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PAUL ROBIN (1837-1912) ET L'ORPHELINAT DE CEMPUIS

Les anarchistes, qu'il s'agisse de Stirner, Proudhon, Bakounine, ou de ceux dont l'histoire n'a pas retenu le nom, avaient, nous l'avons vu, pressenti ce que pourrait être une éducation et une pédagogie libertaires mais ces opinions étaient purement théoriques.
Paul Robin va, le premier, expérimenter ce que ses illustres prédécesseurs pensaient et comme souvent, de sa pratique naîtra un approfondissement théorique

D'origine bourgeoise, Robin, aptes des études secondaires à Bordeaux, prépare l'Ecole Normale Supérieure pour entreprendre une caméra d'enseignement. Professeur de 1861 à 1864, il se heurts alors à l'incompréhension et à l'esprit bureaucratique de son administration. Lui qui souhaitait d'une manière vague rapprocher l'enseignement de la vie, la classe de l'atelier et de la cite, va susciter la crainte, l'effroi et l'hostilité.
Les notables locaux ne seront pas les derniers à manifester leur hostilité face à ces timides essais de libération de l'enfant. Et pourtant, il ne s'agissait que de promenades botaniques, de visites chez les artisans locaux et d'une discipline légèrement relâchés. Ecœuré, il va donner sa démission de l'enseignement public.
Emigrant en Belgique, il va alors sympathiser avec les idées socialistes et il épousera la-bas, la fille du socialiste Delesalle. Expulsé de Belgique, il se rend ensuite à Genève où il va faire la connaissance de Bakounine et ses opinions en matière éducative vont prendre un tour nettement libertaire.
Réfugié à Londres, en 1870, il deviendra membre du conseil général de l'Internationale sur proposition de Karl Marx mais en sera rapidement exclu dès que ses sympathies pour Bakounine seront connues. Il va alors fréquenter Kropotkine et les frères Reclus et professera au collage de l'Université de Londres. Pendant cette période d'exil, Robin va affiner d'un point de vue théorique les idées qu'il avait sur l'éducation.
C'est ainsi qu'au congrès de l'Internationale à Bruxelles (1868), son rapport sur l'enseignement intégral sera adopté. L'occasion de concrétiser ses projets va bientôt lui être offerte. Ferdinand Buisson, ancien membre de la Commune, de l'Internationale et de l'Alliance Bakouninienne va devenir directeur de l'enseignement primaire et l'un des principaux collaborateurs de Jules Ferry.
Se souvenant de Robin, il va alors lui proposer un poste d'inspecteur de l'enseignement primaire à Blois. Robin accepte et un vent de novation va alors souffler sur sa circonscription. Cependant, il étouffe rapidement dans son rôle et demande la direction d'un établissement d'enseignement.
Son vœu va être exaucé et le 11 décembre 1880, il sera nommé directeur de l'orphelinat de Cempuis.
Ce n'était pas l'idéal pour expérimenter ses théories car la population scolaire restait marquée par son origine, mais Robin allait avoir toute latitude pour concrétiser ses idées. En effet, bénéficiant de la protection de Ferdinand Buisson, il était en outre indépendant par rapport aux autorités universitaires. Cempuis était donc un établissement unique

L'EDUCATION INTEGRALE
Cette notion est la clef de voûte de l'expérience de Cempuis. Robin la définit comme étant à la fois physique, intellectuelle et morale. Il ne faut pas se laisser abuser par les mots car sous l'épithète "intellectuel", il englobait l'éducation manuelle et sous celle de "morale" la pratique d'une pédagogie libertaire. L'idée centrale commune à tous les anarchistes était qu'il fallait donner à l'enfant la possibilité d'épanouir ses potentialités en tous les domaines.
Il ne fallait mutiler ni le corps, ni l'esprit, ni la main.
- L'éducation physique est quelque chose de communément admis de nos jours bien que la pratique de deux heures de sport hebdomadaire contredise cette affirmation. A Cempuis, l'éducation physique portait sur environ un tiers du temps de l'enfant. Elle était d'une qualité et d'une diversité remarquables. Presqu'un siècle après, nous n'en sommes même pas encore là.
A Cempuis, en 1885, on pratiquait la natation (dans la piscine de l'école construite par les élèves), la gymnastique (agrès, barres parallèles), boxe sans combat, la canne, le saut, le grimper, la course, le lancer et même l'équitation ... !
Robin pensait en effet que la santé du corps était une condition primordiale de celle de l'esprit. La nourriture simple et variée était à base végétarienne et la vie au grand air était développée au maximum. C'est ainsi qu'en 1883, les enfants de Cempuis allèrent en colonie de vacances au bord de la mer à Mers-les-Bains (Somme). Ce fut sans doute la première "colo".
Cette pratique se poursuivit pendant toute la durée de la présence de Robin à Cempuis. Enfin, les jeux occupaient une grande place à l'école et ils étaient aussi variés que nombreux (tonneau, ballon, cerceaux, anneaux, cerf-volant, quilles, boules, patins à roulettes, croquet, échasses ... ).
Cette éducation physique, ce développement hygiénique du corps étaient pris très au sérieux par Robin. En effet, des mensurations anthropométriques permettaient de suivre le développement physique de l'enfant. Le gendre de Robin, Gabriel Gitoud, développe longuement dans son livre, photos à l'appui, ces aspects physiques de l'éducation intégrale.
Convenons qu'elle reste d'une actualité brûlante.
- L'éducation intellectuelle, nous l'avons entrevu précédemment, comprenait également l'apprentissage de métiers manuels. Il ne faut pas croire que cet enseignement encyclopédique était quelque chose d'exténuant pour les enfants. En effet, et nous le verrons dans le cadre de la pédagogie libertaire pratiquée à Cempuis, las enfants jusqu'à l'âge de douze ans bénéficiaient d'un enseignement dit spontané, c'est-à-dire que toutes les possibilités leur ôtaient offertes mais non imposées. Pratiquement, l'enfant passait dans une série d'ateliers où il avait la possibilité de s'initier aux principes de base de nombreux métiers manuels.
L'enseignement proprement intellectuel différait passablement de ce que nous connaissons actuellement. En effet, pour Robin, l'étude par les livres ne devrait être que le complément de l'observation des choses : ... "Laissez l'enfant faire lui-mêmedécouvertes, attendez ses questions, répondez y sobrement pour que son esprit continue ses propres efforts, gardez-vous par dessus tout de lui imposer des idées toutes faites, banales, transmises par la routine irréfléchie et abrutissante... "
En bref, il s'agissait que l'enfant aille à la connaissance en non l'inverse.
Aussi, de nombreuses heures de cours se déroulaient dans la nature, afin d'y observer les faits sur lesquels on se pencherait ensuite davantage, d'une manière livresque.
Français, langues étrangères, sciences naturelles, histoire (des civilisations et non des têtes couronnées), disciplines scientifiques, sténographie et dactylographie... étaient enseignés à Cempuis mais leur contenu et la manière de les transmettre à l'enfant préfiguraient déjà ce que Freinet technicisera plus tard.
Les matières artistiques telles que chant, dessin, musique étaient également fort prisées. Jusqu'à douze ans, l'enfant avait donc l'occasion de "papillonner" entre salles de classe et ateliers. Ce n'est qu'après qu'il approfondissait l'étude d'un métier manuel défini. L'enseignement intellectuel ne cessait pas pour autant, mais comme Cempuis n'était pas une université, il convenait de lâcher las enfants dans la société avec un métier qui leur permette de vivre.

- L'éducation morale.
Ce troisième volet de l'éducation intégrale n'avait évidemment rien à voir avec l'enseignement de la morale tel que nous l'avons subi à la communale. Il s'agissait plus exactement de tremper l'enfant dans un bain de liberté et de fraternité.
C'est l'amorce d'une pédagogie libertaire. "je considére comme d'une importance capitale qu'avant tout les grandes personnes aient le respect le plus complet de la liberté de l'enfant et qu'elle, renoncent sincèrement à lui imposer une autorité qui ne peut avoir pour base que le droit du plus fort.
La liberté de l'enfant est suffisamment limitée parles obstacles de tentas sortes que lui présentent les phénomènes naturels, parmi lesquels je compte la résistance que lui opposera le groupe aux libertés duquel il pourrait pouvoir porter atteinte...
On n'arrivera jamais à connaître les instincts naturels de l'homme que quand on l'aura attentivement observe dans son jeune âge, sans la plus parfaite liberté, les perfectionnements de la science et de l'éducation sont à ce prix. Donc, donnez de bons exemples, des conseils appuyés sur des raisons convaincantes, jamais sur la violence, ne commandez, ne forcez jamais. Dans le milieu actuel, l'enfant entendra parler du maître. Que de bonne heure il abhore ce mot, qu'il ait la haine de l'autorité sous quelque forme qu'elle se présente, et que pendant la période transitoire l'esprit de révolte devienne à son tour la première des vertus". Le rapport du "maître" à l'enfant est donc défini fort clairement et ce fut effectivement la réalité de Cempuis.
C'est par la discussion et l'explication que l'enfant vivait ses rapports avec l'adulte. Sa spécificité, se liberté étaient respectées dans une optique égalitaire. Tout était fait pour que l'enfant développe son esprit critique, que jamais il n'accepte quoi que ce soit sans y avoir réfléchi abondamment et y avoir apporté son accord.
Cette pratique générale de la liberté s'accompagnait et cela semble logique, de la co-éducation et de l'éducation sexuelle. La vie commune entre garçons et filles sera d'ailleurs le prétexte monté en épingle par la presse cléricale pour dénoncer la "porcherie" de Cempuis et demander le renvoi de Paul Robin; pensez-donc, les enfants allaient jusqu'à se baigne, ensemble !
Quand on voit les maillots "1900" avec lesquels les enfants s'ébattaient dans l'eau, on ne peut que sourire tristement devant de tels débordements de fureur.
Oui, les moeurs en la
matière ont un peu évolué, mais si aujourd'hui garçons et filera peuvent s'asseoir côte à côte sur les bancs de l'école, c'est un pou grâce à Robin. En plus de cette coéducation, les enfants de Cempuis bénéficiaient d'une éducation sexuelle. C'était un enseignement très scientifique de la chose, très proche de ce qui existe actuellement dans certains de nos collèges.
Elever l'enfant dans la liberté, c'était aussi ne pas lui cacher la réalité des choses. On voit donc très aisément que la notion d'éducation morale se rapproche de très près des pratiques de pédagogie libertaire n'établissements comme Summerhill. L'antériorité historique de Cempuis permet d'en mesurer davantage encore le caractère révolutionnaire Mais cette éducation intégrale une fois brossée à grands traits, qu'en était-il de la réalité de Cempuis ?

Paul Robin

LA VIE A CEMPUIS
Cempuis était une école unique en son genre, car Paul Robin put expérimenter ses théories éducatives dans un maximum de quiétude. Cempuis était un établissement scolaire qui recueillait des orphelins. Prévost, par testament, avait en effet légué une partie de sa fortune, et les bâtiments de l'orphelinat au département de la Seine. Il souhaitait que sa fortune soit utilisée pour l'éducation des orphelins de ce département, Aussi financièrement parlant, l'orphelinat Prévost dépendait-il de la préfecture de la Seine et de son conseil général.
Robin, quand il en fut nommé directeur présenta à la préfecture le programme de son action et celui-ci fut adopté. Les enfants dont le nombre oscilla de 130 à 180 étaient envoyés par la préfecture, mais le directeur pouvait effectuer un certain "tu". L'âge minimum pour l'admission était 6 ans. Plus âgés, les enfants risquaient de s'adapte, moins bien à l'ambiance de l'école. Sur le plan de j'enseignement, Cempuis était censé dispenser successivement : un enseignement maternel, puis primaire-élémentaire, puis professionnel.
Vers 16 ans, les enfants ôtaient relâchés dans la vie sociale.
Cette description rapide de la réalité de l'orphelinat permet de comprendre que Robin ne bénéficiait quand même pas des conditions idéales pour mener à bien son expérience. Une partie de ses élèves pouvait être assimilée à ce qu'on appelle aujourd'hui des débiles légers; la Préfecture et le Conseil Général détenaient les cordons de la bourse, enfin les enseignants dépendaient pour leur nomination de l'Inspection Académique.
A ce propos, Robin eut la chance de trouver un certain nombre de collaborateurs partageant sas vues, mais ils ne représentaient pas la totalité du corps enseignant. Les enfants arrivaient donc à Cempuis vers 4, 5 ans, et jusque vers 6, 7 ans, ils recevaient une éducation du type école maternelle. Ensuite, et jusque vers 12 ans, ils pratiquaient la "papillonne" et fréquentaient les ateliers à peu près deux heures par jour, le reste de leur journée étant partage entre l'éducation physique et intellectuelle.
A 12 ans, ils se spécialisaient dans l'apprentissage d'un métier auquel ils consacraient environ trois heures par jour. Un détail intéressant, garçons et filles recevaient une éducation identique et il n'était pas rate de voir des filles à la forge. Les enseignants étaient au nombre d'une vingtaine, et leur gestion n'était pas toujours sans problèmes.
Il a fallu beaucoup de ténacité à Robin pour imprimer à ce établissement le rythme de l'éducation intégrale : mais on peut malgré tout considérer que son expérience, pour limitée qu'elle fut, a ouvert des horizons dans le domaine de l'éducation libertaire.

Son projet éducatif (intégral), sa pédagogie (libertaire) purent réaliser une partie de leurs potentialités. Tous les enfants qui passeront par Cempuis en ont gardé un souvenir ému; à leur sortie, ils se regroupaient d'ailleurs dans une "amicale" des anciens élèves. Leurs résultats scolaires au certificat d'études furent également exceptionnels par rapport à ce qu'ils ôtaient avant l'arrivée de Robin.
Vu le caractère limité de cette étude, nous ne pouvons, à regret, nous étendre plus sur le détail de la pédagogie pratiquée à Cempuis, mais nous comblerons cette lacune par notre étude sur la Ruche de Sébastien Faure. En effet, ce dernier qui connut et estima Robin entama une expérience semblable à celle de Cempuis, mais la poussa beaucoup plus loin dans un certain nombre de ses caractéristiques. Retenons cependant de Cempuis et de Robin que pou, la première fois et pendant 14 ans, une éducation intégrale et libertaire put être dispensée à un nombre important d'enfants des deux sexes. La brèche était ouverte, Sébastien Faure allait relever le flambeau.
Robin "tomba" à la suite d'une campagne de presse menée par le catholicisme contre la co-éducation. Il était donc prouve que le système dominant ne pouvait tolérer de tels germes de liberté.
Sébastien Faure va en tirer la leçon :
la liberté ne se demande pas, elle se prend.

Jean-Marc Raynaud


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Bonaventure, une école libertaire aujourd'hui ; Un siècle d'éducation libertaire ;
la Commune de Paris, l'éducation et la culture ; Francisco Ferrer y Guardia ;

A lire :
Sébastien Faure écrits pédagogiques (Editions du Monde libertaire) ;
Cempuis une expérience libertaire à l'époque de Jules Ferry
(Editions du Monde libertaire ; CIHPL Francisco Ferrer ; l'Affaire Ferrer (Bianco, Rébérioux,...) ;
L'enseignement intégral (Paul Robin Volonté Anarchiste)
Une grande figure, Paul Robin (Jeanne Humbert - La ruche ouvrière, 1967)
La Ruche, une école libertaire à Rambouillet (E. Stéphan - SHARY)

 

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