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Les intermittents du spectacle sur Radio libertaire
sptembre 2003


Nicolas et Sibille, ont été interviewés durant l'été 2003 pour Radio libertaire par l'équipe de Pas de quartier. Ils nous racontent leur lutte.


Radio libertaire : Quel regard portez-vous sur le mouvement des intermittents qui semble un peu atypique ?
Sibille : Les intermittents sont rarement solidaires hors compagnies car, du fait même de leur intermittence, ils sont mis en concurrence. D'où ma surprise de voir à la salle Olympe de Gouges (ODG) des gens fédérés solidaires, et déterminés à abattre ce protocole inique. C'est ce qui m'a décidé à apporter ma pierre à l'édifice.
Nicolas : La coordination dans laquelle nous nous inscrivons tous les deux est celle des intermittents et précaires d'Ile-de-France. Ce qui signifie que tous ne sont pas intermittents et si le combat présent se cristallise autour de l'intermittence, cette coordination a pour vocation d'être plus large que ça.
Sibille : Il y a toutes sortes de personnes qui nous ont rejoints, telles que des professeurs, qui sont d'accord avec nos principes de luttes contre la précarité en général. Car, si ce protocole passe, 35 % d'entre nous vivront dans une forme grave de précarité.
RL : Ce qui signifie qu'une fois le combat mené, cette coordination continuera à se battre contre le RMA, le Pare et toutes ces saloperies destinées à nous précariser ?
Sibille : Absolument. Le gouvernement ne s'attendait pas à une réaction immédiate et si déterminée des intermittents en général. Il pensait nous faire avaler la couleuvre durant les festivals croyant que l'on n'aurait pas la trempe d'agir sur les sites ni d'annuler les spectacles. Du coup, cela a maintenu une pression sociale et événementielle qui fait que l'été a été chaud.
Nicolas : Notre terrain de lutte est essentiellement celui de l'intermittence mais nous sommes aussi présents ailleurs. On était avant- hier au Louvre pour soutenir les archéologues, il y a une semaine avec les Mac Do en lutte, et nous sommes d'ores et déjà en train de nous inscrire dans un cadre interprofessionnel ou interprécaire.
Sibille : à ODG, nous sommes structurés en commissions, sous l'égide d'une assemblée générale décisionnaire. Il existe déjà une commission interprofessionnelle qui a pour vocation d'aider d'autres secteurs du public ou du privé, tant sur le plan juridique que sur le plan de la structuration.
Les 30 et 31 juillet à Caen, il y avait une réunion où nous avons rencontré les autres coordinations régionales, présenté notre travail et vu quelle direction nous allions prendre sur le plan national. Sur Paris, nous sommes une des coordinations les plus structurées et les plus importantes, alors nous leur proposons des moyens logistiques et des conseils.

RL : Comment vit un intermittent ? Et quelles sont ses activités salariales ?
Nicolas : La moitié d'entre nous, soit 500 000 personnes, touche moins de 5 000 F par mois. Mon cas est représentatif : je touche 4 800 F d'Assedic les mois où je n 'ai pas de contrat, ce qui me permet juste de survivre. La plus grande partie de mon activité est non rémunérée. Je travaille pour trois compagnies. Une ou je fais ce que j'aime et qui représente 80 % de mon travail et où je suis non rémunéré. Une deuxième où je bosse avec des adolescents à 10 F par heure et une troisième compagnie de théâtre de rue où je touche 20 F par heure. Sinon, je suis également acteur échassier, ce qui ne me plaît pas du tout mais est très bien rémunéré (800 F par heure). C'est une schizophrénie absolue dans mon activité, et cette polyvalence est évidemment louée par le Medef. Ce qui nous caractérise tous, c'est ce paradoxe et cette force de travail gigantesque.
Sibille : Un musicien travaille son instrument, un acteur son corps et sa voix, un metteur en scène écrit, réfléchit, et cherche ceux avec qui il veut travailler. Tout ce temps n'est pas pris en compte et donc impayé. Les petites compagnies n'ont pas les moyens de rémunérer le temps de préparation d'un spectacle. Pour les techniciens, ce sont des journées très longues. Pour un spectacle que le public voit à 20 h 30, ils arrivent à 7 heures, déchargent les camions, font la mise en place, les réglages, les balances, et finissent de démonter vers 2 heures du matin. Tout ce temps n'est que rarement compté. La précarité est non seulement dans les contrats, mais également dans les conditions de travail stressantes, l'amplitude horaire importante, et la recherche durant des 507 heures annuelles (43 jours) qui nous permettent de garder notre statut.
Nicolas : J'arrive à faire entre 43 et 50 cachets ce qui correspond à une cinquantaine de représentations publiques par an. Seuls les spectacles sont payés... Lorsque je suis metteur en scène, entre la recherche de financement, d'acteurs, de moyens techniques et le jour de la représentation, cela peut prendre un an .
Sibille : Imaginez alors le sacrifice fait par les compagnies à Avignon obligées de saborder un an de travail dans la précarité. Les médias parlent des compagnies du "in" qui annulent leurs spectacles. Mais elles sont payées, ce qui n'est pas le cas de celles du "off" qui essaient de se faire remarquer par des programmateurs ! Faire grève est un grave problème personnel pour des artistes qui vivent sans être payés, motivés seulement par la programmation de leurs spectacles. Certains même s'endettent pour financer leurs compagnies ! Leurs sacrifices nous donnent une raison supplémentaire de lutter.
RL : Le gouvernement devient intelligent : il attaque les profs au moment du bac et les intermittents lors des festivals. Il semble que la culture rapporte beaucoup d'argent aux municipalités organisatrices des festivals?
Sibille : L'argent que génère la culture est conséquent, mais il ne finit pas dans la poche des intermittents ni dans la caisse générale.
RL : Que pensez-vous des gloussements entendus dans les médias sur " l'exception culturelle française " ?
Sibille : Au niveau de l'Europe, la tendance de l'Organisation mondiale du commerce est de niveler par le bas, de faire perdurer une population malléable dans la précarité. Et, de fait, l'exception culturelle fait que nous, intermittents, sommes exceptionnels en Europe. Nous sommes aussi en lien avec nos voisins suisses, allemands, britanniques, via notre commission Europe, qui traduit tout ce que nous faisons. Beaucoup de pays nous regardent, et tout le monde se rend bien compte que notre système est générateur d'idées; cette particularité de l'intermittence permet de renouveler les forces culturelles françaises.
RL : En ce moment, la technique de tous les pays d'Europe consiste à trouver un pays voisin qui fait plus con et plus vicieux qu'eux pour justifier leur alignement. Alors quand on entend parler de l'exception culturelle française, j'ai l'impression que c'est un grand moment d'hypocrisie qui signifie : " Ces gens-là ont raison, mais étant exceptionnels, ils sont condamnés. "
Sibille : Ils nivellent par le bas, leur politique est d'anéantir tous les statuts pour lesquels nous nous sommes battus. Ils tentent aussi de supprimer les droits d'auteur tels qu'ils existent en France en se calquant sur les systèmes outre-Atlantique. Ce qui arrangerait évidemment les grosses productions.
RL : En France les paroles ou écrits nouveaux appartiennent à leur auteur, alors qu'aux États-Unis, cette règle n'existe pas. Il faut faire des copyrights, les déposer...
Sibille : En plus d'être précarisés, on se fait déposséder de nos créations !

RL : N'y a-t-il pas un piège à défendre le système d'intermittent du spectacle comme un système de financement de la culture ?
Sibille : C'est un financement détourné. Beaucoup d'artistes, de techniciens, auraient aimé être permanents de leur compagnie, se projeter sur du long terme. Or la précarité ne le permet pas. C'est à l'état de financer la culture, il s'agit d'un droit républicain. Ils sont en train d'abattre tous les fondements de la République : social, éducation, culture, etc. On voit où tend le gouvernement actuel.
Nicolas : Les intermittents sont les premiers à vouloir remettre ce système actuel en cause. Voilà dix ans qu'on le demande. On recherche de solutions, mais faisons les choses dans l'ordre : d'abord, trouver un autre type de fonctionnement, puis arrêter le système actuel. Aujourd'hui, c'est le contraire qui se passe.
RL : 35 % des intermittents risquent de disparaître si la loi passe. A quoi ressemblera la culture en France dans cinq ou six ans si tel est le cas ?
Sibille : Aux États-Unis, hors les mécènes, rien ne tient la culture.
Nicolas : Il risque d'y avoir trois systèmes possibles pour les artistes : être reconnus et toucher des subventions, avoir un mécène ou vivre dans un underground total. C'est ce qui se passe dans les pays anglo-saxons.
Sibille : Le Medef semble chercher à étouffer les plus faibles d'entre nous qui sont loin d'être les moins imaginatifs. Le spectacle de rue fait peur car l'État n'en contrôle pas les artistes. Il ne touche pas le même public que les théâtres institutionnels. Le théâtre de rue a toujours été plus politisé aussi.

RL : Vous avez failli ne pas venir à l'émission, ce soir. Pourquoi ?
Sibille : Les médias ne sont que des outils de l'état ou du Medef. Des journalistes sont déjà venus nous filmer mais après montage, le message que nous voulions faire passer a été complètement déformé.
Notre liberté dérange. Elle est contagieuse. Certains parmi nous ont démontré la dangerosité de ce protocole alors même que la CFDT a signé sans se rendre compte des dangers inhérents à celui-ci.
RL : Et ce n'est pas le genre de la CFDT de poignarder dans le dos !
Sibille : Nous possédons maintenant une cassette vidéo expliquant le protocole. à la base, le calcul de nos salaires avec nos 507 heures n'est pas évident, mais le nouveau protocole rentre dans des formules plus mathématiques
et quasi incompréhensibles pour la majorité d'entre nous. Heureusement, parmi nous, quelques-uns les comprennent.
Nicolas : La capacité d'analyse d'un groupe d'individus est en train de dépasser celle des syndicats dont c'est le boulot. C'est nouveau dans le rapport de force avec le patronat et c'est peut-être là que l'on fait peur aux syndicats, au gouvernement et aux patrons.
Sibille : On vient foutre le bordel entre les organisations salariales et le gouvernement car on ne peut pas nous acheter, nous n'existons pas. Nous n'avons pas le droit de signer des accords. Notre organisation n'est pas pyramidale, donc on ne peut pas nous corrompre.
Nicolas : Ils nous reçoivent tout de même en tant qu'organisation d'intermittents, et le gouvernement a commencé ce matin à trouver des coquilles dans ces accords! Et si le droit français est très précis, nous sommes aussi capables d'analyser précisément ; nous allons faire tomber ce protocole de toutes les manières.
RL : De toutes les manières, c'est-à-dire ?
Sibille : Nous n'avons pas le choix. C'est 35 % d'entre nous qui disparaîtront dès la première année, mais c'est 80 % d'ici trois ans. Donc, nous n'avons pas le choix. L'histoire française démontre que lorsque le peuple est acculé, il n'a qu'une seule réponse.
RL : Qui représente les syndicats qui ont signé ? Le Medef a signé mais est-il le représentant du monde du spectacle ? Qui sont les signataires ? Qu'est-ce qui change exactement avec ce protocole ?
Sibille : Les gouvernements passent mais le baron reste! Les gros patrons de l'audiovisuel sont au Medef. Ce sont eux qui ont abusé du système en utilisant des permittents, c'est-à-dire des intermittents qui bossent tout le mois pour eux, mais dont quinze jours sont payés par les Assedic.
RL : c'est-à-dire que ces employeurs font payer le salaire de leurs employés par les Français ? !
Sibille : oui, on a mis le doigt dessus avec le collectif et on recherche ces abus avec notamment l'Anpe.

RL : on entend des syndicats parler au nom des intermittents du spectacle. Quelle est la représentativité des grandes centrales chez les artistes ?
Sibille : Une loi de 1946 a fixé les groupes salariaux représentatifs. Pour ce qui est des grandes confédérations, la plus représentative est la CGT qui syndique environ 4 % des intermittents, d'où notre poids en tant que collectif, car nous représentons tous les intermittents du spectacle et pas seulement les syndiqués. Même si nous laissons un temps de parole, lors des assemblées générales aux syndicats, le collectif n'est composé que d'individus.
RL : Voulez-vous aussi éviter une récupération, puis un étouffement du mouvement de la part des syndicats ?
Sibille : C'est une attitude habituelle de certaines centrales. Leurs objectifs ne sont pas les nôtres. à ODG, c'est la base qui décide, il est donc impossible d'essayer d'acheter des responsables. Nous sommes tous responsables. Nous savons également que nous allons être un tremplin pour la rentrée sociale, et que notre structuration sera minoritaire. Mais nous pouvons servir d'exemple.
Nicolas : On n'est pas non plus opposé aux syndicats. ce sont juste les médias qui nous voient récupérés par la CGT. De l'intérieur, toute tentative est vite bloquée.
RL : L'organisation que vous avez ressemble pour nous au syndicalisme du XIXè siècle : un rassemblement de travailleurs en lutte qui peut être intercorporatif et qui s'allie contre un ennemi commun qu'est le patronat ou l'état qu'ils servent.
Sibille : On s'est pris en mains, comme chacun se sentant menacé devrait le faire. Les artistes, qui ne sont pas solidaires en général, arrivent à se sacrifier depuis maintenant cinq semaines. Si chacun fait de même à la rentrée, avec la même détermination, ceux d'en face ne tiendront pas cinq minutes.
RL : ça serait l'anarchie !
Sibille : Oui, et même si c'est difficile, on a la preuve que ça fonctionne. Nous nous sommes fédérés par région avec cette même organisation horizontale. Nous sommes coordonnés mais chaque région est libre de ses décisions et de ses actions. Hier, 17 Drac (direction régionale des affaires culturelles) ont été occupées simultanément.
RL : Comment arrivez-vous à éviter les fuite lors de la préparation de vos actions ?
Sibille : Pas de fuite ! ce serait un fantasme ! Nous faisons en sorte que très peu de personnes soient au courant à l'avance.
Nicolas : 98 % de nos actions ne nécessitent pas de secret. Une ou deux personnes seulement sont au courant pour les 2 % qui restent. Ensuite, on se contente de suivre avec confiance ceux qui savent.
Sibille : Nous sommes très surveillés depuis que nous nous sommes penchés sur les intermittents de l'audiovisuel. Là, ça touche à l'organe d'état qu'est la télévision. Au début, dans l'audiovisuel, ils n'avaient pas compris qu'eux aussi étaient touchés, c'est pourquoi on les tient activement informés.
RL : C'est grâce à votre mouvement qu'on a appris que certains intermittents étaient précaires dans la même boîte depuis vingt ans.
Sibille : Oui, et bien évidemment ils aspirent à changer cela. Les grosses sociétés de l'audiovisuel obligent leurs employés au silence par ce biais.

Manif commune chomeurs- intermitents

RL : La presse affirme que les intermittents grévistes devenaient tricards dans leur profession.
Sibille : Absolument, car ce sont des milieux restreints où tout le monde se connaît.
Nicolas : Cela n'existe pas seulement dans l'audiovisuel. Nous sommes tricards aussi dans les théâtres où nous avons fait grève. Mais à ODG, nous avons rencontré des gens avec qui nous voulons travailler dans le futur. Nous pouvons recréer du boulot entre nou s. Finalement, les employeurs deviennent tricards.
Sibille : Sur 35 000 intermittents en Ile-de-France, nous ne sommes qu'une petite centaine a militer à temps plein à ODG, mais nos portes sont ouvertes à tous. On peut nous rencontrer ou nous apporter un soutien, qu'il soit psychologique ou matériel.

François, Fred, Pascal, Karim, Jocelyne,... Radio Libertaire

Sibille est directeur technique d'une compagnie de la banlieue parisienne et a rejoint le mouvement des intermittents d'Île-de-France début juillet.
Nicolas est intermittent depuis trois ans. Metteur en scène et acteur, il participe au mouvement des intermittents, en grève avec sa compagnie depuis le 8 juillet.


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