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| La condamnation du "communisme" autoritaire par M. Bakounine | ||||||||||||||||||
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Notre dette à l'égard
de Michel Bakounine est multiple. Mais, ayant décelé l'embryon, Bakounine a eu la divination géniale de son excroissance future. Si bien que son éreintement démesuré et quelque peu tendancieux se trouvera justifié a posteriori quand il s'appliquera aux épigones abusifs de Marx. La prescience de Bakounine quant aux déviations perverses, avant de devenir monstrueuses, de ce qui prendra improprement le nom de "marxisme", mérite donc de notre part un grand coup de chapeau. Avant même de se quereller avec l'inspirateur de la première Internationale, le prophète russe avait mis en garde contre le "communisme" autoritaire. Dès le 19 juillet 1866, dans une lettre à Alexandre Herzen et à Nicolai Ogarev, tutoyant ses deux correspondants comme s'il s'agissait d'une seule et même personne, Bakounine écrivait : "Toi qui es un socialiste sincère et dévoué, assurément, tu serais prêt à sacrifier ton bien-être, toute ta fortune, ta vie même, pour contribuer à la destruction de cet Etat, dont l'existence n'est compatible ni avec la liberté ni avec le bien-être du peuple. Ou alors, tu fais du socialisme d'Etat et vu es capable de te réconcilier avec ce mensonge le plus vil et le plus redoutable qu'ait engendré notre siècle : le démocratisme officiel et la bureaucratie rouge (1)." Sur la condamnation du "communisme" autoritaire, Bakounine reprenait les imprécations de son maître Proudhon. Au deuxième congrès de la Ligue de la paix et de la liberté, à Berne, fin septembre 1868, avant de rompre avec cette émanation du libéralisme bourgeois, il clamait : Je déteste le communisme [autoritaire], parce qu'il est la négation de la liberté et que je ne puis concevoir rien d'humain sans liberté. Je ne suis point communiste parce que le communisme concentre et fait absorber toutes les puissances de la société dans l'Etat, parce qu'il aboutit nécessairement à la centralisation de la propriété entre les mains de l'Etat. [...] Je veux l'organisation de la société et de la propriété collective ou sociale de bas on haut, par la voie de la libre association, et non du haut en bas par le moyen de quelque autorité que ce soit. Voilà dans quel sens je suis collectiviste et pas du tout communiste (2). Pourtant Bakounine est devenu
membre local, à Genève, de l'Association internationale
des travailleurs depuis juillet 1868 et il a écrit à Gustave
Vogt, président de la Ligue de la paix et de la liberté,
en septembre : Sur sa lancée, Bakounine
écrit à Marx, le 22 décembre 1868 : A son retour en Europe occidentale, après ses longues années de captivité en Russie, Bakounine avait fait siennes les idées anarchistes, empruntées à Proudhon, bien que développées dans un sens plus révolutionnaire. Mais cette conviction nouvelle s'était superposée chez lui à un goût invétéré pou la clandestinité des conspirations. Il avait recueilli en quelque sorte l'héritage du babouvisme, du carbonarisme, du blanquisme et plus encore des activités révolutionnaires secrètes appropriées à la lutte contre le despotisme tsariste. Internationaliste dans l'âme, il avait manigancé l'une après l'autre plusieurs "Fraternités" internationales dont il recrutait les affidés dans plusieurs pays latins. La dernière en date de ces initiatives aura été, en 1868, au lendemain de sa rupture avec la Ligue de la paix et de la liberté, l'Alliance internationale de la démocratie socialiste, organisation, disait-il, "à demi secrète, à demi publique", et qui servait en fait de couverture à me société plus restreinte et secrète : l'Organisation révolutionnaire des frères internationaux. Ceci fait, Bakounine, sincèrement attiré par le mouvement ouvrier, sollicita l'adhésion de son Alliance à l'Internationale (AIT). La méfiance de Marx et de son noyau du Conseil général de Londres n'était pas tout à fait sans motivation. En effet, la candidature de l'Alliance, nouvelle version des sociétés secrètes fomentées par Bakounine, pouvait faire apparaître celle-ci comme "destinée à devenir une Internationale dans l'Internationale (5)". Comment Bakounine parvenait-il
à concilier ses options farouchement anti-autoritaires avec cette
tentative à peine déguisée de " noyautage"
? Voici la justification qu'il se faisait fort d'exposer dans les statuts
secrets de l'Alliance, dont un exemplaire tomba entre les mains du Conseil
général de l'AIT régenté par Marx : La dissonance entre démocratie directe et élitisme révolutionnaire était déjà frappante chez les babouvistes (7). On la retrouvera de nos jours dans certaines controverses communistes libertaires. Cette parenthèse refermée, revenons à la demande d'adhésion de l'Alliance à l'AIT. Le Conseil général de Londres commence par réagir fort défavorablement. Dans sa séance du 22 décembre 1868, il considère "que la présence d'un deuxième corps international fonctionnant en dedans et cri dehors de l'Association internationale des travailleurs serait le moyen le plus infaillible de la désorganisation et, en conséquence, déclare que l'Alliance internationale de la démocratie socialiste n'est pas admise comme branche de l'Association internationale des travailleurs. La sentence est rédigée de la main de Marx. Mais, quelques mois plus tard, le 9 mars 1869, sous la plume du même Marx, le Conseil général, se reprenant, ne voit plus d'obstacle à la "conversion des sections de l'Alliance en sections de l'Internationale". L'Alliance accepte ces conditions et est donc admise (8). Bakounine assiste au congrès de Bâle de l'Internationale, en septembre 1869, et fait bloc avec les partisans de Marx contre les épigones dégénérés de Proudhon qui soutiennent la propriété individuelle contre la propriété collective. Ce ne sera que deux ans plus tard que les relations se tendront ; à la conférence de Londres qui s'ouvre le 17 septembre 1871, Marx dévoile un autoritarisme incompatible avec les options libertaires de Bakounine. En un mot, Marx tente d'accroître les pouvoirs du Conseil général de Londres, Bakounine voudrait les réduire. L'un veut centraliser, l'autre décentraliser. L'ultime conséquence en sera le congrès de La Haye, au début de septembre 1872, où Marx, par des procédés déloyaux et à l'aide de mandats fictifs, réussit à exclure Bakounine et son ami James Guillaume puis à reléguer le Conseil général de l'Internationale aux Etats-Unis. C'est alors que Bakounine, révolté par ce coup de force, se déchaîne pour de bon contre Marx et le "communisme" autoritaire. Cette colère nous vaut les imprécations qui aujourd'hui nous paraissent prophétiques, puisqu'au delà des intrigues marxiennes elle met en cause et dénonce tout un processus qui, bien après la mort de Bakounine et de Mars, revêt pont nom me singulière actualité. Tout d'abord Bakounine pressent
ce que sera un jour, sous le vocable trompent de dictature du prolétariat,
la dictature du parti bolchevik. Dans une lettre au journal La Liberté
de Bruxelles, écrite de Zurich le 5 octobre 1872, il tonne contre
la confiscation du mouvement révolutionnaire par une clique de
chefs : Et Bakounine continue de vaticiner
: La fatale expérience d'une puissante Internationale sabordée par la volonté arbitraire d'un seul homme amène Bakounine à se défier d'un internationalisme autoritaire comme le sera, bien plus tard, celui de la IIIè Internationale sous la houlette bolchevique : Que dire d'un ami du prolétariat, d'un révolutionnaire qui prétend vouloir sérieusement l'émancipation des masses et qui, en se posant en directeur et en arbitre suprême de tous les mouvements révolutionnaires qui peuvent éclater dans différents pays, ose rêver l'assujettissement du prolétariat de tous ces pays à une pensée unique, éclose dans son propre cerveau ? Bakounine n'en revient pas.
L'aveuglement de Marx lui paraît inconcevable : Et la sorte de dictature qu'a
exercée Marx depuis le Conseil général de Londres
conduit Bakounine à redouter qu'un tel exemple ne s'amplifie et
ne prenne des proportions aberrantes : L'année suivante, en
1873, encore tout échaudé par la mésaventure de La
Haye, Bakounine rédige un livre sous le titre Etatisme et Anarchie
où il approfondit ses réflexions et précise ses vitupérations
(10). Le fil conducteur de son raisonnement est, à n'en pas douter,
les pages de L'Idée générale de la Révolution
au XIXè siècle de son maître Proudhon (2). Avec
et après lui, Bakounine pose la question : Et Bakounine part en guerre contre la prétention du socialisme autoritaire d'être "scientifique". Ce ne sera rien d'autre que le gouvernement despotique des masses prolétaires par une nouvelle et très restreinte aristocratie de vrais ou de prétendus savants. Le peuple n'étant pas savant, il sera entièrement affranchi des soucis gouvernementaux et tout entier intégré dans le troupeau des gouvernés (11). Ailleurs, Bakounine se complaît
à dépeindre sous des traits particulièrement rébarbatifs
cet Etat futur à prétention scientifique et qui ressemble
comme un frère à celui de l'URSS d'aujourd'hui : Mais le despotisme en question
sera-t-il durable ? Pour Bakounine : Bakounine a été jusqu'à pressentir le règne des apparatchiks. Dans un texte de mars 1872, avant même le coup de force de La Haye, il annonce la naissance "d'une bourgeoisie peu nombreuse et privilégiée, celle des directeurs, représentants et fonctionnaires de l'Etat soi-disant populaire (15)". Enfin, dans un écrit de novembre-décembre 1872, qui nous tiendra lieu de conclusion, Bakounine accusera Marx d'avoir "manqué d'assassiner l'Internationale par sa criminelle tentative de La Haye" et posera comme condition pour être admis dans l'Internationale dite anti-autoritaire, qui survivra au coup de force la condition suivante : Comprendre que, puisque le prolétaire, le travailleur manuel, l'homme de peine, est le représentant historique du dernier esclavage sur la terre, son émancipation est l'émancipation de tout le monde, son triomphe et le triomphe final de l'humanité, et que, par conséquent, l'organisation de la puissance du prolétariat de tous les pays [...] ne peut avoir pour but la constitution d'un nouveau privilège, d'un nouveau monopole, d'une classe ou d'une domination nouvelle (16). Bakounine était un communiste libertaire avant la lettre ! Daniel Guérin (1983) Notes : Autres articles : Dieu et l'Etat (Extrait) ; A propos d'autorité (extraits) ; Michel Bakounine ; Daniel Guérin 1904 1988 ; Marx- Bakounine et la Commune de Paris ; Le congrès de Saint Ismier 1872 : la naissance de l'anarchisme ? Histoire de l'AIT ; A propos du fédéralisme libertaire ; Le congrès de l'AIT à Bâle 1869 ; James Guillaume de l'esprit libertaire dans la première Internationale (AIT) ; A
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