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Les anarchistes, qu'il s'agisse
de Stirner, Proudhon, Bakounine, ou de ceux dont l'histoire n'a pas retenu
le nom, avaient, nous l'avons vu, pressenti ce que pourrait être une éducation
et une pédagogie libertaires mais ces opinions étaient purement théoriques.
Paul Robin va, le premier, expérimenter ce que ses illustres prédécesseurs
pensaient et comme souvent, de sa pratique naîtra un approfondissement
théorique
D'origine bourgeoise, Robin,
aptes des études secondaires à Bordeaux, prépare l'Ecole Normale Supérieure
pour entreprendre une caméra d'enseignement. Professeur de 1861 à 1864,
il se heurts alors à l'incompréhension et à l'esprit bureaucratique de
son administration. Lui qui souhaitait d'une manière vague rapprocher
l'enseignement de la vie, la classe de l'atelier et de la cite, va susciter
la crainte, l'effroi et l'hostilité.
Les notables locaux ne seront pas les derniers à manifester leur hostilité
face à ces timides essais de libération de l'enfant. Et pourtant, il ne
s'agissait que de promenades botaniques, de visites chez les artisans
locaux et d'une discipline légèrement relâchés. Ecœuré, il va donner sa
démission de l'enseignement public.
Emigrant en Belgique, il va alors sympathiser avec les idées socialistes
et il épousera la-bas, la fille du socialiste Delesalle. Expulsé de Belgique,
il se rend ensuite à Genève où il va faire la connaissance de Bakounine
et ses opinions en matière éducative vont prendre un tour nettement libertaire.
Réfugié à Londres, en 1870, il deviendra membre du conseil général de
l'Internationale sur proposition de Karl Marx mais en sera rapidement
exclu dès que ses sympathies pour Bakounine seront connues. Il va alors
fréquenter Kropotkine et les frères Reclus et professera au collage de
l'Université de Londres. Pendant cette période d'exil, Robin va affiner
d'un point de vue théorique les idées qu'il avait sur l'éducation.
C'est ainsi qu'au congrès de l'Internationale à Bruxelles (1868), son
rapport sur l'enseignement intégral sera adopté. L'occasion de concrétiser
ses projets va bientôt lui être offerte. Ferdinand Buisson, ancien membre
de la Commune, de l'Internationale et de l'Alliance Bakouninienne va devenir
directeur de l'enseignement primaire et l'un des principaux collaborateurs
de Jules Ferry.
Se souvenant de Robin, il va alors lui proposer un poste d'inspecteur
de l'enseignement primaire à Blois. Robin accepte et un vent de novation
va alors souffler sur sa circonscription. Cependant, il étouffe rapidement
dans son rôle et demande la direction d'un établissement d'enseignement.
Son vœu va être exaucé et le 11 décembre 1880, il sera nommé directeur
de l'orphelinat de Cempuis.
Ce n'était pas l'idéal pour expérimenter ses théories car la population
scolaire restait marquée par son origine, mais Robin allait avoir toute
latitude pour concrétiser ses idées. En effet, bénéficiant de la protection
de Ferdinand Buisson, il était en outre indépendant par rapport aux autorités
universitaires. Cempuis était donc un établissement unique
L'EDUCATION INTEGRALE
Cette notion est la clef de voûte de l'expérience de Cempuis. Robin la
définit comme étant à la fois physique, intellectuelle et morale. Il ne
faut pas se laisser abuser par les mots car sous l'épithète "intellectuel",
il englobait l'éducation manuelle et sous celle de "morale" la pratique
d'une pédagogie libertaire. L'idée centrale commune à tous les anarchistes
était qu'il fallait donner à l'enfant la possibilité d'épanouir ses potentialités
en tous les domaines.
Il ne fallait mutiler ni le corps, ni l'esprit, ni la main.
- L'éducation physique est quelque chose de communément admis de
nos jours bien que la pratique de deux heures de sport hebdomadaire contredise
cette affirmation. A Cempuis, l'éducation physique portait sur environ
un tiers du temps de l'enfant. Elle était d'une qualité et d'une diversité
remarquables. Presqu'un siècle après, nous n'en sommes même pas encore
là.
A Cempuis, en 1885, on pratiquait la natation (dans la piscine de l'école
construite par les élèves), la gymnastique (agrès, barres parallèles),
boxe sans combat, la canne, le saut, le grimper, la course, le lancer
et même l'équitation ... !
Robin pensait en effet que la santé du corps était une condition primordiale
de celle de l'esprit. La nourriture simple et variée était à base végétarienne
et la vie au grand air était développée au maximum. C'est ainsi qu'en
1883, les enfants de Cempuis allèrent en colonie de vacances au bord de
la mer à Mers-les-Bains (Somme). Ce fut sans doute la première "colo".
Cette pratique se poursuivit pendant toute la durée de la présence de
Robin à Cempuis. Enfin, les jeux occupaient une grande place à l'école
et ils étaient aussi variés que nombreux (tonneau, ballon, cerceaux, anneaux,
cerf-volant, quilles, boules, patins à roulettes, croquet, échasses ...
).
Cette éducation physique, ce développement hygiénique du corps étaient
pris très au sérieux par Robin. En effet, des mensurations anthropométriques
permettaient de suivre le développement physique de l'enfant. Le gendre
de Robin, Gabriel Gitoud, développe longuement dans son livre, photos
à l'appui, ces aspects physiques de l'éducation intégrale.
Convenons qu'elle reste d'une actualité brûlante.
- L'éducation intellectuelle, nous l'avons entrevu précédemment,
comprenait également l'apprentissage de métiers manuels. Il ne faut pas
croire que cet enseignement encyclopédique était quelque chose d'exténuant
pour les enfants. En effet, et nous le verrons dans le cadre de la pédagogie
libertaire pratiquée à Cempuis, las enfants jusqu'à l'âge de douze ans
bénéficiaient d'un enseignement dit spontané, c'est-à-dire que toutes
les possibilités leur ôtaient offertes mais non imposées. Pratiquement,
l'enfant passait dans une série d'ateliers où il avait la possibilité
de s'initier aux principes de base de nombreux métiers manuels.
L'enseignement proprement intellectuel différait passablement de ce que
nous connaissons actuellement. En effet, pour Robin, l'étude par les livres
ne devrait être que le complément de l'observation des choses : ... "Laissez
l'enfant faire lui-mêmedécouvertes, attendez ses questions, répondez y
sobrement pour que son esprit continue ses propres efforts, gardez-vous
par dessus tout de lui imposer des idées toutes faites, banales, transmises
par la routine irréfléchie et abrutissante... "
En bref, il s'agissait que l'enfant aille à la connaissance en non l'inverse.
Aussi, de nombreuses heures de cours se déroulaient dans la nature, afin
d'y observer les faits sur lesquels on se pencherait ensuite davantage,
d'une manière livresque.
Français, langues étrangères, sciences naturelles, histoire (des civilisations
et non des têtes couronnées), disciplines scientifiques, sténographie
et dactylographie... étaient enseignés à Cempuis mais leur contenu et
la manière de les transmettre à l'enfant préfiguraient déjà ce que Freinet
technicisera plus tard.
Les matières artistiques telles que chant, dessin, musique étaient également
fort prisées. Jusqu'à douze ans, l'enfant avait donc l'occasion de "papillonner"
entre salles de classe et ateliers. Ce n'est qu'après qu'il approfondissait
l'étude d'un métier manuel défini. L'enseignement intellectuel ne cessait
pas pour autant, mais comme Cempuis n'était pas une université, il convenait
de lâcher las enfants dans la société avec un métier qui leur permette
de vivre.
- L'éducation morale.
Ce troisième volet de l'éducation intégrale n'avait évidemment rien à
voir avec l'enseignement de la morale tel que nous l'avons subi à la communale.
Il s'agissait plus exactement de tremper l'enfant dans un bain de liberté
et de fraternité.
C'est l'amorce d'une pédagogie libertaire. "je considére comme d'une importance
capitale qu'avant tout les grandes personnes aient le respect le plus
complet de la liberté de l'enfant et qu'elle, renoncent sincèrement à
lui imposer une autorité qui ne peut avoir pour base que le droit du plus
fort.
La liberté de l'enfant est suffisamment limitée parles obstacles de tentas
sortes que lui présentent les phénomènes naturels, parmi lesquels je compte
la résistance que lui opposera le groupe aux libertés duquel il pourrait
pouvoir porter atteinte...
On n'arrivera jamais à connaître les instincts naturels de l'homme que
quand on l'aura attentivement observe dans son jeune âge, sans la plus
parfaite liberté, les perfectionnements de la science et de l'éducation
sont à ce prix. Donc, donnez de bons exemples, des conseils appuyés sur
des raisons convaincantes, jamais sur la violence, ne commandez, ne forcez
jamais. Dans le milieu actuel, l'enfant entendra parler du maître. Que
de bonne heure il abhore ce mot, qu'il ait la haine de l'autorité sous
quelque forme qu'elle se présente, et que pendant la période transitoire
l'esprit de révolte devienne à son tour la première des vertus". Le rapport
du "maître" à l'enfant est donc défini fort clairement et ce fut effectivement
la réalité de Cempuis.
C'est par la discussion et l'explication que l'enfant vivait ses rapports
avec l'adulte. Sa spécificité, se liberté étaient respectées dans une
optique égalitaire. Tout était fait pour que l'enfant développe son esprit
critique, que jamais il n'accepte quoi que ce soit sans y avoir réfléchi
abondamment et y avoir apporté son accord.
Cette pratique générale de la liberté s'accompagnait et cela semble logique,
de la co-éducation et de l'éducation sexuelle. La vie commune entre garçons
et filles sera d'ailleurs le prétexte monté en épingle par la presse cléricale
pour dénoncer la "porcherie" de Cempuis et demander le renvoi de Paul
Robin; pensez-donc, les enfants allaient jusqu'à se baigne, ensemble !
Quand on voit les maillots "1900" avec lesquels les enfants s'ébattaient
dans l'eau, on ne peut que sourire tristement devant de tels débordements
de fureur.
Oui, les moeurs en la
matière ont un peu évolué, mais si aujourd'hui garçons et filera peuvent
s'asseoir côte à côte sur les bancs de l'école, c'est un pou grâce à Robin.
En plus de cette coéducation, les enfants de Cempuis bénéficiaient d'une
éducation sexuelle. C'était un enseignement très scientifique de la chose,
très proche de ce qui existe actuellement dans certains de nos collèges.
Elever l'enfant dans la liberté, c'était aussi ne pas lui cacher la réalité
des choses. On voit donc très aisément que la notion d'éducation morale
se rapproche de très près des pratiques de pédagogie libertaire n'établissements
comme Summerhill. L'antériorité historique de Cempuis permet d'en mesurer
davantage encore le caractère révolutionnaire Mais cette éducation intégrale
une fois brossée à grands traits, qu'en était-il de la réalité de Cempuis
?
Paul Robin
LA VIE A CEMPUIS
Cempuis était une école unique en son genre, car Paul Robin put expérimenter
ses théories éducatives dans un maximum de quiétude. Cempuis était un
établissement scolaire qui recueillait des orphelins. Prévost, par testament,
avait en effet légué une partie de sa fortune, et les bâtiments de l'orphelinat
au département de la Seine. Il souhaitait que sa fortune soit utilisée
pour l'éducation des orphelins de ce département, Aussi financièrement
parlant, l'orphelinat Prévost dépendait-il de la préfecture de la Seine
et de son conseil général.
Robin, quand il en fut nommé directeur présenta à la préfecture le programme
de son action et celui-ci fut adopté. Les enfants dont le nombre oscilla
de 130 à 180 étaient envoyés par la préfecture, mais le directeur pouvait
effectuer un certain "tu". L'âge minimum pour l'admission était 6 ans.
Plus âgés, les enfants risquaient de s'adapte, moins bien à l'ambiance
de l'école. Sur le plan de j'enseignement, Cempuis était censé dispenser
successivement : un enseignement maternel, puis primaire-élémentaire,
puis professionnel.
Vers 16 ans, les enfants ôtaient relâchés dans la vie sociale.
Cette description rapide de la réalité de l'orphelinat permet de comprendre
que Robin ne bénéficiait quand même pas des conditions idéales pour mener
à bien son expérience. Une partie de ses élèves pouvait être assimilée
à ce qu'on appelle aujourd'hui des débiles légers; la Préfecture et le
Conseil Général détenaient les cordons de la bourse, enfin les enseignants
dépendaient pour leur nomination de l'Inspection Académique.
A ce propos, Robin eut la chance de trouver un certain nombre de collaborateurs
partageant sas vues, mais ils ne représentaient pas la totalité du corps
enseignant. Les enfants arrivaient donc à Cempuis vers 4, 5 ans, et jusque
vers 6, 7 ans, ils recevaient une éducation du type école maternelle.
Ensuite, et jusque vers 12 ans, ils pratiquaient la "papillonne" et fréquentaient
les ateliers à peu près deux heures par jour, le reste de leur journée
étant partage entre l'éducation physique et intellectuelle.
A 12 ans, ils se spécialisaient dans l'apprentissage d'un métier auquel
ils consacraient environ trois heures par jour. Un détail intéressant,
garçons et filles recevaient une éducation identique et il n'était pas
rate de voir des filles à la forge. Les enseignants étaient au nombre
d'une vingtaine, et leur gestion n'était pas toujours sans problèmes.
Il a fallu beaucoup de ténacité à Robin pour imprimer à ce établissement
le rythme de l'éducation intégrale : mais on peut malgré tout considérer
que son expérience, pour limitée qu'elle fut, a ouvert des horizons dans
le domaine de l'éducation libertaire.
Son projet éducatif (intégral),
sa pédagogie (libertaire) purent réaliser une partie de leurs potentialités.
Tous les enfants qui passeront par Cempuis en ont gardé un souvenir ému;
à leur sortie, ils se regroupaient d'ailleurs dans une "amicale" des anciens
élèves. Leurs résultats scolaires au certificat d'études furent également
exceptionnels par rapport à ce qu'ils ôtaient avant l'arrivée de Robin.
Vu le caractère limité de cette étude, nous ne pouvons, à regret, nous
étendre plus sur le détail de la pédagogie pratiquée à Cempuis, mais nous
comblerons cette lacune par notre étude sur la Ruche de Sébastien
Faure. En effet, ce dernier qui connut et estima Robin entama une expérience
semblable à celle de Cempuis, mais la poussa beaucoup plus loin dans un
certain nombre de ses caractéristiques. Retenons cependant de Cempuis
et de Robin que pou, la première fois et pendant 14 ans, une éducation
intégrale et libertaire put être dispensée à un nombre important d'enfants
des deux sexes. La brèche était ouverte, Sébastien Faure allait relever
le flambeau.
Robin "tomba" à la suite d'une campagne de presse menée par le catholicisme
contre la co-éducation. Il était donc prouve que le système dominant ne
pouvait tolérer de tels germes de liberté.
Sébastien Faure va en tirer la leçon :
la liberté ne se demande pas, elle se prend.
Jean-Marc
Raynaud
Autres
articles :
La Ruche une expérience d'éducation
libertaire avant 1914 ;
F. Ferrer et l'Ecole Moderne ;
Les anarchistes et l'éducation sous Jules Ferry ; Histoire
des Bourses du Travail ;
Bonaventure, une école libertaire
aujourd'hui ; Un
siècle d'éducation libertaire ;
la
Commune de Paris, l'éducation et la culture ; Francisco
Ferrer y Guardia ;
A
lire :
Sébastien Faure écrits pédagogiques (Editions
du Monde libertaire) ;
Cempuis une expérience libertaire à l'époque de Jules
Ferry (Editions du Monde libertaire ; CIHPL Francisco Ferrer ;
l'Affaire Ferrer (Bianco, Rébérioux,...) ;
L'enseignement intégral (Paul Robin Volonté Anarchiste)
Une grande figure, Paul Robin
(Jeanne Humbert - La ruche ouvrière, 1967)
La Ruche, une école libertaire à Rambouillet (E.
Stéphan - SHARY)
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