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Le 4ème congrès de l'A.I.T. à Bâle, 1869 :
le compte-rendu de James Guillaume ; la question de la propriété (individuelle ou collective) ; la question du droit à l'héritage
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Pindy délégué
"parisien"
à Bâle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



Voici le compte-rendu qu'à mon retour du Congrès de Bâle, je publiai dans le Progrès (N° 19 du 18 septembre 1869). L'Egalité (de Genève) et le Mirabeau (de Verviers) ont repris cet article.
James Guillaume


Le Congrès de Bâle.

Le peu d'espace dont nous disposons ne nous permet pas de donner un compte-rendu détaillé du quatrième Congrès de l'Association Internationale des Travailleurs, qui s'est tenu à Bâle du 6 au 12 septembre ; nous ne ferons que résumer ses tendances et ses principales résolutions.

Les points qui doivent tout d'abord être relevés comme les plus importants, comme les véritables caractéristiques du Congrès, sont les suivants : le refus du Congrès d'entrer en matière sur la question de la législation directe par le peuple, et par conséquent de s'occuper des réformes purement politiques, malgré les efforts faits pour l'entraîner sur ce terrain par MM. Rittinghausen, Goegg, Liebknecht, etc. L'imposante majorité qui s'est prononcée contre la propriété individuelle et le choix de Paris pour siège du prochain Congrès.

Les trois premiers jours du Congrès avaient été remplis tout entiers par des questions administratives, par l'incident Rittinghausen, et par la lecture des rapports du Conseil général et des Sections. Pour éviter à l'avenir la perte d'un temps précieux, le Congrès a décidé qu'on ne lirait plus dorénavant de rapports particuliers pour chaque section, et il a élaboré, pour faciliter la tenue régulière des séances et la fixation des détails de l'ordre du jour, un Guide pratique des Congrès, qui entrera en vigueur l'année prochaine.

C'est le jeudi seulement que fui abordée la question capitale, la première du programme, celle de la propriété foncière. Le Congrès de Bruxelles s'était déjà prononcé la propriété collective du sol. Mais les anti-collectivistes ayant prétendu qu'à Bruxelles la question n'avait pas été suffisamment approfondie, le Conseil général l'avait remise à l'étude pour cette année. On trouvera dans le compte-rendu officiel, dont la publication a été confiée pour cette fois aux sections belges, les détails de la discussion. Il suffira de dire que la Commission du Congrès proposait, à l'unanimité, les deux résolutions suivantes :
1° Le Congrès pense que la société a le droit de rendre le sol propriété collective.
2° Le Congrès pense qu'il y a nécessité à transformer le sol en propriété collective.

Ces résolutions ne trouvèrent d'autres adversaires qu'un très petit groupe de délégués parisiens, les mêmes qui avaient déjà combattu la collectivité à Bruxelles : Chemalé, Tolain, Murat, plus le journaliste Langlois, un des exécuteurs testamentaires de Proudhon.

Parmi les discours prononcés pour et contre, le plus remarquable fut celui de Hins, qui l'an passé à Bruxelles avait été le plus ardent défenseur de la propriété individuelle, et qui figurait maintenant au premier rang des champions de la propriété collective. Il reprit un à un les arguments des individualistes, et montra comment il avait été amené à en découvrir le côté faible, et de quelle manière le principe collectiviste avait fini par s'imposer victorieusement à son intelligence.

Le vote sur les deux résolutions eut lieu par appel nominal. En voici le résultat :
1ère résolution : 54 oui, 4 non, 13 abstentions, 4 absents.
2ème résolution : 53 oui, 8 non, 10 abstentions, 4 absents.

Il sera utile d'ajouter ici quelques observations. Une partie de la presse bourgeoise cherche à faire croire que le vote a été emporté par la coalition des Anglais, des Belges et des Allemands, dirigée par le Russe Bakounine, laquelle coalition aurait écrasé les délégués de Paris, représentants de l'intelligence et du principe individualiste. Or il faut noter que plusieurs délégués de Paris, entre autres Varlin et Tartaret, ont voté oui, et que les délégués d'autres villes françaises, entre autres Lyon et Marseille, ont également voté oui.

Il est en outre intéressant de savoir que sur les votants négatifs, il y en a deux, Murat et Tolain, qui avaient été délégués par des corporations d'opinion collectiviste, et dont le vote ne représente donc rien d'autre qu'une opinion personnelle.
Tous les délégués de la Suisse, tant allemande que française, ont voté oui, à l'exception de deux abstentions dont nous allons parler. Genève avait envoyé cinq délégués: trois d'entre eux, Brosset, Heng et Bakounine (qui était délégué de Genève, quoi qu'en aient dit des malveillants qui prétendent mieux connaître nos affaires que nous-mêmes), ont voté oui ; un quatrième, Grosselin, s'est abstenu, mais il a déclaré à Murat de Paris, en notre présence, qu'il était venu à Bâle individualiste et qu'il s'en retournait collectiviste ; enfin le dernier, Henri Perret, délégué spécialement par la fabrique genevoise avec le mandat de voter non, n'a pas osé le faire, et s'est contenté de s'abstenir.

Un dernier point. Que les bourgeois ne se glorifient pas trop des quatre non parisiens, et qu'ils ne s'imaginent pas que ces non-là soient en leur faveur. Les délégués se sont divisés sur cette question passablement abstraite du collectivisme et de la rente foncière ; mais aucun d'eux, aucun, ne veut le maintien de la propriété sous sa forme actuelle. Tolain, au nom de ses amis, a repoussé énergiquement l'épithète d'individualiste qu'on voulait leur appliquer; leur doctrine est non l'individualisme, mais le mutuellisme. Ils veulent comme nous la destruction de tous les privilèges de la bourgeoisie. Que nos ennemis ne cherchent pas à dénaturer les choses, et à représenter comme des adversaires des hommes qui s'entendent sur le point essentiel; et qu'ils sachent, une fois pour toutes, que le Congrès s'est prononcé avec une formidable unanimité sur la nécessité de la liquidation sociale par la révolution.

La seconde question du programme était celle de l'héritage. La Commission du Congrès concluait unanimement à l'abolition de l'héritage, et présentait des résolutions dans ce sens. Malheureusement un délégué anglais, Eccarius, au nom du Conseil général, présenta de son côte des résolutions analogue pour le fond, mais motivées d'une manière différente. Aussi, lors du vote, on ne put obtenir de majorité complète ni pour l'une ni pour l'autre des propositions, et on n'eut pas le temps de s'entendre sur une rédaction qui eût pu concilier les deux avis.

Le vote sur les résolutions de la Commission donna 32 oui, 23 non, 13 abstentions, et 7 absents. Les non et les abstentions représentent les voix des partisans de la propriété individuelle et celles des communistes par l'Etat, alliés pour rejeter les résolutions de la Commission.
Les oui sont presque tous les voix des collectivistes anarchistes. Les résolutions du Conseil général obtinrent 19 oui, 37 non, 6 abstentions, avec 13 absents. Cette fois, les oui sont les communistes autoritaires ; les non et les abstentions sont les collectivistes anarchistes unis aux mutuellistes.

Sur la troisième question, caisses de résistance, le Congrès retrouva son unanimité.
Des résolutions tendant à provoquer la formation de caisses locales de résistance, leur fédération par corps de métier, leur centralisation par le moyen du Conseil général, furent adoptées d'un commun accord. Divisée sur certaines questions théoriques, que l'expérience de l'avenir pourra seule résoudre définitivement, l'Internationale ne forme plus qu'un seul faisceau aussitôt qu'il s'agit de la lutte actuelle contre l'exploitation bourgeoise.
La quatrième question -l'instruction intégrale- et la cinquième -le crédit- ne purent être discutées faute de temps.

James Guilaume


Question du droit d'héritage

La Commission chargée de faire rapport sur la question du droit d'héritage se trouva ainsi composée : trois Français, Dereure (Paris), Richard (Lyon), Bakounine ( Lyon) ; trois Allemands, Liebknecht (Congrès d'Eisenach), Hess (Berlin), Lïecker (Sections allemandes de la Suisse) ; deux Suisses, James Guillaume (Locle, Heng (Genève) ; deux Belges, Brismée (Bruxelles), De Paepe (Sections du bassin de Charleroi) ; un Espagnol, Rafael Farga-Pellicer (Centre fédéral des sociétés ouvrières de la Catalogne) ; il faut y ajouter le résident du Congrès, Hermann Jung, Suisse habitant Londres, délégué du Conseil général .

La majorité de la Commission se rallia aux idées soutenues par Bakounine. Le Conseil général avait préparé sur la question un rapport évidemment rédigé par Marx, et qu'Eccarius avait été chargé de présenter au Congrès ; mais je n'ai pas souvenir qu'il ait été parlé de ce rapport au sein de la Commission. Il n'en fut donné connaissance, je crois, que dans la séance du Congrès. La Commission ne comprenait aucun mutuelliste, en sorte que nous parûmes nous trouver tous d'accord ; j'ai raconté, dans le "Mémoire de la fédération jurassienne" (p.81), comment Jung me disait, comme à un coreligionnaire : " Mon cher, cette fois, je crois que nous pouvons nous déclarer franchement communistes ". Seul De Paepe avait une façon particulière de comprendre la question. Dans un rapport rédigé par lui et présenté au nom de la Section bruxelloise, il avait écrit : " Dans une société comme celle vers laquelle nous tendons, où la propriété foncière individuelle est abolie.... où les machines et les instruments de travail deviennent la propriété collective des groupes qui les font fonctionner.... où l'accumulation de grandes richesses par un particulier devient impossible .... il ne reste aux mains des individus, comme passibles d'être transmis par voie d'hérédité, que les choses usuelles, les objets de consommation personnelle ou de ménage, plus quelques épargnes en monnaie peut-être... ; est-il juste ou injuste que cet avoir individuel puisse être transmis à la postérité par vole d'héritage individuel ?" Et il déclarait "qu'il était juste que l'individu pût transmettre cet avoir à ceux qui sont ses enfants de par la nature ou de par l'adoption"; que "la possibilité pour le père de famille de transmettre son avoir à ses enfants pouvait être un stimulant pour le travail et un préservatif contre le gaspillage" et enfin que, "dans un milieu où la société donne à chacun une instruction commune et complète en même temps qu'elle garantit à chacun les instruments de travail, l'héritage individuel ne peut porter atteinte à l'égalité des moyens de développement physique et intellectuel", Quant à l'abolition complète ou partielle de l'hérédité comme moyen d'opérer progressivement la liquidation sociale, De Paepe disait "qu'il ne faut pas être prophète pour voir que cette abolition, pas plus que toute autre mesure pacifique, n'est dans les choses probables".

La discussion eut lieu dans la séance du vendredi après-midi (10 septembre) Brismée présenta, au nom de la Commission, le projet suivant de résolution :
Considérant que le droit d'héritage, qui est un élément essentiel de la propriété individuelle, a puissamment contribué à aliéner la propriété foncière et la richesse sociale au profit de quelques-uns et au détriment du plus grand nombre, et qu'en conséquence il est un des plus grands obstacles à l'entrée du sol à la propriété collective;
Que d'autre part le droit d'héritage, quelque restreinte que soit son action, en empêchant que les individus aient absolument les mêmes moyens de développement moral et matériel, constitue un privilège dont le plus ou moins d'importance au fond ne détruit point iniquité en droit, et qui devient ainsi une menace permanente au droit social.
Qu'en outre le Congrès s'est prononcé pour la propriété collective, et qu'une telle déclaration serait illogique si elle n'était corroborée par celle qui va suivre,
Le Congrès reconnaît que le droit d'héritage doit être complètement et radicalement aboli, et que cette abolition est une des conditions indispensables de l'affranchissement du travail.

Cette rédaction laissait beaucoup à désirer, et on pouvait surtout lui reprocher de ne pas caractériser de façon satisfaisante la nature du rapport existant entre la déclaration votée par le Congrès relativement à la propriété collective et celle qu'on lui demandait relativement au droit d'héritage. Prétendre que la première déclaration serait "illogique" si elle n'était pas corroborée par la seconde, était d'un raisonnement boiteux.
Heureusement, Bakounine devait, dans la discussion, tirer les choses au clair, et remplacer cette piètre logomachie par des arguments sérieux.

Eccarius donna lecture du rapport du Conseil général -c'est-à-dire de l'opinion de Marx- sur la question, en déclarant que les choses y étaient envisagées à un point de vue tout différent de celui de la Commission. Ce rapport disait : "La loi de l'hérédité n'est pas la cause, mais l'effet, la conséquence juridique de l'organisation économique actuelle de la société, ... ce que nous avons à discuter, c'est la cause et non l'effet ... a disparition du droit d'héritage sera le résultat naturel d'un changement social abolissant la propriété individuelle dans les moyens de production, mais l'abolition du droit d'héritage ne peut être le point de départ d'une pareille transformation sociale. Cela serait aussi absurde que de vouloir abolir la loi de l'offre et de la demande tout en continuant l'état actuel des conditions de l'échange ; ce serait faux en théorie et réactionnaire en pratique. En traitant des lois de l'héritage nous supposons nécessairement que la propriété individuelle dans les moyens de production continue d'exister. Toute mesure concernant le droit d'héritage ne peut conséquemment avoir rapport qu'à un état de transition sociale. Ces mesures transitoires ne peuvent être que les suivantes :
A. Extension de l'impôt sur le droit d'héritage... ; B. Limitation du droit de tester..."

Ainsi, après une déclaration théorique très radicale -l'abolition de la propriété individuelle, d'où découlera naturellement la disparition du droit d'héritage- Marx aboutissait à des mesures pratiques très propres à orner un programme politique genevois ou zurichois : impôt sur les successions, limitation du droit de tester.
Bakounine lui, on va le voir, ne prenait pas pour point de départ théorique l'hypothèse d'un état social où la propriété aurait été abolie : constatant, au contraire, le fait de l'existence de la propriété individuelle, et ressentant qu'elle serait très difficile à transformer, chez les paysans, en propriété collective, il voulait au moins, par l'abolition du droit d'héritage, enlever à l'ordre de choses existant la sanction juridique et transformer en une simple possession de fait ce qui avait été jusque-là une propriété revêtue de la garantie sociale.

Chemalé, en ouvrant la discussion, déclara que le vote sur la propriété collective emportait la décision sur l'héritage !
Une fois la propriété individuelle abolie, de quoi pourrait-on bien hériter ?

Varlin répondit : Si nous étions arrivés à faire rentrer tous les instruments de travail, ainsi que le sol, à la propriété collective, il est évident que la question de l'héritage n'aurait plus d'importance; mais nous n'en sommes pas là. Il reste encore une grande partie de l'outillage social dont nous n'avons pas aboli la propriété, même en principe ; si nous maintenons l'héritage dans ces conditions, nous maintenons l'inégalité, puisque certains enfants trouveront par voie d'héritage ce qui leur est nécessaire, tandis que d'autres en seront fatalement privés.

Bakounine dit qu'entre ceux qui pensaient qu'après avoir voté la propriété collective, il était inutile de voter l'abolition du droit d'héritage (c'était d'Eccarius et du Conseil général qu'il parlait), et ceux qui trouvaient qu'il était utile et même nécessaire de la voter, il n'y avait qu'une simple différence de point de vue.
"Les uns se placent en plein avenir, et prenant pour point de départ la propriété collective, trouvent qu'il n'y a plus lieu de parler du droit d'héritage. Nous, nous partons au contraire du présent, nous nous trouvons sous le régime de la propriété individuelle triomphante, et, en marchant vers la propriété collective, nous rencontrons un obstacle : le droit d'héritage. Nous pensons donc qu'il faut le renverser. Le rapport du Conseil général dit que le fait juridique n'étant jamais que la conséquence d'un fait économique, il suffit de transformer ce dernier pour anéantir le premier. Il est incontestable que tout ce qui s'appelle droit juridique ou politique n'a jamais été dans l'histoire que l'expression ou le produit d'un fait accompli. Mais il est incontestable aussi qu'après avoir- été un effet d'actes ou de faits antérieurement réalisée, le droit devient à son tour la cause de faits ultérieurs, devient lui-même un fait très réel, très puissant, et qu'il faut renverser si l'on veut arriver à un ordre de choses différent de celui qui existe.
C'est ainsi que le droit d'héritage, après avoir été la conséquence naturelle de l'appropriation violente des richesses naturelles et sociales, est devenu plus tard la base de l'Etat politique et de la famille juridique, qui garantissent et sanctionnent la propriété individuelle. Donc, il nous faut voter l'abolition du droit d'héritage."

Franz Mehring, parlant du Congrès de Bâle et du débat sur le droit d'héritage, a écrit : "Eccarius, au nom du Conseil général, défendit le point de vue logique, en montrant que le droit d'héritage naît avec la propriété Individuelle et disparaît avec elle ; tandis que Bakounine confondant la superstructure idéologique avec la base économique, voulait abolir l'héritage pour des motifs de justice, en tant que source d'inégalité. (Geschichtc der deutschen Sozialdemokratie, 2- ci., t. III, p. 370). On voit, par les paroles mêmes de Bakounine, combien l'appréciation de Mehring est Inexacte. Bakounine admet expressément, avec le Conseil général, que le fait juridique n'est jamais que la conséquence d'un fait économique. Il savait aussi en que Marx à quoi s'en tenir à ce sujet ; mais il ne s'est pas borné à cette constatation d'une vérité qui courait les rues, et il a dit encore une, autre chose, bonne à méditer : c'est que a ce droit, après avoir été un effet, devient à son tour la cause do faits ultérieurs, devient lui-même un fait très puissant, et que par conséquent : il faut renverser ce fait et détruire cette cause si l'on veut arriver à un ordre de choses différent.

Il indiqua ensuite un autre motif, et ici se marque très nettement la différence entre sa conception d'une transformation sociale et celle des communistes d'Etat :
On nous a beaucoup parlé de pratique. Eh bien, c'est au nom de la pratique que je vous convie à voter l'abolition du droit d'héritage. On a dit aujourd'hui que la transformation de la propriété individuelle en propriété collective rencontrera de graves obstacles chez les paysans, petits propriétaires de la terre. Et, en effet, si, après avoir proclamé la liquidation sociale, on tentait de déposséder par décret ces millions de petits cultivateurs, on les jetterait nécessairement dans la réaction, et, pour les soumettre à la révolution, il faudrait employer contre eux la force, c'est-à-dire la réaction. Il faudra donc bien les laisser les possesseurs de fait de ces parcelles dont ils sont aujourd'hui les propriétaires. Mais si vous n'abolissez pas le droit d'héritage, qu'arrivera-t-il ? Ils transmettront ces parcelles à leurs enfants, avec la sanction de l'Etat, à titre de propriété. Si, au contraire, en même temps que vous ferez la liquidation sociale, vous proclamez la liquidation politique et juridique de l'Etat, si vous abolissez le droit d'héritage, que restera-t-il aux paysans ? Rien que la possession de fait, et cette possession, privée de toute sanction légale, ne s'abritant plus sous la protection puissante de l'Etat, se laissera facilement transformer sous la pression des événements et des forces révolutionnaires.

Le débat sur le droit d'héritage se prolongea beaucoup moins que celui sur la propriété collective : on était à l'avant-dernier jour du Congrès, et le temps pressait. Après le discours de Bakounine, la clôture fut demandée et votée; on entendit encore une harangue enflammée du fougueux Langlois, puis l'appel nominal fut fait sur la proposition de la Commission et sur celle du Conseil général ; en voici le résultat :
Proposition de la Commission.
Ont voté oui : Allemagne : Rittinghausen, Janasch, Becker, Krüger, Lessner. Autriche : Neumayer. Belgique : Hins, Robin, Bastin, Brisinée. Espagne : Rafael Farga-Pellicer, Sentinon. France : Varlin, Dereure, Bakounine, Bourseau, Outhier, Albert Richard, Louis Palix, Ch. Monter, Foureau. Italie : Caporusso. Suisse allemande : Collin. Suisse française : Heng, Brosset, Jaillet, Fritz Robert, François Floquet, James Guillaume, Martinaud, Schwitzguébel, Gorgé .
Ont voté non : Allemagne : Liebknecht, Hess, Würger. Amérique, Cameronterre, Applegarth, Cowell Stepuey, Jung, Eccarius. France : Tataret, Tolain, Pindy Chernalé, Fruneau, Murat, Langlois, Aubry, Piéton. Suisse allemande : Greulich, Frey, Leisinger, Starke, Quinch, Gutgerold ;
Se sont abstenus : Allemagne : Scherer, Goegg. Belgique : De Paepe. France : Flahaut, Franquin, Landrin, Dosb floussel, Mollin, Creusot. Suisse allemande, Bruhin. Suisse française, Grosselin ;
Absents : Angleterre, Lucraft. Allemagne, Sgier. Autriche : Oberwinder. Suisse allemande : Bürkly, Bohny, Boleter. Suisse française : B. Perret.

les congressistes à Bâle


Question de la propriété foncière.

Chaque membre du Congrès avait le droit de s'inscrire à l'une ou à l'autre des commissions. La Commission chargée de l'aire rapport sur la propriété foncière se trouva ainsi composée : cinq Français : Murat (Paris), ar n (Paris), Langlois (Paris), Creusot (Sotteville-lès-Rouen), Piéton (Elbeuf). Cinq Allemands : Lessner (branches allemandes en Angleterre), Rittinghausen (Cologne), Hess (Berlin), Janasch (Magdebourg), Becker (Sections allemandes de la Suisse). Un Anglais Lucralt (délégué du Conseil général de Londres) ; un Suisse : Collin (Bâle) ; un Belge : De Paepe (sections du bassin de Charleroi) ; un Espagnol : Sentinon (Section de Barcelone) et Section de l'Alliance de la démocratie socialiste de Genève).

La Commission, par dix voix contre quatre (celles de Murat, de Langlois, de Creusot et de Piéton), proposa au Congrès les deux résolutions déjà résumées dans l'article du Progrès reproduit ci-dessus, et dont voici le texte authentique d'après le procès-verbal :
1° Le Congrès déclare que la société a le droit d'abolir la propriété individuelle u sol et de faire entrer le sol à la communauté;
2° Il déclare encore qu'il y a aujourd'hui nécessité de faire entrer le sol à la propriété collective.

Quant à la manière dont la société devrait organiser la production agricole, des opinions diverses se produisirent au sein de la commission. La majorité, formée de Becker, Collin, Janasch, Lessner, Lucraft Rittinghausen, Sentinon, Varlin, était d'avis que "le sol doit être cultivé et exploité par les communes solidarisées."
Hess demanda la confirmation pure et simple des résolutions votées par le Congrès de Bruxelles.
Une minorité, dont De Paepe fut l'organe, pensait que "la société devait accorder l'occupation de la terre soit aux agriculteurs individuels, soit de préférence à des associations agricoles qui paieraient la rente à la collectivité." Sans admettre, comme le faisait De Paepe, que le sol dût appartenir à la collectivité sociale (et cependant Langlois déclarait que "la terre, n'est pas un produit de l'industrie humaine, appartient indistinctement à tous", les mutuellistes Langlois et Murat disaient toutefois que "tout en concédant à quelques-uns (individus ou groupes) le droit de, cultiver, à l'exclusion de tous autres, une partie du domaine commun, la société ne saurait leur abandonner aucun droit sur la rente foncière, et que cette rente appartient à la collectivité" ; ils se trouvaient donc pratiquement d'accord avec De Paepe sur le mode d'organisation de la production agricole.
La discussion eut lieu dans les séances du Congrès du jeudi après-midi et du vendredi matin et après-midi (9 et 10 septembre).

Le point de vue des mutuellistes fut exposé et défendu par Chemalé, Tolain, Langlois, Murat. Chemalé le résuma en ces termes : "Notre devise est celle-ci : L'outillage à celui qui le met en oeuvre ; la matière première à celui qui la transforme et lui donne la valeur. Et le cultivateur serait exclu de ce principe ? Nous voulons réaliser une société où, par la réciprocité des services et la mutualité des garanties, l'égalité résulte de la pratique de la liberté". Tolain, après avoir revendiqué les droits naturels de l'individu, auxquels la collectivité ne peut porter atteinte, proposa une déclaration ainsi conçue : "Le Congrès déclare que, pour réaliser l'émancipation des travailleurs, il faut transformer les baux de fermage, etc., en un mot, tous les contrats de location, en contrats de vente; qu'alors la propriété, étant continuellement en circulation, cesse d'être abusive par ce fait même ; que, par conséquent, dans l'agriculture comme dans l'industrie, les travailleurs se grouperont comme et quand ils le jugeront convenable, sous la garantie d'un contrat librement conclu, sauvegardant la liberté des individus et des groupes."

Parmi les communistes, Lucraft, Lessner, Eccarius redirent les arguments déjà connus. Cowell Stepney raconta que, dans le Wisconsin, il avait visité une tribu d'environ deux mille indiens Onéïdas : on avait donné à chacun d'eux un lot de terre ; mais, au lieu de faire de la culture individuelle, ils préférèrent unir leurs efforts et cultiver la terre en commun et, pour montrer que ces Indiens étaient des hommes de bon sens, Cowell Stepney ajouta que les missionnaires, malgré tous leurs efforts, n'avaient réussi à en convertir au christianisme que cinq dans l'espace de huit ans.

Bakounine, répondant à Tolain, dit que l'individu est un produit de la société, et que sans la société l'homme n'est rien. Tout travail productif est avant tout un travail social, la production n'étant possible que par la combinaison du travail des générations passées et de la génération présente, il n'y a jamais eu de travail qui puisse s'appeler travail individuel. "Il est donc partisan de la propriété collective, non seulement du sol, mais de toute la richesse sociale. Quant à l'organisation de la production agricole, il conclut à la solidarisation des communes, proposée par la majorité de la commission, d'autant plus volontiers que cette solidarisation implique l'organisation de la société de bas en haut, tandis que les propositions de la minorité supposent un Etat. Il demanda "la destruction de tous les Etats nationaux et territoriaux, et, sur leurs ruines, la construction de l'Etat international de millions de travailleurs, Etat que le rôle de l'internationale sera de constituer."

Hins fit le récit de sa conversion à l'opinion collectiviste. En étudiant de plus près la question de la propriété du sol, il avait dû reconnaître, qu'il n'était pas possible, au nom de la justice, d'admettre qu'avec le même travail deux cultivateurs obtinssent une somme inégale de produits. La supériorité naturelle d'un sol sur un autre crée la rente foncière. Il fut forcé de se dire que cette rente devait appartenir non au cultivateur mais à la collectivité. Seulement, après avoir admis que la société devait prélever la rente du sol, il reconnut que, sans s'en apercevoir, il était arrivé par là à la négation de la propriété individuelle, puisque c'est 1a jouissance de la rente qui constitue la propriété. L'examen d'une autre question acheva de lui démontrer que la propriété, dans une société égalitaire, devait se transformer inévitablement en simple possession. Jusque-là il avait été partisan de l'héritage; or, la discussion lui fit voir que par l'héritage on pouvait arriver à deux résultats également dangereux, ou bien un morcellement excessif de la terre, ou bien la monopolisation de la terre en un petit nombre de mains ; il fallait donc, pour parer à ce double danger, renoncer à la transmission héréditaire; et la suppression de l'héritage, c'est la suppression de la propriété.
Le procès-verbal du Congrès (p.73) met dans, la bouche de l'Allemand Goegg des déclarations qui feraient de lui un partisan de la propriété collective : Le salariat et le patronat doivent être abolis, et cette abolition conduit à la propriété collective du sol et à l'abolition du droit d'héritage. Reste l'organisation de la chose : c'est l'affaire du peuple, et c'est par la législation directe qu'il pourra y arriver.
Mais à en croire Goegg lui-même, ce délégué était partisan de la propriété individuelle. L'Egalité lui ayant prêté ces paroles : "Le droit a plus fort a créé la propriété individuelle; le moyen d'arriver à la propriété collective, c'est l'abolition du droit d'héritage". Goegg s'empressa de protester par une lettre où il disait : Le récit dans lequel vous me faites dire que le droit du plus fort a créé la propriété individuelle, et que le moyen d'arriver à la propriété collective est l'abolition du droit d'héritage, est, en ce qui me concerne, totalement inexact. Je déclare que je ne me suis jamais prononcé contre la propriété individuelle, et qu'à Bâle je n'ai pas voté pour l'abolition du droit d'héritage. (Lettre insérée dans l'Egalité du 8 octobre 1869.) Goegg n'en a pas moins voté nul sur les deux résolutions relatives à la propriété collective du sol. Aussi, quand des raisons politiques l'engagèrent -comme elles engagèrent également Liebknecht, après le Congrès- à dissimuler, il déclara qu'il n'avait pas voté pour l'abolition du droit d'héritage (voir plus loin l'explication de son vote), niais n'osa pas affirmer qu'il eût voté contre la propriété collective : il se contenta de prétendre, en invoquant misérablement, qu'il ne s'était jamais prononcé contre la propriété individuelle.
Qu'est-ce qu'une semblable explication pouvait bien signifier ?

Résolution : Le Congrès déclare que la société a le droit d'abolir la propriété du sol et de faire entrer le sol à la communauté.

Michel Bakounine intervient lors du congrès


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