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Anarchisme et banditisme 1892 - 1913 |
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1893 - 1894 |
Aujourd'hui les truands se
racontent. On les raconte. Devant ce fatras d'autosatisfaction
truandière ou policière, l'anarchiste a bien envie de rigoler.
Ces luttes fratricides ne le concernent pas ! Pourtant le banditisme interpelle
l'anarchie à différents degrés. Dans la mythologie
cacophonique des exécutions et des martyrs : Cartouche, Mandrin,
Ravachol, Emile Henry, Bonnot, Emile Buisson, pêle-mêle la
légende, l'allure, la pègre... mais aussi une formulation
de la révolte, voire même une théorisation de l'anarchie.
La frontière entre banditisme de droit commun et projet révolutionnaire
ne se situe-t-elle que dans la revendication exprimée d'une appartenance
anarchiste ? ILLEGALISME ET REPRISE INDIVIDUELLE. L'illégalisme est inscrit dans l'anarchie depuis sa naissance. La propriété, c'est le vol de Proudhon ne pouvait qu'amener la notion de " reprise individuelle " comme une légitime défense, le vol étant une récupération opérée par les volés sur les voleurs de la bourgeoisie. Et la violence est la seule réponse à la violence de la société. Historiquement, la violence
anarchiste -ce que la société appelle son banditisme- est
née dans les années 1880 lorsque les anarchistes se posèrent
le problème de leur action en termes soudain différents
; la "propagande par le fait" succédait à la propagation
des idées par la seule parole. En 1884, lors d'un meeting
à Paris, des orateurs ouvriers appelèrent les travailleurs
à "fouler aux pieds le respect de la propriété,
à avoir l'énergie de prendre dans les magasins ce qui leur
est nécessaire pour vivre". Le 5 octobre 1886, un certain
Clément Duval cambriola l'hôtel particulier d'une artiste
peintre, Mme Lemaire, et au policier qui L'interpellait du traditionnel
: "Au nom de la loi je vous arrête", il répondit
par un : "Au nom de la loi je te supprime" et par quelques coups
de couteau. Le 4 novembre 1890 s'ouvrit le procès d'un autre cambrioleur anarchiste, Pini, qui fut condamné à vingt ans de travaux forcés. Lui aussi s'était défendu d'être un truand ordinaire : "Je ne suis pas un voleur ; je reprends dans un but social les richesses volées par les bourgeois." Le mouvement anarchiste, dès Duval et Pini se montre divisé sur le caractère révolutionnaire du vol. Si Sébastien Faure, comme nom l'avons vu, et Elisée Reclus l'approuvent, il n'en est pas de même de Jean Grave qui justifie les actes de Duval et Pini mais ne leur accorde aucune valeur révolutionnaire. A ce moment, en effet, le mouvement anarchiste est dans sa majorité favorable à l'action ouvrière à l'intérieur des syndicats et a tendance à rejeter les actions individualistes jugées inefficaces et impopulaires. Le débat ne cessera pas mais déjà un autre, plus grave, va laisser de côté le problème du vol : c'est celui du terrorisme. Arrive en effet la période des attentats révolutionnaires, encore que certains d'entre eux apparaissent aux anarchistes bien gratuits : le meurtre de l'ermite de Montbrison par Ravachol apparaît davantage comme un crime crapuleux que comme une légitime défense, et les raisons données pu Ravachol ressemblent à celles de Raskolnikov... Mais Ravachol posant des bombes chez des magistrats pour venger Decamps, Vaillant lançant sa bombe à la Chambre des députés, rien à voir, là, avec le banditisme ; l'idéologie qui sous-tend ces actes est celle d'un terrorisme que, même s'il ne le soutient pas, l'anarchiste comprend. La bombe du café Terminus relance en 1894 la polémique de la violence révolutionnaire frappant des innocents. Il faut attendre 1905 pour
retrouver le banditisme anarchiste. Une grande année en effet pour
les tenants de la reprise individuelle ! LA DEVIATION APACHE 1905, c'est aussi l'année où Libertad fonde le journal l'Anarchie pour y prôner l'individualisme et l'illégalisme. Et c'est autour de l'Anarchie que va se constituer ce qu'on appellera après coup la bande à Bonnot . Car la contestation anarchiste de l'illégalisme -ce qu'Alexandre Croix dans un numéro spécial du Crapouillot nomme la déviation apache- trouve son sommet avec l'affaire des "bandits tragiques" qui devait faire couler tant de sang et d'encre. La bande à Bonnot,
il suffit de rappeler quelques noms : Jules Bonnot, Raymond Callemin (dit
Raymond la Science), Dieudonné, Garnier, Soudy, Monier, Carouy...
De rappeler quelques dates : Donc, à cette aventure
un point de départ : l'illégalisme ; un pivot le journal
l'Anarchie. Les réactions des anarchistes
furent d'emblée très sévères et Duval, le
premier voleur anarchiste, reprochera à Jean Grave son attitude
à l'égard des bandits. De fait, la presse anarchiste ne
nuance pas sa condamnation. Traditionnellement anti-illégalistes,
les Temps nouveaux du 6 janvier 1912 dénoncent ainsi l'assassinat
à Thiais d'un rentier et de sa bonne le 3 janvier : " De tels
actes n'ont rien d'anarchiste, ce sont des actes purement et simplement
bourgeois... La fraude, le vol, le meurtre bourgeois s'opèrent
à la faveur des lois bourgeoises; la fraude, le vol, le meurtre
prétendus anarchistes s'opèrent en dehors et à l'encontre
d'elles. Il n'est pas d'autre différence. Et si les bourgeois,
dans l'application de leurs principes d'Individualisme égoïste,
sont des bandits, les soi-disant anarchistes qui suivent les mêmes
principes deviennent, par ce fait des bourgeois et sont aussi des bandits.
Bandits illégaux, peut-être, mais bandits quand même
et également bourgeois ". La collection de l'Anarchie est bien sûr intéressante : à partir du 4 janvier 1912 (au lendemain donc du drame de Thiais) de nombreux articles sympathisants seront consacrés aux bandits. Parmi eux, celui du numéro 356 (1er février 1912) où, sous le titre " Anarchistes et malfaiteurs ", le Rétif (alias Kilbatchiche, qui deviendra plus tard Victor Serge) écrit : " Certes les bandits demeurent loin de nous, loin de nos rêves et de nos vouloirs. Qu'importe après tout ! Le fait est qu'ils sont dans la pourriture sociale, un ferment de désagrégation; qu'ils sont " hors du troupeau " quelques individualistes ardents, que seuls ils osent comme nous proclamer leur vouloir vivre à tout prix. Eh bien, ces malfaiteurs m'intéressent et j'ai pour eux autant de sympathie que de mépris pour les honnêtes gens ratés ou arrivés !". L'Anarchie, tout au long de l'affaire, se dira partie prenante des actes de la bande mais n'échappera pas cependant à de nombreux débats internes. Le journal reconnaîtra que les bandits avaient fréquenté les milieux de l'Anarchie et Kilbatchiche fera même partie des accusés (il sera condamné à cinq ans). Au moment du procès, le journal publiera le nom et l'adresse des jurés, les " douze fantoches " (ce qui vaudra à son directeur d'être emprisonné), et dira bien sûr son horreur devant le verdict et l'exécution tandis que le Petit Parisien du 21 avril 1913 titrait : " Ce matin à l'aube, Callemin, Soudy et Monier ont payé de leur tête la dette de sang, de haine et de mort qu'ils avaient contractée envers la société. " Car la presse bourgeoise, elle, n'avait ni hésitation ni pudeur. Le même Petit Parisien du 22 avril publiait un récit complet de l'exécution : " Nos lecteurs y trouveront des détails nouveaux et fort Intéressants sur lu derniers moments des malfaiteurs redoutables qui viennent d'expie leurs crimes. " Mais l'abjection de la société ôte-t-elle quelque chose à l'abjection de certains actes ? La tragédie des bandits marque la fin de l'illégalisme. Mauvaise interprétation de l'anarchie ou démarche fondamentalement révolutionnaire ? Il est indéniable que l'expression de l'anarchie par le banditisme correspond à un moment de l'histoire du mouvement. Mais la peur éprouvée par les bourgeois suffit-elle à justifier les hold-up sanglants des bandits en auto et à les rendre révolutionnaires ? Auquel cas, le banditisme pur ne serait-il pas lui-même révolutionnaire L'ILLUSION DE BAKOUNINE ? " Vive Bonnot ! "
fut un des nombreux slogans de Nanterre en 1968... Dans la réalité française, le " vol et le brigandage du peuple " dont parle Bakounine peut qualifier une certaine forme de délinquance. Mais ce qu'on appelle le " milieu " ? Parmi tous les livres sur le banditisme de droit commun dont nous parlions plus haut, le Dernier Mandrin, de Jean-Baptiste Buisson et Maurice Frot, permet de mieux comprendre la révolte du truand et le style de pensée de ceux qui ont choisi de vivre en marge du code. Jean-Baptiste Buisson, le frère d'Emile (cf Flic Story) a quatre-vingts ans dont quarante passés en prison. De sa révolte, comment ne pas se sentir solidaire ? Une enfance qui n'a rien à envier aux pages les plus sombres de Zola.. Le sentiment de l'injustice sociale au plus haut degré, et le vol pour manger. " Ces petits voleurs de Buisson, disaient les commerçants. Alors, le petit Buisson, il avait déjà de la haine ! Aucun scrupule d'aller les faucher! Et je n'en ai jamais eu ! Et cette haine.. plus j'ai vécu, plus j'ai vu et compris la grande valse pas honteuse des puissants, du riches, des malins, et pour les faibles, les pauvres, les naïfs, rien que le travail et " marchez droit !". Et quand l'un d'eux refuse de marcher droit, refuse tout préfère se battre, on lui coupe les ailes ou le cou... alors, cette haine n'a fait que grandir ! " Pour le truand de métier comme pour l'anarchiste de la reprise individuelle, voler c'est prendre une revanche, mais pour le truand, pas d'alibi, pas de théorisation : une appropriation : " Conscience politique, aucune. C'est net. On était, peut-être sans le savoir, en guerre contre la société. Pas une guerre de quatre ans, de trente ans, une guerre que tu commençais en naissant, que tu ne finissais que le jour de ta mort, c'est-à-dire le jour, proche ou lointain, où en définitive ta la perdais, ta guerre. Pas une guerre avec des idées. Avec du actes. Tous les jours. Sur le tas. Pas pour demain. Tout de suite. Les saurs, les révolutionnai. tes, bien sûr, on leur donnait raison. Dans le fond du cur et de la tête, on était avec eux. Mais nous, notre guerre, elle était autre. " Et l'admiration du jeune Jean-Baptiste Buisson pour Bonnot n'est pas un rêve d'anarchie mais un rêve de guerre : " Bonnot c'était notre maître. Bonnot c'était notre dieu. Ni dieu ni maître ? Si, lui. On ne parlait plus que de ça. Une véritable chanson de geste, une épopée". La convergence " libertaire
" des révoltes s'arrête là. Marginal de la marginalisation, le truand s'intègre plus ou moins dans une antisociété aux structures rigides ou floues selon les livres et les films mais qui n'a rien de commun avec quelque projet anarchiste que ce soit. Et l'antisociété du voyou repose sur un système de valeurs qui n'a rien à envier à celui de la société dont il se dit l'ennemi : ordre de l'argent et des valeurs établies, belles voitures et goût de la parure, ce qu'on connaît de l'envie de se ranger fortune faite comme le bon petit employé avec son livret de caisse d'épargne et son pavillon de banlieue. La respectabilité, surtout. Et l'honneur. Le faux honneur. Toute la société reproduite et caricaturée dans cette antisociété et ces actuels. Idéologie réactionnaire avec, en prime, souvent le racisme... Le mythe qui n'en est peut-être pas un du voyou complice du policier qui l'arrête... On repense forcément aux truands qui se mirent au service de la Gestapo, comme Pierrot le Fou, à la collusion de l'affaire Ben Barka, à la pègre justicière de M le Maudit L'illusion de la convergence du combat anarchiste et du banditisme a disparu, et sans doute autant pour le " premier " que pour le " dernier " Mandrin. Erwan Bergot, dans son Mandrin ou la Fausse Légende a très bien démonté le mécanisme de cette espérance déçue : Mandrin, le fils de paysan, attaquait l'Administration, les riches et les militaires. C'était donc la " lutte des classes " anticipée, un " Che Guevara " de la Révolution française mort quarante ans avant elle, un anarchiste avant la lettre " ? Pour Bergot, c'était un contrebandier ! " Libéraux, forme. tables, sociologues, psychanalystes, révoltés, gauchistes, saints et philosophes, âmes Sensibles on raisonneuses, tous brailleurs d'intellect mille excuses pour la déception ! ", écrit Maurice Frot. Les chemins resteront donc parallèles, avec parfois l'ambivalence d'un Bonnot... ou d'un Jacob, de préférence. On peut être le fléau de la société de beaucoup de manières. Quant à savoir si, le jour de la révolution, les truands seront avec nous... Bakounine en énonçait la possibilité et une forme de projet : " Aller vers les brigands ne signifie pas devenir soi-même un brigand et rien qu'un brigand ; cela ne signifie pas partager leurs passions* leur détresse, leurs buts souvent infâmes, leurs sentiments et leurs actions ; cela signifie les doter d'une finie cou. voile et éveiller en eux l'aspiration vers un but différent vers un but populaire ". Tout en formulant ailleurs le problème qui demeurerait pour la révolution de ces marginaux qui n'admettront pas forcément les valeurs de l'anarchie. Dans le système actuel,
l'anarchiste - en dépit de ses répulsions sera toujours
plus près du bandit que du gendarme. Il ne peut oublier que la
foule piétinait pour voir exécuter Ravachol, Callemin, Soudy
et Monier. Il ne peut oublier qu'Emile Buisson a dit, le 28 février
1956, avant d'être guillotiné, à ceux qui l'entouraient
: Françoise
Travelet BIBLIOGRAPHIE Autres
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