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Nicolas et Sibille, ont
été interviewés durant l'été 2003 pour
Radio libertaire par l'équipe de Pas de quartier. Ils nous
racontent leur lutte.

Radio libertaire :
Quel regard portez-vous sur le mouvement des intermittents qui semble
un peu atypique ?
Sibille : Les intermittents sont rarement solidaires hors
compagnies car, du fait même de leur intermittence, ils sont mis
en concurrence. D'où ma surprise de voir à la salle Olympe
de Gouges (ODG) des gens fédérés solidaires, et déterminés
à abattre ce protocole inique. C'est ce qui m'a décidé
à apporter ma pierre à l'édifice.
Nicolas : La coordination dans laquelle nous nous inscrivons
tous les deux est celle des intermittents et précaires d'Ile-de-France.
Ce qui signifie que tous ne sont pas intermittents et si le combat présent
se cristallise autour de l'intermittence, cette coordination a pour vocation
d'être plus large que ça.
Sibille : Il y a toutes sortes de personnes qui nous ont
rejoints, telles que des professeurs, qui sont d'accord avec nos principes
de luttes contre la précarité en général.
Car, si ce protocole passe, 35 % d'entre nous vivront dans une forme grave
de précarité.
RL : Ce qui signifie qu'une fois le combat mené,
cette coordination continuera à se battre contre le RMA, le Pare
et toutes ces saloperies destinées à nous précariser
?
Sibille : Absolument. Le gouvernement ne s'attendait pas
à une réaction immédiate et si déterminée
des intermittents en général. Il pensait nous faire avaler
la couleuvre durant les festivals croyant que l'on n'aurait pas la trempe
d'agir sur les sites ni d'annuler les spectacles. Du coup, cela a maintenu
une pression sociale et événementielle qui fait que l'été
a été chaud.
Nicolas : Notre terrain de lutte est essentiellement celui
de l'intermittence mais nous sommes aussi présents ailleurs. On
était avant- hier au Louvre pour soutenir les archéologues,
il y a une semaine avec les Mac Do en lutte, et nous sommes d'ores et
déjà en train de nous inscrire dans un cadre interprofessionnel
ou interprécaire.
Sibille : à ODG, nous sommes structurés en
commissions, sous l'égide d'une assemblée générale
décisionnaire. Il existe déjà une commission interprofessionnelle
qui a pour vocation d'aider d'autres secteurs du public ou du privé,
tant sur le plan juridique que sur le plan de la structuration.
Les 30 et 31 juillet à Caen, il y avait une réunion où
nous avons rencontré les autres coordinations régionales,
présenté notre travail et vu quelle direction nous allions
prendre sur le plan national. Sur Paris, nous sommes une des coordinations
les plus structurées et les plus importantes, alors nous leur proposons
des moyens logistiques et des conseils.
RL : Comment
vit un intermittent ? Et quelles sont ses activités salariales
?
Nicolas : La moitié d'entre nous, soit 500 000 personnes,
touche moins de 5 000 F par mois. Mon cas est représentatif : je
touche 4 800 F d'Assedic les mois où je n 'ai pas de contrat, ce
qui me permet juste de survivre. La plus grande partie de mon activité
est non rémunérée. Je travaille pour trois compagnies.
Une ou je fais ce que j'aime et qui représente 80 % de mon travail
et où je suis non rémunéré. Une deuxième
où je bosse avec des adolescents à 10 F par heure et une
troisième compagnie de théâtre de rue où je
touche 20 F par heure. Sinon, je suis également acteur échassier,
ce qui ne me plaît pas du tout mais est très bien rémunéré
(800 F par heure). C'est une schizophrénie absolue dans mon activité,
et cette polyvalence est évidemment louée par le Medef.
Ce qui nous caractérise tous, c'est ce paradoxe et cette force
de travail gigantesque.
Sibille : Un musicien travaille son instrument, un acteur
son corps et sa voix, un metteur en scène écrit, réfléchit,
et cherche ceux avec qui il veut travailler. Tout ce temps n'est pas pris
en compte et donc impayé. Les petites compagnies n'ont pas les
moyens de rémunérer le temps de préparation d'un
spectacle. Pour les techniciens, ce sont des journées très
longues. Pour un spectacle que le public voit à 20 h 30, ils arrivent
à 7 heures, déchargent les camions, font la mise en place,
les réglages, les balances, et finissent de démonter vers
2 heures du matin. Tout ce temps n'est que rarement compté. La
précarité est non seulement dans les contrats, mais également
dans les conditions de travail stressantes, l'amplitude horaire importante,
et la recherche durant des 507 heures annuelles (43 jours) qui nous permettent
de garder notre statut.
Nicolas : J'arrive à faire entre 43 et 50 cachets
ce qui correspond à une cinquantaine de représentations
publiques par an. Seuls les spectacles sont payés... Lorsque je
suis metteur en scène, entre la recherche de financement, d'acteurs,
de moyens techniques et le jour de la représentation, cela peut
prendre un an .
Sibille : Imaginez alors le sacrifice fait par les compagnies
à Avignon obligées de saborder un an de travail dans la
précarité. Les médias parlent des compagnies du "in"
qui annulent leurs spectacles. Mais elles sont payées, ce qui n'est
pas le cas de celles du "off" qui essaient de se faire remarquer
par des programmateurs ! Faire grève est un grave problème
personnel pour des artistes qui vivent sans être payés, motivés
seulement par la programmation de leurs spectacles. Certains même
s'endettent pour financer leurs compagnies ! Leurs sacrifices nous donnent
une raison supplémentaire de lutter.
RL : Le gouvernement devient intelligent : il attaque les
profs au moment du bac et les intermittents lors des festivals. Il semble
que la culture rapporte beaucoup d'argent aux municipalités organisatrices
des festivals?
Sibille : L'argent que génère la culture est
conséquent, mais il ne finit pas dans la poche des intermittents
ni dans la caisse générale.
RL : Que pensez-vous des gloussements entendus dans les
médias sur " l'exception culturelle française "
?
Sibille : Au niveau de l'Europe, la tendance de l'Organisation
mondiale du commerce est de niveler par le bas, de faire perdurer une
population malléable dans la précarité. Et, de fait,
l'exception culturelle fait que nous, intermittents, sommes exceptionnels
en Europe. Nous sommes aussi en lien avec nos voisins suisses, allemands,
britanniques, via notre commission Europe, qui traduit tout ce que nous
faisons. Beaucoup de pays nous regardent, et tout le monde se rend bien
compte que notre système est générateur d'idées;
cette particularité de l'intermittence permet de renouveler les
forces culturelles françaises.
RL : En ce moment, la technique de tous les pays d'Europe
consiste à trouver un pays voisin qui fait plus con et plus vicieux
qu'eux pour justifier leur alignement. Alors quand on entend parler de
l'exception culturelle française, j'ai l'impression que c'est un
grand moment d'hypocrisie qui signifie : " Ces gens-là ont
raison, mais étant exceptionnels, ils sont condamnés. "
Sibille : Ils nivellent par le bas, leur politique est d'anéantir
tous les statuts pour lesquels nous nous sommes battus. Ils tentent aussi
de supprimer les droits d'auteur tels qu'ils existent en France en se
calquant sur les systèmes outre-Atlantique. Ce qui arrangerait
évidemment les grosses productions.
RL : En France les paroles ou écrits nouveaux appartiennent
à leur auteur, alors qu'aux États-Unis, cette règle
n'existe pas. Il faut faire des copyrights, les déposer...
Sibille : En plus d'être précarisés,
on se fait déposséder de nos créations !
RL : N'y a-t-il
pas un piège à défendre le système d'intermittent
du spectacle comme un système de financement de la culture ?
Sibille : C'est un financement détourné. Beaucoup
d'artistes, de techniciens, auraient aimé être permanents
de leur compagnie, se projeter sur du long terme. Or la précarité
ne le permet pas. C'est à l'état de financer la culture,
il s'agit d'un droit républicain. Ils sont en train d'abattre tous
les fondements de la République : social, éducation, culture,
etc. On voit où tend le gouvernement actuel.
Nicolas : Les intermittents sont les premiers à vouloir
remettre ce système actuel en cause. Voilà dix ans qu'on
le demande. On recherche de solutions, mais faisons les choses dans l'ordre
: d'abord, trouver un autre type de fonctionnement, puis arrêter
le système actuel. Aujourd'hui, c'est le contraire qui se passe.
RL : 35 % des intermittents risquent de disparaître
si la loi passe. A quoi ressemblera la culture en France dans cinq ou
six ans si tel est le cas ?
Sibille : Aux États-Unis, hors les mécènes,
rien ne tient la culture.
Nicolas : Il risque d'y avoir trois systèmes possibles
pour les artistes : être reconnus et toucher des subventions, avoir
un mécène ou vivre dans un underground total. C'est ce qui
se passe dans les pays anglo-saxons.
Sibille : Le Medef semble chercher à étouffer
les plus faibles d'entre nous qui sont loin d'être les moins imaginatifs.
Le spectacle de rue fait peur car l'État n'en contrôle pas
les artistes. Il ne touche pas le même public que les théâtres
institutionnels. Le théâtre de rue a toujours été
plus politisé aussi.

RL : Vous avez
failli ne pas venir à l'émission, ce soir. Pourquoi ?
Sibille : Les médias ne sont que des outils de l'état
ou du Medef. Des journalistes sont déjà venus nous filmer
mais après montage, le message que nous voulions faire passer a
été complètement déformé.
Notre liberté dérange. Elle est contagieuse. Certains parmi
nous ont démontré la dangerosité de ce protocole
alors même que la CFDT a signé sans se rendre compte des
dangers inhérents à celui-ci.
RL : Et ce n'est pas le genre de la CFDT de poignarder dans
le dos !
Sibille : Nous possédons maintenant une cassette
vidéo expliquant le protocole. à la base, le calcul de nos
salaires avec nos 507 heures n'est pas évident, mais le nouveau
protocole rentre dans des formules plus mathématiques
et quasi incompréhensibles pour la majorité d'entre nous.
Heureusement, parmi nous, quelques-uns les comprennent.
Nicolas : La capacité d'analyse d'un groupe d'individus
est en train de dépasser celle des syndicats dont c'est le boulot.
C'est nouveau dans le rapport de force avec le patronat et c'est peut-être
là que l'on fait peur aux syndicats, au gouvernement et aux patrons.
Sibille : On vient foutre le bordel entre les organisations
salariales et le gouvernement car on ne peut pas nous acheter, nous n'existons
pas. Nous n'avons pas le droit de signer des accords. Notre organisation
n'est pas pyramidale, donc on ne peut pas nous corrompre.
Nicolas : Ils nous reçoivent tout de même en
tant qu'organisation d'intermittents, et le gouvernement a commencé
ce matin à trouver des coquilles dans ces accords! Et si le droit
français est très précis, nous sommes aussi capables
d'analyser précisément ; nous allons faire tomber ce protocole
de toutes les manières.
RL : De toutes les manières, c'est-à-dire
?
Sibille : Nous n'avons pas le choix. C'est 35 % d'entre
nous qui disparaîtront dès la première année,
mais c'est 80 % d'ici trois ans. Donc, nous n'avons pas le choix. L'histoire
française démontre que lorsque le peuple est acculé,
il n'a qu'une seule réponse.
RL : Qui représente les syndicats qui ont signé
? Le Medef a signé mais est-il le représentant du monde
du spectacle ? Qui sont les signataires ? Qu'est-ce qui change exactement
avec ce protocole ?
Sibille : Les gouvernements passent mais le baron reste!
Les gros patrons de l'audiovisuel sont au Medef. Ce sont eux qui ont abusé
du système en utilisant des permittents, c'est-à-dire des
intermittents qui bossent tout le mois pour eux, mais dont quinze jours
sont payés par les Assedic.
RL : c'est-à-dire que ces employeurs font payer le
salaire de leurs employés par les Français ? !
Sibille : oui, on a mis le doigt dessus avec le collectif et on recherche
ces abus avec notamment l'Anpe.
RL : on entend
des syndicats parler au nom des intermittents du spectacle. Quelle est
la représentativité des grandes centrales chez les artistes
?
Sibille : Une loi de 1946 a fixé les groupes salariaux
représentatifs. Pour ce qui est des grandes confédérations,
la plus représentative est la CGT qui syndique environ 4 % des
intermittents, d'où notre poids en tant que collectif, car nous
représentons tous les intermittents du spectacle et pas seulement
les syndiqués. Même si nous laissons un temps de parole,
lors des assemblées générales aux syndicats, le collectif
n'est composé que d'individus.
RL : Voulez-vous aussi éviter une récupération,
puis un étouffement du mouvement de la part des syndicats ?
Sibille : C'est une attitude habituelle de certaines centrales.
Leurs objectifs ne sont pas les nôtres. à ODG, c'est la base
qui décide, il est donc impossible d'essayer d'acheter des responsables.
Nous sommes tous responsables. Nous savons également que nous allons
être un tremplin pour la rentrée sociale, et que notre structuration
sera minoritaire. Mais nous pouvons servir d'exemple.
Nicolas : On n'est pas non plus opposé aux syndicats.
ce sont juste les médias qui nous voient récupérés
par la CGT. De l'intérieur, toute tentative est vite bloquée.
RL : L'organisation que vous avez ressemble pour nous au
syndicalisme du XIXè siècle : un rassemblement de travailleurs
en lutte qui peut être intercorporatif et qui s'allie contre un
ennemi commun qu'est le patronat ou l'état qu'ils servent.
Sibille : On s'est pris en mains, comme chacun se sentant
menacé devrait le faire. Les artistes, qui ne sont pas solidaires
en général, arrivent à se sacrifier depuis maintenant
cinq semaines. Si chacun fait de même à la rentrée,
avec la même détermination, ceux d'en face ne tiendront pas
cinq minutes.
RL : ça serait l'anarchie !
Sibille : Oui, et même si c'est difficile, on a la
preuve que ça fonctionne. Nous nous sommes fédérés
par région avec cette même organisation horizontale. Nous
sommes coordonnés mais chaque région est libre de ses décisions
et de ses actions. Hier, 17 Drac (direction régionale des affaires
culturelles) ont été occupées simultanément.
RL : Comment arrivez-vous à éviter les fuite
lors de la préparation de vos actions ?
Sibille : Pas de fuite ! ce serait un fantasme ! Nous faisons
en sorte que très peu de personnes soient au courant à l'avance.
Nicolas : 98 % de nos actions ne nécessitent pas
de secret. Une ou deux personnes seulement sont au courant pour les 2
% qui restent. Ensuite, on se contente de suivre avec confiance ceux qui
savent.
Sibille : Nous sommes très surveillés depuis
que nous nous sommes penchés sur les intermittents de l'audiovisuel.
Là, ça touche à l'organe d'état qu'est la
télévision. Au début, dans l'audiovisuel, ils n'avaient
pas compris qu'eux aussi étaient touchés, c'est pourquoi
on les tient activement informés.
RL : C'est grâce à votre mouvement qu'on a
appris que certains intermittents étaient précaires dans
la même boîte depuis vingt ans.
Sibille : Oui, et bien évidemment ils aspirent à
changer cela. Les grosses sociétés de l'audiovisuel obligent
leurs employés au silence par ce biais.
Manif commune
chomeurs- intermitents
RL : La presse
affirme que les intermittents grévistes devenaient tricards dans
leur profession.
Sibille : Absolument, car ce sont des milieux restreints
où tout le monde se connaît.
Nicolas : Cela n'existe pas seulement dans l'audiovisuel.
Nous sommes tricards aussi dans les théâtres où nous
avons fait grève. Mais à ODG, nous avons rencontré
des gens avec qui nous voulons travailler dans le futur. Nous pouvons
recréer du boulot entre nou s. Finalement, les employeurs deviennent
tricards.
Sibille : Sur 35 000 intermittents en Ile-de-France, nous ne sommes
qu'une petite centaine a militer à temps plein à ODG, mais
nos portes sont ouvertes à tous. On peut nous rencontrer ou nous
apporter un soutien, qu'il soit psychologique ou matériel.
François,
Fred, Pascal, Karim, Jocelyne,... Radio Libertaire
Sibille est directeur technique
d'une compagnie de la banlieue parisienne et a rejoint le mouvement des
intermittents d'Île-de-France début juillet.
Nicolas est intermittent depuis trois ans. Metteur en scène et
acteur, il participe au mouvement des intermittents, en grève avec
sa compagnie depuis le 8 juillet.
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