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Si les anarchistes
n'écrivent pas leur histoire, ce seront les autres qui l'écriront à notre
place, mais
dénoncer les erreurs ou les interprétations abusives que des plumitifs
peuvent porter sur notre mouvement est une tâche, certes, indispensable,
mais ce n'est pas tout.
La confiance de notre histoire doit non pas de l'érudition en elle-même,
mais une arme de plus dont nous nous dotons pour mettre à bas la société
actuelle. Militants de la fédération anarchiste, nous nous inscrivons
dans une tradition de luttes qui visent l'affranchissement de l'individu
et de l'humanité entière pour la suppression de tout privilège économique
et politique.
Tradition qui plonge ses racines dans le siècle des Lumières, qui prend
son -or dans la deuxième moitié du XIX siècle et qui accompagne le mouvement
ouvrier tout au long de son histoire.
Voilà notre héritage que nous devons sans cesse vivifier.
Mais enfermés dans notre action quotidienne, nous saisissons mal les mille
liens qui nous rattachent au passé, la richesse même de notre mouvement.
Le premier des objectifs utiles que devra se fixer l'histoire anarchiste
sera de montrer la continuité, l'unité de notre démarche.
Le congrès de Saint-lmier, dont nous vous présentons cette semaine les
résolutions, a fait état, jusqu'à ce jour, d'une abondante littérature
à laquelle nous renvoyons le lecteur. Disons seulement que, décidé au
lendemain du congrès de La Haye (2-7 septembre 1872, au cours duquel une
majorité marxiste fictive de l'AIT avait expulsé Bakounine et Guillaume,
le congrès de Saint-Imier (15-16 septembre 1872) regroupa les fédérations
de l'Internationale qui refusaient de reconnaître la politique autoritaire
menée par Marx et le Conseil général de Londres.
Ce congrès n'était pas spécifiquement anarchiste et visait surtout à maintenir
l'unité du mouvement ouvrier et de l'Internationale, compromise par les
agissements de Marx.
Les résolutions adoptées n'en résument pas moins les points essentiels
des principe au nom desquels Bakounine et ses amis s'étaient réunis
contre les "autoritaires".
Véritable charte de
" l'anarchisme ouvrier ", ces considérants voient dans l'organisation
et la résistance de la classe ouvrière, produit de l'antagonisme entre
travail et capital, le terrain d'action privilégié pour préparer l'émancipation
du prolétariat.
Prémière
résolution :
Attitude des Fédérations
réunies en Congrès à Saint-lmier, en présence des résolutions du congrès
de La Haye et du Conseil général :
Considérant que l'autonomie et l'indépendance des fédérations et sections
ouvrières sont la première condition à l'émancipation des travailleurs
; que tout pouvoir législatif et réglementaire accordé aux Congrès serait
une négation flagrante de cette autonomie et de cette liberté, le congrès
dénie en principe le droit législatif à tous les congrès, mit généraux
mit régionaux, ne leur reconnaissant d'autre mission que celle de mettre
en présence les aspirations, besoins et idées du prolétariat des différentes
localités ou pays, afin que leur harmonisation et leur unification s'y
opèrent autant que possible.
Mais dans aucun cas la majorité d'un congrès quelquonque ne pourra imposer
ses résolutions à la minorité.
Considérant d'autre part que l'institution du Conseil général dans l'Internationale
est, par sa nature même et fatalement, poussée à devenir une violation
permanente de cette liberté qui doit être la base fondamentale de notre
grande Association ;
considérant que les actes du Conseil général de Londres qui vient d'être
dissous, pendant. ces trois dernières années, sont la preuve vivante du
vice inhérent à cette institution ; que pour augmenter sa puissance d'abord
très minime, il a eu recours aux intrigues, aux mensonges, aux calomnies
les plus infâmes pour tenter de salir tous ceux qui ont osé le combattre
; que pour arriver à l'accomplissement final de ses vues, il a préparé
de longue main le congrès de La Haye, dont la majorité, artificiellement
organisée, n'a évidemment eu d'autre but que de faire triompher dans l'Internationale
la domination d'un parti autoritaire, et que, pour atteindre ce but, elle
n'a pas craint de fouler aux pieds toute décence et toute justice ; qu'un
tel congrès ne peut pas être l'expression du prolétariat des pays qui
s'y sont fait représenter : le congrès des délégués des fédérations espagnole,
italienne, jurassienne, américaine et française, réuni à Saint-Imier,
déclare repousser absolument toutes les résolutions du congrès de La Haye,
et pour sauver et fortifier davantage l'unité de l'Internationale, les
délégués ont jeté les bases d'un projet de pacte de solidarité entre ces
fédérations.
Deuxième résolution
Pacte d'amitié, de solidarité et de défense mutuelle entre les fédérations
libres :
" Considérant que la grande unité de l'Internationale est fondée non sur
l'organisation artificielle, mais sur l'identité réelle des intérêts et
des aspirations du prolétariat de tous les pays, les délégués réunis à
ce congrè sont conclu, au nom de ces fédérations et section, et sauf leur
acceptation et confirmation définitives, un pacte d'amitié, de solidarité
et de défense mutuelle.
Ils proclament hautement que la conclusion de ce pacte a pour but principal
le salut de cette grande unité de l'Internationale, que l'ambition du
parti autoritaire a mis en danger.
Troisième résolution
Nature de l'action politique
du prolétariat :
Considérant que vouloir imposer au prolétariat une ligne de conduite ou
un programme politique uniforme, comme la voie unique qui puisse le conduire
à son émancipation sociale, est une prétention aussi absurde que réactionnaire
; que nul n'a le droit de priver les fédérations et sections autonomes
du droit incontestable de déterminer elles-mêmes et suivre la ligne de
conduite politique qu'elles croiront la meilleure, et que toute tentative
semblable nous conduirait fatalement au plus révoltant dogmatisme ; que
les aspirations du prolétariat ne peuvent avoir d'autre objet que l'établissement
d'une organisation et d'une fédération économiques absolument libres,
fondées sur le travail et l'égalité de tous et absolument indépendantes,
de tout gouvernement politique, et que cette organisation et cette fédération
ne peuvent être que le résultat de l'action spontanée du prolétariat lui-même,
des corps de métier et des communes autonomes ;
considérant que toute organisation de la domination au profit d'une classe
et au détriment des masses, et que le prolétariat, s'il voulait s'emparer
du pouvoir, deviendrait lui-même une classe dominante et exploiteuse :
le congrès réuni à Saint-lmier déclare :
- 1) que la destruction de tout pouvoir politique est le premier devoir
du prolétariat ;
- 2) que toute organisation d'un pouvoir politique soi-disant provisoire
et révolutionnaire pour amener cette destruction ne peut être qu'une tromperie
de plus et serait aussi dangereuse pour le prolétariat que tous les gouvernements
existant aujourd'hui ;
- 3) que, repoussant tout compromis pour arriver à l'accomplissement de
la révolution sociale, les prolétaires de tous les pays doivent établir,
en dehors de toute politique bourgeoise, la solidarité de l'action révolutionnaire.
Quatrième résolution
Organisation de la résistance
du travail
- Statistiques : La liberté et le travail sont la base de la morale, de
la force, de la vie et de la richesse de l'avenir. Mais le travail, s'il
n'est pas librement organisé, devient oppressif et improductif pour le
travailleur ; et c'est pour cela que l'organisation du travail est la
condition indispensable de la véritable et complète émancipation de l'ouvrier.
Cependant, le travail ne peut s'exercer librement sans la possession des
matières premières et de tout le capital social, et ne peut s'organiser
si l'ouvrier, s'émancipant de la tyrannie politique et économique, ne
conquiert le droit de se développer complètement dans toutes ses facultés.
Tout Etat, c'est-à-dire tout gouvernement et toute administration des
masses populaires, de haut en bas, étant nécessairement fondé sur la bureaucratie,
sur les armées, sur l'espionnage, sur le clergé, ne pourra jamais établir
la société organisée sur le travail et sur la justice, puisque par la
nature même de son organisme, il est poussé fatalement à opprimer celui-là
et à nier celle-ci. Suivant nous, l'ouvrier ne pourra jamais s'émanciper
de l'oppression séculaire, si à ce corps absorbant et démoralisateur,
il ne substitue la libre fédération de tous les groupes producteurs fondée
sur la solidarité et sur l'égalité.
En effet, en plusieurs endroits déjà on a tenté d'organiser le travail
pour améliorer la condition du prolétariat, mais la moindre amélioration
a bientôt été absorbée par la classe privilégiée qui tente continuellement
sans frein et sans limite, d'exploiter la classe ouvrière. Cependant,
l'avantage de cette organisation est tel que, même dans l'état actuel
des choses, on ne saurait y renoncer.
Elle fait fraterniser toujours davantage le prolétariat dans la communauté
des intérêts, elle l'exerce à la vie collective, elle le prépare pour
la lutte suprême.
Bien plus, l'organisation libre et spontanée du travail étant celle qui
doit se substituer à l'organisme privilégié et autoritaire de l'Etat politique,
sera, une fois établie, la garantie permanente du maintien de l'organisme
économique contre l'organisme politique.
Par conséquent, laissant à la pratique de la révolution sociale les détails
de l'organisation positive, nous entendons organiser et solidariser la
résistance sur une large échelle. La grève est pour nous un moyen précieux
de lutte, mais nous ne nous faisons aucune illusion sur ses résultats
économiques. Nous l'acceptons comme un produit de l'antagonisme entre
le travail et le capital, ayant nécessairement pour conséquence de rendre
les ouvriers de plus en plus conscients de l'abîme qui existe entre la
bourgeoisie et le prolétariat, de fortifier l'organisation des travailleurs,
et de préparer, par le fait des simples lunes économiques, le prolétariat
à la grande lutte révolutionnaire et définitive qui, détruisant tout privilège
et toute distinction de classe, donnera à l'ouvrier le droit de jouir
du produit intégral de son travail, et par là les moyens de développer
dans la collectivité toute sa force intellectuelle, matérielle et morale.
La Commission propose au congrès de nommer une commission qui devra présenter
au prochain congrès un projet d'organisation universelle de la résistance,
et des tableaux complets de la -statistique du travail dans lequel cette
lutte puisera de la lumière. Elle recommande l'organisation espagnole
comme la meilleure jusqu'à ce jour.
Autres
articles :
La
Commune de Paris
; La Commune de Marseille
; l'AIT et la Commune de Paris ; Histoire
de l'AIT
Bakounine Marx pendant la commune
; Pierre
Kropotkine (biographie) ;
Le
congrès de l'AIT à Bâle 1869 : le compte-rendu
de J. Guillaume, la question de la propriété, de l'héritage.
James
Guillaume de l'esprit libertaire dans la première Internationale
(AIT) ;
A
lire :
L'Internationale
(James Guillaume)
; Idées sur l'organisation sociale (James
Guillaume)
;
Michel Bakounine (Oeuvres
complètes) ;
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