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Dis donc, tu sais
que tu devrais faire du cinéma ! ?
J'en ai fait ! Les Misères de l'aiguille !
Oh, mais qu'est-ce que c'est que ça ?
C'est un film fauché produit par une coopérative : le Cinéma du peuple.
Alors ça ! Jamais entendu parler !
Pardi, c'est pas du cinéma commercial, c'est un groupe d'artistes libertaires
encouragés par Sébastien Faure et jean Grave. Alors on tourne des films
pour servir la cause ouvrière, et on les projette dans les maisons du
peuple et dans les meetings syndicalistes.
Mais que fais-tu avec tous ces anarchistes ?
Tu oublies que je suis la fille de Jacques Roques, fondateur de l'Idéal
social, premier journal à rédaction entièrement féminine.
Ah oui ! je me souviens maintenant : l'égalité des sexes, le vote des
femmes, oh, suffragette va !
Mais, nous y viendrons monsieur Navarre, si j'ai passé mon brevet à quinze
ans, c'est pour combattre des misogynes tel que vous !
C'est par ce dialogue imaginaire
entre les acteurs Musidora et Navarre, extrait du téléfilm Musidora de
1973 que Jean-Christophe Averty évoqua les débuts de Musidora au cinéma.
Le Cinéma du peuple fut pour quelques mois (1913 1914) un moyen de propagande
original pour les libertaires, le premier cinéma militant de l'histoire
du cinéma est alors né. Complètement oublié des anarchistes, y compris
des fondateurs, seuls quelques historiens du cinéma dont Sadoul l'évoquèrent.
Les articles de Laurent Mannoni dans la revue 1895 (l'année 1913 en France)
et de Tangui Perron dans le Mouvement social (n° 172) contribuèrent à
en ressusciter la mémoire.
Les anarchistes furent d'abord réticents vis-à-vis du cinéma, n'avait-il
pas servi aux forces de l'ordre à identifier des émeutiers lors de grèves
ouvrières ?
L'un des premiers à l'avoir utilisé, pour des projections, fut un anarchiste
de Marseille, Gustave Cauvin. Ses campagnes anti-alcooliques, néomalthusiennes
et antimilitaristes sont étroitement surveillées par la police.
Voici le témoignage de Jean Calandri rapporté par Henri Poulaille dans
Mon ami Calandri :
" Mon ami Gustave Cauvin était le conférencier officiel et moi son aide
bénévole pour la préparation matérielle de ses conférences avec cinéma.
Mon rôle consistait à amener depuis la gare des trains de banlieue la
plus proche de la salle, le matériel qui consistait, outre l'appareil
de projection, en une grosse bouteille de gaz acétylène pour la projection
des films, car l'éclairage électrique n'avait pas encore remplacé le gaz
de ville. puis à la cadence de mes bras, je tournais la manivelle pour
le déroulement des bandes, Pendant que Cauvin partait. Nous avons fait
ainsi presque le tour de Paris, et plus tard de Lyon. "
En 1913, Paris possède plus
de 200 salles de cinéma et un million de spectateurs par an.
Le congrès de la Fédération communiste-anarchiste révolutionnaire se déroule
les 15, 16 et 17 août 1913 à la Maison des syndiqués, 18, rue Cambronne
à Paris. Une note de la préfecture de police est aussitôt rédigée le 18
août : " À la fin du congrès anarchiste-commumiste, on a annoncé la formation
d'un comité dont le but est de monter un cinématographe destiné à faire
de la propagande anarchiste. " Le Cinéma du peuple, société coopérative
anonyme à capital et personnel variables, est fondé officiellement devant
notaire le 28 octobre 1913.
L'article 6 de l'acte de fondation révèle ses principes libertaires :
la société s'interdit toute action et propagande électorales; aucun de
ses membres ne pourra se prévaloir de son titre ni de ses fonctions pour
briguer un mandat électif sous peine de radiation.
La société s'efforcera d'élever l'intellectualité du peuple.
Elle restera constamment en communion d'idées avec les groupements divers
du prolétariat qui sont basés sur la lutte de classes et qui ont pour
but la suppression du salariat par une transformation sociale économique.
Les fondateurs sont presque tous libertaires : Sébastien Faure (fondateur
du Libertaire), Jean Grave (administrateur des Temps nouveaux), Pierre
Martin (rédacteur au Libertaire), André Girard (rédacteur des Temps nouveaux),
Charles-Ange Laisant, mathématicien anarchiste, Gustave Cauvin (déjà cité),
Robert Guérard (chansonnier révolutionnaire), Félix Chevalier (coiffeur),
Jane Morand, Henriette Tilly, Emile Rousset, Paul Benoist, Louis Oustry
(avocat) Yves-Marie Bidamant, militant syndicaliste des chemins de fer,
en est le secrétaire.
L'activité du Cinéma du peuple est connue surtout pu les articles que
son administration faisait publier dans le Libertaire, la Guerre sociale,
les Temps nouveaux et surtout la Bataille syndicaliste qui était quotidien.
Voici l'un des articles les plus intéressants en forme de bilan, paru
dans le Libertaire du 30 mai 1914 : Une
oeuvre qu'il faut soutenir " Il y a quelques mois, lorsque le Cinéma du
peuple annonçait sa naissance au public, il n'y eut qu'un cri " Encore
une oeuvre mort-née! "
Les militants sont en effet, blasés sur ces tentatives qui avortent piteusement.
Pourquoi en effet, seconder une tentative que l'on sait vouée à l'échec
? Voici pourtant un effort qui semble donner un démenti aux pronostics
des mauvais augures. Le Cinéma du peuple, fonde il y a quelque huit mois,
vit encore ! mieux, il veut se développer !
Mis au monde le 28 octobre 1913, avec un capital de 1000 F, l'Assemblée
générale du 17 mai 1914 vient de porter le capital social à 30 000 francs
en créant 600 parts sociales de 50 F chacune.
Savez-vous ce que le Cinéma du peuple a fait avec ce début modeste et
des ressources insignifiantes ? Voici d'abord les Misères de l'aiguille,
un drame émouvant où une femme est en prises avec les difficultés de la
vie, et qui n'est sauvée que grâce à l'action solidaire des travailleurs.
Puis la Commune, du 18 au 28 mars 1871, film qui fut donné avec le succès
que l'on sait au palais des Fêtes, à la fin de mars de cette année. Enfin,
le Vieux Docker victime des exploiteurs deux drames très poignants où
l'on voit défiler sur l'écran une page douloureuse de la vie de deux travailleurs.
Le Cinéma du peuple a cinématographié les obsèques de Pressensé (le 22
janvier 1914, ndlr). Pas un cinéma bourgeois n'a envoyé un opérateur "
tourner " les funérailles d'un grand socialiste et honnête homme (il était
le président de la Ligue des droits de l'Homme, ndlr).
Depuis sa fondation, le Cinéma du peuple a édité 4 895 mètres de positifs
(3h30, nldr), Il a des correspondants en Belgique, aux Pays-Bas, au Luxembourg,
en Italie, en Amérique du Nord et à La Havane. C'est une oeuvre qui tend
à devenir internationale.
Du scénarios sont prêts à être tournés : Francisco Ferrer ! Ce titre fera
revivre la belle vie de Ferrer et la sombre tragédie de Montjuich. Le
fondateur de l'École moderne de Barcelone sera glorifié par l'écran, pour
que les générations se souviennent du fusillé de l'intolérance religieuse.
Biribi, eut l'affaire Arnoult-Rousset qui sera reconstituée, un drame
émouvant et véridique projeté sur l'écran, un drame où le peuple du travail
vibrera à la vue des tortures infligées à un homme de sa classe [ ...
] .
Cela ne se fait pas sans argent, l'Assemblée générale, dans sa réunion
du 17 mai, a décidé de créer du "bons de prêts" de 5 F, remboursables
par voie de tirage à partir de juillet 1915. Le conseil d'administration
qui a reçu le mandat de poursuivre l'édition de ces films, pour les donner
au public au début de l'automne, croit que son appel sera entendu. Les
bons de prêts vont être incessamment expédiés aux groupes d'avant-garde
et à quelques personnalités sympathiques à l'œuvre d'éducation du Cinéma
du peuple. Il prie les organisations et les citoyens de faire leur possible
pour eux-mêmes ou pour des personnes de leur entourage ces bons de prêts.
C'est faire de la bonne propagande que de permettre à un cinéma populaire
de continuer sa bonne besogne. Que l'on aide le Cinéma du peuple à être
le contre-poison des cinémas orduriers, qui font partout, dans les villes,
comme dans les campagnes, par des films souvent malsains une propagande,
d'abrutissement de la classe ouvrière et paysanne.
Le conseil d'administration.
Le local du Cinéma du peuple,
situé 67, me Pouchet dans le 17è arrondissement de Paris, était un des
plus grands locaux de la CGT, appelé Maison des syndiqués. Construit en
1909 par divers corps de métier, ses murs intérieurs étaient recouverts
de fresques à la gloire du prolétariat peintes par Jules Granjouan. Au
deuxième étage, avait été bâtie une salle de spectacles pouvant contenir
600 places. Gustave Cauvin loua son propre appareil de projection au Cinéma
du peuple.
Pour ce qui est de la caméra et des opérateurs, on fit appel à la société
Rapid'Films de Bernard Natan qui était situé au 6, rue Ordener dans le
18è arrondissement. Natan s'associa, à la fin des années 20, avec Pathé
(qui devint Pathé-Natan). La crise de 1929 mit en difficulté cette entreprise
qui avait des succursales aux USA.
On accusa à tort Gustave Cauvin, il fut mis en prison et étant d'origine
juive, l'administration de Pétain le livra au nazis. Il mourut peu après
en camp de concentration.
L'opérateur de Natan était assisté d'Henri Sirolle, secrétaire des cheminots
anarchistes, qui prenait des leçons pour devenir plus tard l'opérateur
du Cinéma du peuple.
Bidamant recevait un courrier volumineux: et devint permanent à raison
d'un salaire de 100F par mois, Un anonyme italien envoya 10 000 F, Robert
Guérard vendit ses chansons au profit du Cinéma du peuple. Au mois de
mars 1914, la location des films rapporta 600 F.
Une filiale du Cinéma du peuple fut créée à Amiens.
On projette de faire paraître une seconde partie du film sur la
Commune mais l'édition en sera retardée jusqu'à ce que le Cinéma du peuple
ait payé la somme de 500 F à M. Natan qui a fait la 1ère partie.
L'activité débordante de cette coopérative ce cessa qu'avec le premier
conflit mondial, et interrompit bien des projets. Voici l'un d'eux, publié
en mars 1914 dans la Bataille syndicaliste :
" Le Cinéma du peuple
prendrait un film de la confection de la Bataille syndicaliste, don bout
de sa confection à l'autre : administration, rédaction, imprimerie, etc.
Ainsi combien de gens qui ignorent tout de la confection d'un quotidien
seraient intéressés et aussi combien la Bataille syndicaliste, elle-même
tirerait avantage de cette propagande moderne le cinéma ! Pour tourner
un film ainsi ça coûte et l'on sait que si le Cinéma du peuple n'est pas
riche, la Bataille syndicaliste ne l'ait pas davantage. Cependant l'idée
est retenue et nous allons nous mettre d'accord et à l'œuvre pour réaliser
cette intéressante proposition.
" À propos des Misères de l'aiguille (des extraits seront diffusés à la
Cinémathèque française), Armand Guerra rapporte un détail fort intéressant
: parmi de très belles scènes, il y en a une prise sur le vif à l'intérieur
d'une imprimerie de Paris interprétée par les fondateurs du Cinéma du
peuple.
Cette aventure ne fut pas sans émotion, Armand Guerra, encore lui, raconte
la première présentation de son film la Commune le 18 mars 1914 au palais
des Fêtes de la rue Saint-Martin :
" La spacieuse salle était comble. Plus de 2000 personnes assistèrent
à la fête [...]
Parmi l'assistance, il y avait une véritable légion de vieux combattants
de la Commune qui sont et continueront à être des révolutionnaires tenaces
jusqu'à la mort, malgré leur grand âge, car ils gardent en eux
l'impérissable souffle des combats des barricades. Comme ils sont émouvants
les vieux communards qui occupent les sièges des premiers rangs de la
salle, tous groupés, avec leurs têtes blanches, les traits durcis par
les implacables rides de la vieillesse. Leurs noms circulent de bouche
en bouche parmi la foule bigarrée de spectateurs et quand la première
salve d'applaudissements résonne dans la salle, ces héros de la révolution
nous expriment leur reconnaissance les yeux remplis de larmes, larmes
de consolation en voyant qu'aujourd'hui encore, le peuple parisien se
rappelle ceux qui ont combattu pour la liberté et ont vu tomber à leurs
côtés d'innombrables frères de lutte, fauchés par le plomb de la soldatesque...
Ce même peuple qui les admire serait-il capable de les imiter ? "
Parmi les films présentés à la Cinémathèque française, il en est un qui
le sera pour la première fois au monde. Il s'agit de brèves images muettes
tournées lors du congrès de la CNT de 1931 à Madrid.
On peut y reconnaître : Rudolf Rocker, Augustin Souchy, Valcriano Orobon
Femandez, Diego Abad de Santillan, Albert De Jong, Albert Jensen...
A ne rater sous aucun prétexte!
Eric Jarry
Paru dans le Monde Libertaire (N°1251)
affiche
présentant le film sur la Commune (Maximilien Luce)
autres
articles :
Armand
Guerra cinéaste anarchiste ;
les
Temps Nouveaux ;
La chanson anarchiste
avant 1914 ;
le Père Peinard
: hebdomadaire et almanach anarchiste ; Jules
Grandjouan ;
Jean
Vigo ; La
Mistoufe hebdomadaire communiste anarchiste dijonais ;
Octave Mirbeau
(journaliste, romancier, dramaturge anarchiste) ;
Cinéaste
militant sur le front d'Aragon : interview d'Adrien Porchet ;
1936-1939,
cinéma guerre et révolution en Espagne : Ni Hollywood !
Ni Moscou !
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