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Du drapeau noir, aux boulets noirs

" Avec les pauvres, toujours... malgré leurs erreurs,... malgré leurs fautes...
malgré leurs crimes."
écrivit Séverine dans le Cri du Peuple, le 30 janvier 1887.

Clément. Duval venait d'être condamné à mort pour avoir cambriolé un hôtel particulier et blessé un brigadier à coups de poignard, au moment de son arrestation. Nombre de leaders socialistes, Jules Guesde en tête mais également Jean Grave, avaient publiquement désavoué Duval. Sèverine prit alors sa défense, rappelant qu'elle n'approuvait pas la pratique du vol, même lorsque celle-ci se faisait, comme ici, au nom de la lutte révolutionnaire, mais qu'elle comprenait que des individus puissent se lasser d'attendre indéfiniment l'instauration de cette société égalitaire prônée sur tous les tons par les ténors de la politique.

Une querelle s'ensuivit.
Séverine n'eut, guère de mal à souligner que les socialistes, toutes tendances confondues, passaient leur temps à exhorter la colère des "humbles" et que, paradoxalement, ils rejetaient toute responsabilité lorsque ceux-ci passaient aux actes.
" Nous leur disons : La Révolution est proche, qui viendra vous délivrer ; qui vous donnera le pain quotidien, et la fieffé d'être libres. Ayez patience, à pauvres gens ! Subissez tout, supportez tout ; et, attendant l'heure propice, groupez vos douleurs, liez en faisceau vos rancunes ou vos espérances et faites vrédit à la Sociale de quelques années de détresse et de sacrifice. " (1 )
Les socialistes se gorgeaient de belles paroles, dont ils abreuvaient généreusement les foules, à défaut d'être en mesure de réaliser leurs projets.
Clément Duval ne l'entendit pas de cette oreille. Anarchiste, membre du groupe La Panthère des Batignolles, il décida de concrétiser de son vivant ses désirs de changements sociaux et pour cela, l'argent étant le "nerf de la guerre", mit en pratique la "restitution". Au cours de son procès, il tenta à plusieurs reprises d'expliquer ses motifs, malgré les objurgations des magistrats qui n'avaient nullement l'intention d'écouter patiemment les charges que le cambrioleur jouait à l'encontre de la société.
" Dans ce siècle d'adoration du Veau d'or, tous les moyens sont bons aux anarchistes pour faire triompher ce grand idéal de rénovation et de régénération sociale basée sur la libellé, l'Egalité, la morale, la justice. Oui, bourgeoisie pourrie et corrompue, il nous faut ton or pour. te faire la guerre, anéantir à jamais la 1utte de classe dont il est le pàncipal agent; et non pour en jouir. Vil métal que nous méprisons, et que nous anéantirons après la lutte, ainsi que les. titres de rentes et de propriétés, pour la mise en commun de tout. "
Maître Labori, le futur avocat de Dreyfus, fut commis d'office pour assurer la défense de Duval.
Il s'agit là du premier anarchiste qu'il assista devant un tribunal, lui qui devint le défenseur attitré des libertaires. Finalement, la peine de mort qui avait été requise contre Clément Duval fut commuée en une mine de travaux forcés à perpétuité, en Guyane.

C'est son long et pénible séjour de quatorze années aux iles du Salut que conte le cambrioleur malchanceux dans un livre présenté par Marianne Enckell, historienne et animatrice du Centre international de recherches sur l'anarchisme (CIRA) de Lausanne : Moi, Clément Duval, bagnard et anarchiste (éditions Ouvrières/colt. La Part des hommes) (2). En dépit des conditions de vie très dures, des brimades morales ou physiques toujours renouvelées des surveillants, de la lâcheté et de l'abjection de certains prisonniers, Duval se montrera intègre et ne remisera jamais les idées qui étaient les siennes avant sa condamnation.
Envers ses compagnons d'infortune, il fera preuve d'une solidarité sans faille. Devant ses gardiens, il veillera précieusement à conserver sa dignité. Nombreux seront les anarchistes à connaître un son similaire.
Les fameuses " lois scélérates " volées en 1893 en conduiront beaucoup au bagne, et une mon plus ou moins rapide et plus ou moins atroce sera souvent au rendez-vous. Marius Alexandre Jacob, l'anarchiste cambrioleur qui inspira à Maurice Leblanc le personnage d'Arsène Lupin, réussira pourtant sa dix-neuviéme tentative d'évasion. Eugène Dieudonné, condamné pour sa participation supposée à la " bande à Bonnot " alors que trop de doutes subsistaient, parviendra à attirer sur lui l'attention du journaliste Albert Londres.

A partir de 1923, ce dernier mènera une campagne sur la fermeture des bagnes, qui ne disparaîtront qu'après la Seconde Guerre mondiale.
Dieudonné sera gracié et reviendra en France. Le bagne, c'est l'envers de la vie", écrira-t-il dans La Vie des forçats, relatant son périple. Clément Duval, lui, s'évadera lors de sa dix-huitième tentative.
Réfugié à New-York, il sera accueilli par des anarchistes italiens et rédigera ses mémoires, convaincu que son expérience pourra inciter d'autres hommes à ne jamais perdre espoir et à lutter en toutes circonstances pour préserver leur dignité et, envers et contre tout, " faire triompher ce grand idéal de rénovation et de régénération sociale basé sur la libellé, l'égalité, la morale, la justice ".
" ... si vous agissez, recommandera-t-il aux compagnons prêts à rompre avec la légalité, faites-vous plutôt tuer sur place, couper la tête. Mais n'allez jamais au bagne. "

Thierry Maricourt

1 ) Cet article figure in Séverine, Choix de papier (annotés par Evelyne Le Garrec), éd. Tieroe, 1982.
(2) En vente à la librairie du Monde libertaire, au prix de 125 F.



Révolte de bagnards anarchistes aux Iles du Salut (en Guyanne)


Autres articles :
Les lois scélérates ; La chanson anarchiste avant 1914 ; 1892-1913 Anarchisme et banditisme ;
Délinquance, banditisme et anarchisme (articles d'Errico Malatesta) ;
1892 - 1894, la police fiche les anarchistes ;
Louise la Canaque, les trépidantes aventures de Louise Michel en Nouvelle Calédonie ;

A lire :
Paul Roussenq, la bagnard de St Gilles (éditions du Monde libertaire) ;
Moi, Clément Duval : bagnard et anarchiste ;
Travailleur de la Nuit, Marius Alexandre Jacob
;
Les vies de Marius Alexandre Jacob
(Bernard Thomas) ;
Eugène Dieudonné (Editions du Monde libertaire) ;
Déviance en société anarchiste (émission ras les murs - Editions ACL)

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