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J'arrive au boulot (même
pas le travail, le boulot) et ça me tombe dessus, comme une vague
de désespoir, comme un suicide, comme une petite mort, comme la brûlure
de la balle sur la tempe,
Un travail trop connu, une
salle de contrôle écrasées sous les néons -
et les collègues que, certains jours, on n'a pas envie de retrouver.
Même pas le courage de chercher un autre emploi.
Trop tard.
J'ai tenté jadis, j'aurais pu faire infirmier à l'HP prof
de lycée technique, et puis non, manque de courage pour changer
de vie. Ce travail ne m'a jamais satisfait, pourtant je ne me vois plus
apprendre â faire autre chose, d'autres gestes. On fait avec, mais
on ne s'habitue pas.
Je dis " on " et pas "je " parce que je ne suis pas
seul à avoir cet état d'esprit: on en est tous là.
On en arrive à souhaiter
que la boîte ferme. Oui, qu'elle délocalise, qu'elle restructure,
quelle augmente sa productivité, qu'elle baisse ses coûts
fixes. Arrêter, quoi.
Qu'il n'y ait plus ce travail, qu'on soit libres.
Libres, mais avec d'autres soucis.
On sait que ça va arriver on s'attend. Comme pour le textile, les
fonderies... Un jour, l'industrie chimique lourde n'aura plus droit de
cité en Europe. Personne ne parle de ce malaise qui touche les
ouvriers qui ont dépassé la quarantaine et qui ne sont plus
motivés par un travail trop longtemps fait, trop longtemps subi.
Qu'il a fallu garder parce qu'il y avait la crise, le chômage et
qu'il fallait se satisfaire d'avoir ce fameux emploi, garantie pour pouvoir
continuer à consommer à défaut de vivre.
Personne n'en parle. Pas porteur.
Les syndicats le cachent, les patrons en profitent, les sociologues d'entreprise
ne s'y intéressent pas : les prolos ne sont pas vendeurs.
On a remplacé l'équipe
d'après-midi, bien heureuse de quitter I'atelier, C'est notre tour,
maintenant, pour huit heures. On est installés, dans le réfectoire,
autour des tasses de café, Les cuillères tournent mollement,
on a tous le même état d'esprit et aussi, déjà,
la fatigue devant cette nuit qui va être longue.
Qui parlera de l'enfer salarial
?
Non pas obligatoirement pour la pénibilité, mais pour toute
cette vie bouffée.
Une vie déjà trop petite que le salariat grignote encore
davantage.
" Une vie de con"
C'est ça qu'on pense lorsqu'on retire nos vêtements de travail
dans le vestiaire, assis devant une des rangées d'armoires métalliques,
avant de prendre la douche et partir.
Enfin, quitter ce lieu d'infamie.
La douche.
Ce n'est pas tellement qu'on ait plus travaillé que les autres
jours ou qu'on ait particulièrement transpiré (on a de la
chance, le boulot ici est propre; dans d'autres secteurs de l'usine, c'est
Cayenne ou Germinal). La douche, comme pour se débarrasser du travail
qui nous a collé à la peau pendant huit heures Se débarrasser
des scories du salariat, avant de retenir à la vie (1a vraie vie?).
La douche est le rituel
quotidien pour chacun d entre nous et malheur les jours où il est
impossible de l'utiliser à la suite d'un quelconque problème
technique. Le passage des consignes au collègue de la relève,
la douche et basta. Pour recommencer le lendemain... Jusqu'à la
retraite.
Parfois, des moments
forts, une ré-appropriation de sa vie, lorsqu'on sait dire "
Non ".
Un genre d'étincelle.
Pas celle qui met le feu à la plaine. Non.
Plutôt l'étincelle qu'il y a dans les yeux de ceux qui disent
: Ça suffit !
Arrêter l'atelier.
Appuyer sur les boutons, fermer les vannes, courir pour faire les manuvres.
Cette fois, c'est nous qui décidons. L'arrêt des machines,
c'est déjà une première victoire.
C'est la grève !
Tout est à l'arrêt: les machines, les turbines, les pompes
ne tournent plus ; les fluides ne circulent pu dans les tuyauteries ;
les cheminées ne déversent plus leurs poisons ; et, plus
que tout, le silence, le calme.
Imposant, ce calme.
Le symbole de notre force, pour dire non à la hiérarchie,
au petit chef, au patron.
Je ne parle pas des "journées
d'action", des grèves de vingt-quatre heures décidées
en haut lieu par nos stratèges syndicaux. Pas ces grèves
qui ne durent pas, qui servent juste à montrer un certain rapport
de forces, mais qui impliquent de retourner au turbin le lendemain.
Non, je parle de ces grèves qui arrivent dans les ateliers, comme
ça, sans (presque) crier gare.
On me dira que c'est catégoriel, certes. Pire même, ces grèves
ne touchent souvent qu'un secteur de l'usine.
C'est vrai que ce serait mieux : si on faisait "tous ensemble",
mais les prolos ne sont pas tous les jours des révolutionnaires...
on s'en serait rendu compte depuis longtemps. Parfois, ces grèves
sporadiques, qui éclatent dans un secteur, un seul atelier de l'usine,
font boule de neige et entraînent les autres secteurs. Par solidarité
ou pour les propres revendications des autres collègues.
Dire non, C'est jubilatoire.
C'est une façon de retrouver un peu de soi-même, un peu de
la fierté qu'on a perdue en acceptant le salariat. Comme si, pour
quelques jours, on prenait nos vies vraiment en main.
21 septembre Toulouse,
AZF - Total Fina :
Ce 21 septembre, vers 10 h
30, il y a des bruits, des rumeurs, concernant une usine qui aurait explose
à Toulouse. Tout de suite, quand on entend parler de Toulouse,
on pense à l'usine sur " (comme ils disent) qui appartient
au même groupe que la nôtre : Grande-Paroisse (GP), filiale
engrais d'AtoFina, elle-même filiale chimie du groupe TotalFinaElf
.
Quand c'est possible, dans les ateliers et les bureaux, on se branche
sur France Info, pour en savoir plus.
Ici, les gars souhaitent que ce soit une autre boîte. Au début,
les informations sont contradictoires, on n'arrive pas vraiment à
savoir.
Pourtant ça se précise : c'est bien l'usine AZF Grande-Paroisse
qui est touchée.
On y connaît quelques
collègues, des copains mutés, d'autres rencontrés
en stage, ou à l'occasion de manifs devant le siège parisien,
de rencontres syndicales, ou en coordination, ou bien lors ce comités
centraux d'entreprise (CCE)...
Essayer de les joindre par
téléphone s'avère impossible: toutes les lignes sont
en dérangement. On est comme des prisonniers dans l'usine sans
moyen d'en savoir plus. Dans certains ateliers, là aussi quand
c'est Possible, des collègues ont sorti la télé clandestine,
celle qui dort dans un placard et qui sert à voir quelques matchs
de font, lorsqu'on est de nuit. Sur les écrans, des images de FR3
Toulouse.
On est là, devant la
télé, éberlués, hébétés.
Dix jours après New York, ça continue.
Et là, ça nom touche davantage : les entrepôts détruits,
les tuyauteries saccagées, les tours cassées, on connaît,
on a les mêmes ici. A Rouen et Toulouse, on fabrique quasiment les
mêmes produits: nitrate, ammoniac, engrais.
Des produits dangereux, qui nécessitent du gaz, de l'hydrogène...
On travaille sur des bombes et on l'oublie.
On s'habitue au danger, du moins on n'y pense plus, sinon il y a longtemps
qu'on aurait quitté l'usine.
Sur les premières images
des blessés, un collègue croit reconnaître quelqu'un,
le visage ensanglanté. Peut-être. Puis d'autres images: des
voitures fracassées, le quartier du Mirail dévasté.
Si en arrivait ici, "chez nous", ce serait pareil : si le stockage
d'ammoniac explosait (il y a plein de sécurités mais...),
c'est dans un rayon de 6 kilomètres qu'il y aurait des dégâts.
Les premiers touchés seraient les quartiers populaires qui se sont
dangereusement approchés de l'usine.
Il n'y a encore pas si longtemps, des logements sociaux et des foyers
pour travailleurs étrangers ont été construits, à
peine à 100 mètres.
Les maires logent les prolétaires le long des usines.
A l'écran toujours,
en voyant les dégâts, on sait qu'il va y avoir beaucoup de
morts, même s'il y a de moins en moins de monde pour surveille et
faire tourner les machines. Les autres accidents chimiques très
graves, jusqu'à présent avaient eu lieu à l'étranger.
Aujourd'hui c'était pas notre tour, c'était pour les collègue
de Toulouse.
Un copain me dit : J'aimerais mieux que ce soit un attentat. Je comprends
son souhait, çà voudrait dire que le danger vient de l'extérieur
et que le matériel est irréprochable.
Les accidents du travail ne
sont jamais un fatalité, c'est une lente détérioration.
A Toulouse, comme ici, il y a vingt ans, il y avait 2000 salariés
; aujourd'hui on se retrouve 650 sur le site de Rouen et 450 à
Toulouse. Pour fabriquer encore plus qu'auparavant.
Les équipes ont été réduites au minimum, les
travaux de réparation se font au dernier moment, combien de fois
a-t-on du arrêter les ateliers juste avant la catastrophe ?
Parfois même, il y a eu des morts ou des blessés, mais on
en a à peine parlé, Il faut ajouter les entreprises inter
venantes qui connaissent moins bien le terrain la flexibilité,
les heures supplémentaires, le travail de plus en plus stressant
et fatigant, la banalisation par la hiérarchie de tâches
dangereuses
Les causes sont multiples.
Ici, aujourd'hui, les
collègues sont en état de choc. C'est comme si nous avions
subi le souffle de l'explosion.
Il y a de la compassion, bien sûr, mais aussi, pour mi grand nombre,
comme une prise de conscience de la réalité du salariat,
don cet accident est l'élément paroxystique : les patrons
veulent notre peau.
Nous qui subissons encore
actuellement un plan "social" et la suppression de 131 emplois,
nous nous attendions dans les semaines suivantes à l'annonce d'une
nouvelle fermeture de site dans le Nord (pour rassurer les actionnaires),
et nous en avions oublié la dangerosité de notre métier.
Je quitte l'atelier. L'usine est, aujourd'hui, horriblement calme, comme
si tous les employés étaient calfeutres, écoutant
France Info. Je ne sens pas de sentiment de révolte, plutôt
un repli sur soi.
En souhaitant que le vent tourne. je sors de l'usine. Envie de partir
loin de ces cheminées qui crachent d'horribles cumulus menaçants
et malodorants.
Demain, il faudra revenir
bosser et, comme pour la plupart de mes collègues, ce ne sera pas
de gaieté de cur.
Jean-Pierre Levaray -
Putain d'usine
Edition L'insomniaque.
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