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Il n'est pas possible de
dissocier l'affaire Jules Durand du développement du syndicalisme révolutionnaire
au début du siècle.
Face à un Parti socialiste réformiste et dominateur, l'action directe
et la grève générale rassemblaient des adeptes de plus en plus nombreux
jusqu'à rendre difficile l'exercice du pouvoir en France. Affolé par le
succès grandissant de la C.G.T. qui culmina avec la journée de grève du
1er mai 1906 pour la journée de 8 heures, le pouvoir décida d'utiliser
tous les moyens pour abattre le syndicalisme révolutionnaire. Provocations
et menaces, la répression physique ne suffisant pas, on eut recours à
la provocation pour tenter de déstabiliser la C.G.T, et permettre le retour
des réformistes à sa tête.
Ce fut l'affaire de Draveil-Vigneux,
montée de toutes pièces par Aristide Briand, alors ministre de l'Intérieur.
La manifestation du 30 juillet 1908 qui tourna à l'émeute fut le prétexte
de l'arrestation de la plupart des dirigeants confédéraux, et parmi eux
le secrétaire général Victor Griffuelhes, ce qui allait permettre à d'autres
syndicalistes de profiter de cet emprisonnement pour tenter un véritable
putsch.
Le congrès de Marseille, en septembre, confirme pourtant, à une majorité
qui surprit tous les observateurs, les thèses du syndicalisme révolutionnaire.
La provocation du pouvoir s'était retournée contre lui. La libération
des dirigeants emprisonnés ne tarda pas, mais dans l'ombre des hommes
de main de Briand, et notamment le trésorier Lévy et Latapie, lancèrent
une véritable cabale contre Grifuelhes, l'accusant ouvertement de détournement
de fonds dans l'affaire de l'achat d'un local confédéral.
Les congrès suivants lavèrent Grifuelhes de tout soupçon, mais la crise
était ouverte, car le secrétaire général démissionnait. C'est un transfuge
du syndicalisme révolutionnaire, Niel, qui fut élu le 25 février 1909,
secrétaire général de la C.G.T. avec les voix des réformistes et des guesdistes.
Mais la provocation allait faire long feu : la C.G.T. se reprenait et
six mois plus tard, Niel était contraint de démissionner à son tour. Il
fut remplacé par un jeune militant anarchiste pratiquement inconnu alors
: Léon Jouhaux. Aussi, il n'est pas étonnant que la tension monte à nouveau
avec le pouvoir à partir de 1910.
En octobre, la grève des cheminots,
située dans le cadre d'une grande campagne contre la vie chère, fit envisager
à Briand la dissolution de la C.G.T. Mais l'affaire Durand, à laquelle
Briand n'était sans doute pas étranger et qui éclata véritablement en
novembre avec sa condamnation à la peine de mort ait joué un rôle dans
cette hésitation : le risque aurait été trop grand, l'affaire Durand aidant,
de déclencher un vaste mouvement de protestation.
Lois "ouvrières" un
moyen de porter des coups bas
Il n'est pas jusqu'aux lois ouvrières qui n'aient été utilisées pour tenter
d'abattre le syndicalisme révolutionnaire. En 1910, un projet de loi proposait
de rendre obligatoire les contrats collectifs réglementant le travail.
La C.G.T. estima qu'en les rendant obligatoires, le pouvoir pourrait prononcer
des sanctions contre les syndicats qui dénonceraient un accord, et d'ailleurs
la loi prévoyait également un arbitrale obligatoire en cas de conflit
et un vote secret des ouvriers préalable à toute grève. Le congrès de
Toulouse, en 1910, rejeta ce projet qui fut alors abandonné.
Nouvel assaut en juin 1913
: le ministre du Travail, Raoul Chéron, proposa d'accorder aux syndicats
la capacité civile (possibilité de posséder des biens, d'acheter et de
revendre...) et tentait par ce biais d'imposer aux syndicats le vote à
la proportionnelle qui était réputé favoriser les réformistes. Ce projet
fut aussi abandonné en pleine mobilisation syndicaliste contre les risques
de guerre. Le président du Conseil Barthou menaçait la C.G.T. de dissolution,
ce fut son ministère qui tomba en décembre.
Une des tactiques habituelles
du pouvoir, soutenu en cela par les réformistes et le Parti socialiste,
consistait à dénoncer le fait que les syndicats étaient dominés par les
révolutionnaires parce qu'on ne votait pas proportionnellement au nombre
d'adhérents.
Les réformistes étaient censés contrôler les gros syndicats, tandis que
les révolutionnaires ne devaient représenter que des syndicats squelettiques.
La réalité était tout autre et un pointage rigoureux permet de montrer
que le mode de vote n'était pour rien dans la domination des anarchistes
à la C.G.T.
De 130 000 adhérents en 1902, la C.G.T. était passée à 200 000 adh. 1906,
300 000 en 1908, 400 000 en 1910 (en pleine crise interne, ce qui prouve
que la provocation n'a pas réussi).
A la veille de la Première Guerre mondiale, on estime généralement les
effectifs réels de la C.G.T. à près de 600 000.
Dans ce contexte de progression
importante du syndicalisme révolutionnaire (qui s'accompagne, ne l'oublions
pas, d'une progression des idées anarchistes, celles-ci ayant trouvé un
de leurs moyens d'action privilégiés dans la C.G.T.), l'affaire Durand
est bien un épisode de la guerre ouverte entre la C.G.T. et le pouvoir.
Mais aucun des moyens utilisés ne se révélera efficace. Seul, le déclenchement
de la guerre sonnera le glas d'un mouvement social qui menaçait l'ordre
établi.
Alain
Sauvage

dessin de J.
Gandjouan pour l'Assiette au Beurre, sur la répression menée
par Clémenceau.
Autres
articles :
Histoire des
bourses du Travail ; Benoit
Broutchoux ; Jules
Durand ; les
anarchistes et la guerre 14/18 ;
Propos
sur le sabotage (Emile Pouget) ; Le
congrès anarchiste international d'Amsterdam (1907), motions sur
le syndicalisme ; interventions
de : Pierre Monatte
; Errico Malatesta
; Christian
Cornélissen ;
1906, le congrès CGT de la Charte d'Amiens ;
La Mistoufe hebdomadaire
communiste anarchiste dijonais ; 1er
mai 1906 : grèves, manifestations... ;
Histoire
des Prud'hommes (Georges Yvetot) ;
James
Guillaume de l'esprit libertaire dans la première Internationale
(AIT) ;
Emile
Pouget (biographie rédigée par Paul Delesalle) ;
A
lire :
Histoire
des Bourses du travail (Fernand
Pelloutier) ;
la Bourse du travail de Lyon (D.
Rappe - ACL)
les fondateurs
de la CGT à l'épreuve du droit (Pierre
Bance) ;
La CGT (Emile
Pouget) ;
le Sabotage (Emile
Pouget) ;Victor
Griffuelles (L.
Mercier Véga)
; l'Ethique du syndicalisme (Pierre
Besnard)
; les syndicats ouvriers et la révolution sociale (Pierre
Besnard) ;
Histoire
du 1er mai
(Maurice Dommanget)
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