, ni système d'assurance sociale,
les Bourses du travail ont alors joué un rôle fondamental en mettant en
place des services à caractères "sociaux" et en répondant de cette manière
à des besoins essentiels de la population ouvrière.
C'est d'ailleurs à ce titre qu'elles recevaient des subventions de la
part de l'État et de municipalités alors dominées par un personnel républicain
soucieux de "paix sociale", d'intégration et d'attachement au régime des
ouvriers.
Par ailleurs, la seconde nature
de la bourse est celle d'un centre de résistance, de revendications et
d'actions ouvrières. Un centre de regroupement qui, particulièrement sous
la période où le syndicalisme révolutionnaire était dominant, n'était
point une institution, ni une contre-institution mais un ferment de désagrégation
révolutionnaire de la société établie, de l'ordre social en place.
La dualité de nature des bourses s'exprime alors à la fois par cette vocation
à proposer des services répondant à un besoin précis dans le cadre de
la société de l'époque et à être un lieu d'action et d'élaboration de
la société future.
On peut aussi s'interroger sur le caractère subventionné des Bourses du
travail sur les moyens de contrôle dont disposaient les institutions sur
celles-ci par le biais du financement. En grande partie, les municipalités
pouvaient, par des "ennuis" financiers, freiner l'activité, les actions
et donc le rayonnement des bourses tout en usant les militants qui composaient
leur administration. On peut envisager que lorsque la municipalité jugeait
que l'agitation menée par une bourse, ou même les idées et les pratiques
qu'elle développait, pouvaient mettre en péril "la paix sociale" en remettant
en cause l'ordre établi, elle avait les moyens de casser son action par
une pratique plus sournoise que la répression, en lui diminuant ou même
en lui supprimant les moyens de financement.
Ce phénomène est à l'origine de la fermeture, de 1905 à 1907, de 16 Bourses
du travail dans un contexte où la propagande menée par la C.G.T. autour
du premier mai 1906, la revendication pour la journée de huit heures et
la grève générale comme moyen d'y parvenir, plaçait la confédération dans
une incontestable dynamique révolutionnaire. Il n'est pas étonnant que
de nombreuses municipalités ainsi que plus globalement le gouvernement
républicain aient voulu saper les bases du syndicalisme révolutionnaire
en fermant les bourses par suppression de leur subvention et expulsion
des bâtiments municipaux qu'elles occupaient. à aucun moment les militants
des bourses n'ont pu se doter d'une autonomie financière qui leur aurait
permis, tout en œuvrant à la même édification d'une structure de services
et d'éducation ouvrière, de se garantir une totale liberté d'action au
niveau revendicatif et révolutionnaire.
Cette "répression financière" exercée par les institutions municipales
et étatiques peut bien apparaître comme une volonté planifiée du personnel
républicain de l'époque de saper les bases organisationnelles et militantes
du syndicalisme révolutionnaire.
La fermeture de nombreuses bourses du travail développant les idées d'autonomie
ouvrière puis leur réouverture sous la direction de militants socialistes,
avec la complicité bien souvent des municipalités dominées par le même
personnel socialiste, a certainement joué un rôle important dans la perte
d'influence du syndicalisme d'action directe au sein du mouvement syndical
français.
C'est un élément qui fut trop souvent oublié dans les raisons qui expliquent
ce déclin. Par ailleurs de tels services que ceux mis en place par les
bourses auraient-ils pu apparaître ou connaître un pareil développement
s'ils avaient été portés uniquement par les capacités d'auto-organisation
et d'auto-financement du mouvement syndical ?
En janvier 1914, il en sera
fini de la structuration adoptée par la C.G.T. lors de son congrès de
"refondation" de 1902 et de la particularité de sa double dimension. à
partir de cette date, le secrétaire de l'Union départementale devient
le seul représentant de la C.G.T. Il en est alors fini de la section des
Bourses du travail au sein de la C.G.T. et de leur autonomie.
Des Bourses du travail, il reste seulement un immeuble et le nom, abritant
le siège des syndicats. Il n'est peut-être pas étonnant qu'à la veille
de la première guerre mondiale, les modérés, proche du parti socialiste
venant de réaliser son unité en 1905, et qui avaient petit à petit, depuis
1906, pris le dessus sur le parti du travail, comme le nommait Émile Pouget,
aient supprimé la section des bourses et son autonomie.
En supprimant celle-ci, ils ont supprimé le moyen pour le syndicalisme
de porter un projet global en se passant des structures d'État et de sa
représentation parlementaire. Si les bourses étaient le lieu de formation
d'une classe ouvrière autonome, elle l'étaient par rapport à toute représentation
politique, socialiste en premier lieu.
De plus, la tourmente de feu et d'acier qui suivit balaya presque totalement
le mouvement ouvrier, notamment en raison de son incapacité à s'opposer
à la guerre, ainsi que toute une génération de militants syndicaux. Lorsque
le mouvement syndicaliste et ouvrier se reconstitue après la guerre, le
processus ne peut se faire sans tenir compte "de la grande lueur qui s'est
levée à l'Est".
Beaucoup de militants se laisseront illusionner par la révolution russe
et son écho amena de nouvelles orientations, malheureusement bien loin
de l'idée d'autonomie ouvrière.
Alors que l'histoire du syndicalisme en France de 1917 à nos jours est
complètement liée à un modèle de représentation politique, communiste
ou socialiste, le limitant dans une action revendicative, bien souvent
corporative, et attribuant au parti le rôle d'offrir des perspectives
globales notamment par l'action parlementaire, il serait peut-être bon
de redécouvrir ce qui a pu être "l'autre socialisme".
Un socialisme non plus basé sur l'action syndicale professionnelle revendicative
ou même corporatiste complétée par une action politique parlementaire
globale, mais sur une action syndicale autonome contenant une double dimension
professionnelle et interprofessionnelle porteuse de pratiques, d'une tactique,
d'une stratégie et d'une finalité.
David Rappe- groupe Durruti
(Lyon) 1997
* Dolléans Édouard, Histoire du mouvement ouvrier (1871-1920),
tome II, A.Colin, cinquième édition, 1957, Paris, 366 pages.
Voir à ce propos " l'appel aux anarchistes : leur place est dans les syndicats
" de Pelloutier, parut dans Les Temps nouveaux du 2 novembre 1895.
Pelloutier Fernand, Histoire des Bourses du Travail, édition Gordon &
Breach, Paris, 1971 (1902), 338 pages.
Voir à ce propos la préface de Jacques Toublet " L'anarchosyndicalisme,
l'autre socialisme " à la réédition de deux brochures d'Émile Pouget La
confédération générale du travail et Le parti du travail aux Éditions
C.N.T./R.P., 1997.
Pour en savoir plus sur les Bourses du Travail : Julliard Jacques, Fernand
Pelloutier et les origines du syndicalisme d'action directe, seuil, Paris,
1971, 294 pages.
Delesalle Paul, Les Bourses du Travail et la C.G.T., Bibliothèque du mouvement
prolétarien, 64 pages, Rivière, 1912.
les dessins de
Jules Grandjouan
Autres
articles :
Benoit
Broutchoux ; Jules Durand
; le
syndicalisme révolutionnaire face à l'Etat (1895-1914) ;
Fernand Pelloutier
: lettre ouverte aux anarchistes ; Propos
sur le sabotage (E. Pouget)
Le
congrès anarchiste international d'Amsterdam (1907), motions sur
le syndicalisme ; interventions
de :
Pierre Monatte ; Errico
Malatesta ; Christian
Cornélissen ;
Jules Grandjouan ; Conscrits,
tirez sur vos galonés ! ; 1er
mai 1906 : grèves, manifestations... ;
Histoire
des Prud'hommes (Georges Yvetot) ;
Emile
Pouget (biographie rédigée par Paul Delesalle) ;
1906, le congrès CGT de la Charte d'Amiens ;
A
lire :
Histoire
des Bourses du travail (Fernand
Pelloutier) ;
la Bourse du travail de Lyon (D.
Rappe - ACL)
les fondateurs de la CGT à l'épreuve du droit (Pierre
Bance) ;
La CGT (Emile
Pouget)
; le Sabotage (Emile
Pouget)
;Victor Griffuelles (L.
Mercier Véga)
; l'Ethique du syndicalisme (Pierre
Besnard)
; les syndicats ouvriers et la révolution sociale (Pierre
Besnard)
; Histoire
du 1er mai
(Maurice Dommanget)
|