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1906, Amiens le congrès confédéral CGT
La charte d'Amiens

Par Miguel Chueca


En octobre 2006, cent ans se seront écoulés depuis le IXe Congrès de la CGT , connu pour être le Congrès de la « charte » d'Amiens. Ouvert le 8 octobre 1906, il se conclut le 13, après une semaine marquée principalement par la discussion d'une motion présentée par le guesdiste Victor Renard, au nom de la Fédération du textile, visant à l'établissement de relations permanentes entre la CGT et le Parti socialiste.

Quoiqu'on ait souvent réduit le congrès à la discussion autour de la motion du Textile, bien d'autres questions occupèrent l'attention des délégués présents, dont celle des relations entre la CGT et le Secrétariat international des syndicats ou du bilan de la campagne pour les huit heures et des suites à donner au mouvement, qui n'avait pas entièrement répondu aux désirs de ses promoteurs. On procéda aussi à l'examen de la législation ouvrière et, enfin, après l'adoption de la résolution présentée par Griffuelhes, le congrès eut à débattre de l'antimilitarisme, comme dans toutes les assises ouvrières d'avant 1914.

La motion Griffuelhes

Tous ces thèmes firent l'objet de discussions, plus ou moins passionnées, entre les divers courants de la CGT , mais aucun d'entre eux ne souleva autant d'intérêt que la proposition des guesdistes du Nord, à tel point que, quelque 40 délégués s'étant portés candidats pour intervenir sur le sujet, les organisateurs du congrès optèrent pour classer les interventions selon les trois tendances qui leur semblaient résumer les positions en présence et pour ne donner la parole qu'à trois représentants de chacun de ces courants: le syndicalo-politique, le syndicaliste réformiste et le syndicalisme révolutionnaire.

Bien que certains délégués aient demandé qu'on ne prît pas en considération la motion du Textile, le choix fut fait d'aborder de front une question dont on souhaitait qu'elle fût réglée une fois pour toutes, d'autant que l'entrée récente à la CGT d'une fédération acquise à la fraction guesdiste et l'unification socialiste de 1905 rendaient indispensable une clarification de la situation de la CGT à l'égard du socialisme politique. Mais, comme les longs débats préliminaires au congrès le laissaient augurer, le refus d'établir des relations permanentes entre la CGT et la SFIO allait permettre par contrecoup à certains délégués, sous l'impulsion des réformistes ou des « syndicalistes purs », de mettre en cause une fois de plus la politique du Comité confédéral, accusé d'avoir transformé la CGT en une sorte de « parti ouvrier anarchiste ». D'où la nécessité ressentie par les rédacteurs de la résolution finale de répondre à l'offensive guesdiste mais aussi aux objections des « syndicalistes purs » – et des réformistes – en rappelant la neutralité politique de la confédération ouvrière et son indépendance à l'égard des partis et des sectes.

On sait, au moins depuis un entretien paru en septembre 1920 dans l'Humanité, que la motion adoptée le 13 octobre fut l'oeuvre conjointe de Griffuelhes et de Pouget. Mais si elle est due à la plume de ce duo de grande classe qui symbolise si bien les « temps héroïques » du syndicalisme, et bien qu'elle ait été réduite par la postérité au seul mot d'ordre de l'indépendance syndicale, la résolution d'Amiens récapitule et met en forme, dans toute leur « sobriété doctrinale », les lignes directrices qui ont guidé le grève-généralisme français dès la naissance, en 1892, de la fédération des Bourses du travail. Elle reconnaît la valeur de la lutte de classe qui dresse les travailleurs « contre toutes les formes d'exploitation et d'oppression, tant matérielles que morales, mises en oeuvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière ». Elle met l'accent sur la double fonction du syndicat: à la fois réformiste et révolutionnaire, outil de résistance aujourd'hui, et base, demain, de la réorganisation sociale. Après un rappel, en préambule, de la finalité assignée à la CGT dans un de ces articles fondateurs, à savoir « grouper, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat », la motion Griffuelhes déclare que le syndicalisme vise, au moyen de la grève générale, à réaliser l'émancipation intégrale des travailleurs par l'expropriation capitaliste. Enfin, elle rappelle la neutralité du syndicalisme à l'égard de toute « conception philosophique ou politique » et, partant, des « partis et des sectes » qui poursuivent, « en dehors et à côté » du syndicat, « la transformation de la société ». Synthèse d'une doctrine élaborée au fil d'une quinzaine d'années, le document ne pouvait pas présenter de grandes nouveautés, et c'est bien inutilement qu'on en chercherait, excepté peut-être l'allusion quelque peu sibylline aux « sectes », un mot qui a intrigué les historiens. Peu courant à l'époque, il avait cependant été utilisé juste avant le Congrès d'Amiens par Émile Pouget puis par un autre libertaire, Charles Dhooghe, dans des textes conclus par la même devise: « ni partis ni sectes », à laquelle la motion d'Amiens allait donner l'écho que l'on sait.

arrestation d'un grèviste le 1er mai 1906

De la motion Griffuelhes à la « charte » d'Amiens

Malgré tout ce qu'on en a dit, il n'est pas sûr que les congressistes d'Amiens aient eu conscience d'avoir vécu un événement historique: rien, ni le nombre des délégués présents dans la petite ville picarde (100 de moins qu'en 1904), ni la « température » du congrès –que Pierre Monatte jugea assez peu passionné, moins en tout cas que celui de Bourges–, ni son issue plus qu'attendue, ni même le contenu de la résolution finale (un condensé de la doctrine qui domine le syndicalisme français depuis la fondation de la FBT ), rien ne justifie qu'on regarde le Congrès d'Amiens comme plus important que celui de 1902, par exemple, qui vit la fusion des deux organisations grève-généralistes rivales, la FBT et la CGT.

Tout bien considéré, c'est parce qu'on y vota ladite « charte » d'Amiens qu'on regarde le congrès tenu en 1906 comme un événement exceptionnel, digne de figurer dans le livre d'or de l'histoire sociale. Or, il fallut plusieurs années pour que la motion Griffuelhes- Pouget accédât au rang de « charte » ou de « constitution morale » du mouvement syndical français et, très significativement, à un moment où la CGT traversait une crise profonde, qui a commencé au lendemain du massacre de Villeneuve-Saint-Georges à l'été 1908, et dont elle ne devait plus sortir avant 1914. À notre connaissance, le premier document souscrit par des responsables de la CGT où le terme apparaisse, date du 22 août 1912 et paraît dans la Bataille syndicaliste . Signé, entre autres, par Griffuelhes et Jouhaux, le texte s'oppose à ce que ces représentants du syndicalisme révolutionnaire perçoivent, à tort ou à raison, comme une tentative d'« enveloppement » [de récupération] de la CGT par le Parti socialiste ainsi qu'aux menées de la « secte » de la Guerre sociale, qui, depuis quelques année déjà, prétend en remontrer au syndicalisme en matière d'esprit révolutionnaire. Il n'est guère étonnant que, à une époque où le syndicalisme voit se briser l'élan qui le portait depuis près de quinze ans, on ait mis l'accent sur la seule idée d'indépendance du syndicat au détriment de tout le contenu subversif de la résolution rédigée par Griffuelhes et Pouget.

Toutefois, c'est après 1918 que le terme rencontrera son plus grand succès, en réaction contre l'émergence puis l'établissement durable du communisme lénino-stalinien au sein du mouvement ouvrier français, en 1922 d'abord puis en 1948, au moment des deux grandes scissions connues par la CGT. Mais , entre-temps, la page des « temps héroïques » du syndicalisme a été tournée, et le mouvement syndical dominant, définitivement domestiqué, n'est plus à même de lire dans la motion d'Amiens ce que la première génération syndicaliste y avait mis.

Miguel Chueca
Article paru dans le Monde Libertaire, Février 2006


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