|

|
Le conflit en Irak, envahissant
petits écrans et journaux, relance un débat depuis longtemps
amorcé : celui de photographier la guerre. Cette polémique
concerne tout autant la crédibilité documentaire de la photo,
objet de retouche et de manipulation, que sa dimension éthique
: la guerre peut-elle être le sujet d'une uvre d'art ? Cette
controverse sur guerre et art, si elle ne date pas de la nuit des temps,
remonte au moins à la fin du XIXe siècle. En effet, la Commune
de Paris, contemporaine du début de la photographie instantanée,
constitue le premier grand évènement révolutionnaire
photographié. L'étude de son iconographie révèle
que déjà la photo revêt une triple dimension : oeuvre
d'art, document officiel et propagande.
La production photographique
de la Commune est limitée à cause des contraintes techniques.
Malgré l'avènement de l'instantané, le temps de pose
encore long et le matériel trop lourd empêchent de prendre
des clichés sur le vif. C'est pourquoi le corpus comporte essentiellement
trois types d'images : les scènes de rue, les portraits, et les
ruines. En effet, les photographes ont souhaité immortaliser les
temps forts de l'insurrection : les canons de Montmartre, les barricades,
et surtout la Colonne Vendôme qui est l'évènement
le plus photographié. Le plus souvent, les communards figurent
à côté des monuments ou des barricades. Fiers et sérieux,
ils posent pour la postérité comme des héros d'un
jour. Déjà, la photo est un moyen de laisser une empreinte
durable dans l'Histoire. En outre, ces photos de groupe témoignent
du mélange hétéroclite de la population parisienne
: des gens de tous les âges, tous les sexes, toutes les professions
sont réunis dans une atmosphère nonchalante.
Il existe une multitude de
portraits des principaux acteurs de la Commune : des versaillais, des
ecclésiastiques, mais aussi des fédérés et
des communards incarcérés. Outre leur fonction judiciaire,
ces clichés ont acquis un intérêt commercial : la
curiosité des touristes pour ces photos ont engendré une
nette reprise des ventes des portraits - cartes de visite.
Derrière ce constat se profile l'enjeu commercial de la guerre,
indéniable mais fort peu remis en cause :
OUI, la guerre fait vendre, mais peu ont de scrupule à en faire
des bénéfices !
Enfin, les ruines constituent un fascinant corpus de photos qui portent
non sur les évènements en eux-mêmes, mais plutôt
sur leurs conséquences matérielles.
 |
C'est pourquoi,
les ruines sont avant tout porteuses d'une symbolique idéologique
: pour les communards, elles représentent la destruction du
capitalisme et du monde bourgeois alors que pour les versaillais,
elles révèlent la mentalité nihiliste des insurgés.
Au-delà de cette vision manichéenne, certains photographes
ont vu dans la beauté esthétique des ruines une échappatoire
à la haine et à la honte de telles destructions. La
prise de vue ou la composition des photos soulignent la dimension
esthétique des monuments détruits. Ainsi, les ruines
deviennent plus qu'une simple preuve matérielle de l'évènement
historique, elles sont élevées au statut d'uvre
d'art. Or, cette dimension artistique conférée aux ruines
va à l'encontre de la conception habituelle des photos de destructions
: les décombres causés par les combats sont censés
inspirer un sentiment de colère, d'indignation face aux horreurs
de la guerre, alors qu'ici, ils suscitent une impression de beauté
esthétique. C'est même toute une mythologie qui s'est
façonnée autour des ruines : dans de nombreux témoignages
écrits, elles sont anthropomorphisées, comme si elles
évoquaient indirectement les communards morts. |
Dès lors, ces images
soulèvent le problème de l'éthique : est-il amoral
d'éprouver une attirance esthétique plutôt que d'être
attristé et révolté face à des photos de ruines
représentant les ravages de la guerre ? Encore aujourd'hui, la
discussion reste ouverte
Certes, la Commune lance le
débat sur la dimension artistique des images de guerre, mais elle
constitue aussi une étape importante dans l'utilisation de la photo
comme un document officiel.
Bien que le dessin soit toujours dominant, la photo, en tant que témoin
et preuve, devient progressivement prééminente sur la reproduction
manuelle. Plus réaliste, donc (soi-disant) plus sure et plus précise,
elle est considérée comme un document irréfutable
que la police utilise afin d'identifier et d'arrêter les communards
(c'est donc pour empêcher toute identification que certains visages
sont grattés ou flous sur de nombreuses photos).
En outre, les portraits réalisés dans les prisons servent
à établir des dossiers sur les insurgés incarcérés.
Ainsi, à partir de la Commune, la photo, qui acquière une
fonction administrative et judiciaire, devient aussi un instrument d'identification
et de répression. Par ailleurs, l'importante diffusion des portraits
des communards relance l'industrie photographique. L'ampleur des ventes
des clichés sur la Commune préfigure la médiatisation,
voire la sur-médiatisation, des conflits actuels. Mais, fidèle
à ses principes, le gouvernement contrôle étroitement
la commercialisation des photos car elles entretiennent le souvenir des
évènements et des individus. Inquiet face à l'engouement
de la population , il décrète en décembre 1871 l'interdiction
absolue "d'exhiber, colporter et mettre en vente les images et les
emblèmes de nature à troubler la paix publique" et
notamment " les portraits des individus poursuivis ou condamnés
pour leur participation aux derniers faits insurrectionnels ". Rapidement,
la photo fait donc l'objet de censure pour supprimer toute forme d'opposition
et devient un instrument de propagande au service du gouvernement.
En fait, la Commune constitue un point charnière dans la fonction
de la photographie.
Son aspect réaliste en fait un document jugé incontestable,
utilisé dorénavant comme un témoignage historique
mais aussi comme un nouvel instrument de répression. Malgré
les manipulations et les photomontages, la confiance dans la chose photographiée
est largement partagée à la fin du XIXe siècle. Mais,
à l'aube du XXIe siècle, la société n'est
pas beaucoup plus méfiante envers les images que les médias
diffusent à tout va. Or, depuis la Commune, les problèmes
concernant le médium de la photo n'ont pas évolué
: elle reste un objet de manipulation, un outil de propagande politique,
une éternelle victime de la censure, un important enjeu commercial
et une source d'interrogations éthiques et morales. Mais, au-delà
de tous ces aspects, la photo contribue avant tout à nourrir la
mémoire des évènements : en témoigne le cliché
de Disdéri, montrant des cadavres de communards dans leur bière,
qui s'est imposé à l'imaginaire collectif comme l'emblème
de la Commune.
Les photographes de la commune
: engagement politique ou simple curiosité ?
Malgré l'arrêt de la parution du Moniteur photographique,
le journal officiel de photographies, et la fermeture de nombreux ateliers,
une petite activité photographique se maintient quand même.
Certains photographes d'ateliers sont poussés dans la rue par intérêt
ou par conviction et s'improvisent reporter. Ils proposent un regard sur
l'insurrection parisienne plus proche des communards. En témoigne
l'ouvrage de Bruno Braquehais, Paris sous la Commune, qui en donne une
double vision : d'une part, il fait figure de documentaire avec des photos
quasi-officielles des évènements ; d'autre part il offre
un spectacle humaniste avec des images joyeuses du peuple insurgé.
Au contraire, le photographe versaillais Eugène Appert est davantage
connu pour ses convictions anti-communardes. Il est chargé par
les autorités judiciaires de photographier les lieux où
les communards ont fusillé des otages pendant la Semaine Sanglante,
et il est autorisé à réaliser des portraits de communards
incarcérés. Mais, l'origine de ce travail reste incertain
: commande officielle ou initiative personnelle ? En tout cas, Appert
est fortement associé à la répression après
la Commune : non seulement ses portraits sont largement diffusés,
mais il réalise de nombreux photomontages anti-communards rassemblés
dans Les
Crimes de la Commune. Ses photomontages mettent en scène
surtout des exécutions d'otages, aux figures de martyrs, par des
communards cruels et violents. Ces détails physionomiques, qui
permettent de reconnaître les fédérés des versaillais,
rentrent dans la logique de propagande inhérente à toute
guerre : dans un conflit, il est essentiel de reconnaître qui est
tué par qui.
En fait, les photomontages traduisent en images des figures récurrentes
anti-communardes de l'époque : la Commune est présentée
comme une véritable orgie dont jouissent pleinement les fédérés,
des brutes et des alcoolos, et les communardes obscènes, hideuses
et féroces. Bref, ce sont des photomontages dignes des plus belles
images d'Epinal et peu crédibles à cause des effets de perspective
discordants.
De plus, Appert prend une certaine liberté avec l'exactitude historique
afin de dramatiser les scènes : il multiplie les acteurs ou il
fait figurer les responsables des exécutions alors qu'en réalité
ils étaient absents
En fait, le travail d'Appert prouve que,
dès l'origine, la photo est manipulée à des fins
idéologiques. Comme quoi art et propagande ont très vite
fait bon ménage !
Jules Raudnitz semble aussi prendre position contre la Commune dans Le
Sabbat Rouge
qui présente une série de douze épreuves stéréoscopiques.
Les stéréoscopies permettent de montrer les moments difficiles
à photographier, tels les combats de rue qui sont représentés
avec une rare violence. Les visages monstrueux des communards, aux traits
grotesques et démoniaques, ainsi que les titres des photos (Les
Pétroleuses du Ministère des Finances, les Infernaux de
la Bastille), laissent présumer une vision plutôt anti-communarde
des évènements. En effet, les images retranscrivent l'opinion
majeure des gens sur les insurgés, considérés comme
des bandits, des scélérats, des diables. Toutefois, les
photos suggèrent une évolution des mentalités : à
la violence des combats succèdent le retour au calme, à
la haine se substitut un sentiment de pitié, de compassion devant
les files de prisonniers en partance pour les forts. Ainsi, Le Sabbat
Rouge apparaît comme un ouvrage ambigu qui évoque l'horreur
du combat fratricide, plus que la distinction entre bons versaillais et
méchants communards.
Chloé
Rosell
Janvier 2003
Des communards "assassinés"
pendant la semaine sanglante.
Nadar,
le grand absent de la Commune ?
Quand "on" photographie, Michel Bakounine, Elisée et
Paul Reclus, Jean Grave et autres militants anars de la fin du XIX siècle,
"on" ne peut être insensible à un événement
comme la Commune de Paris.
Nadar est un surnom qu'il utilisa d'abord pour écrire des articles
et dessiner des caricatures.
Dès 1848, il est sensible aux idées socialistes. Il participe
à l'aide des révolutionnaires polonais. Il prend très
rapidement position contre Napoléon III. Il commence à photographier
et utilise de nouvelles méthodes (la photographie depuis un ballon).
En 1870 pendant le siège de Paris, il "réquisitionne"
des ballons qu'il utilise à des fins militaires. cette activité
permet aussi de tisser des liens avec les zones "libres".
Il rencontre les frères Reclus, mais curieusement restera à
l'écart de la Commune.
Dès la fin de la semaine sanglante, il aidera de nombreux communards
à s'enfuir et à se cacher.
Il se rapproche de plus en plus des idées libertaires, il aidera
J. Grave et sa revue : les Temps Nouveaux.
Autres
articles :
La
Commune de Paris ; l'AIT
pendant la Commune de Paris (textes et déclarations) ;
Marx-Bakounine et la Commune de Paris ; La
Commune par elle-même (textes et déclarations de la Commune)
;
Courbet, Proudhon
et la Commune de Paris ; la
Commune de Paris, l'éducation et la culture ;
Place au peuple,
place à la Commune ! (texte de Jules Vallès) ; la
semaine sanglante (22-29 mai 1871)
Extrait
du procès de la communarde Louise Michel (décembre 1871
Versailles).
La
Commune de Marseille ; Biographies
de militants marseillais ; Les
insurrections communalistes en province ;
la
Commune dans le XIIIè arrondissement (la journée du
18 mars) ;
Eugène
Varlin ; Louise
Michel ; Nathalie
Lemel ;
Louise la Canaque,
les trépidantes aventures de Louise Michel en Nouvelle Calédonie
;
A propos du Film la Commune de Peter Watkins ;
A
lire :
la Commune photographiée (Edition des Musées
nationaux) ;
Sur les traces de la Commune (les amis de la Commune) ;
A
voir :
Un site à
voir Plus
de 1200 photos sur la Commune de Paris et les Communard-e-s ;
la Commune, un film de Peter Atkins,
les photos au musée de Saint Denis (93 - Ile de France)
|