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Stéphane Beaud et Michel
Pialoux sociologues et auteurs d'un intéressant Retour sur la condition
ouvrière (1), sont également auteurs d'un texte, Notes d'observation
autour d'une rencontre entre générations ouvrières
(2), pour tenter de "comprendre la décomposition des classes
populaires au cours de ces quinze dernières années".
Dans cet article, les auteurs semblent découvrir que les jeunes
(notamment issus de l'immigration) ne veulent pas devenir ouvriers, sous
peine de considérer leurs vies comme foutues : " Nous, on
veut dépendre de personne. On veut pas de chef au-dessus de nous
qui nous donne des ordres. Nous, on veut pas aller travailler en usine,
on veut respirer, on veut devenir patron. On ne veut pas être ou
rester au bas de l'échelle ", dit l'un des jeunes, au cours
d'un débat après la représentation de la pièce
501 blues, jouée par cinq ouvrières licenciées de
l'usine Levi's de La Bass 9e, dans le Nord. En regard, les auteurs citent
de vieux syndicalistes, ou ces ouvrières licenciées de Levi's,
fiers d'avoir travaillé et d'avoir lutté.
Cette dignité, cette fierté du travail, on la revendique
lorsqu'on n'a plus de travail, lorsqu'on se fait virer comme des malpropres.
Parce qu'on n'a que sa force de travail à vendre, pour gagner de
quoi vivre. Parce que lorsqu'on a usé une partie de sa vie dans
l'usine, et qu'on se retrouve, au bout du compte, à la porte, c'est
moralement destructeur.
La dignité au travail, on ne la conquiert pas sur des machines,
à des boulots débiles, fatigants, usants, sous les ordres
des chefs, pour des salaires de misère. La dignité, on la
conquiert dans les moments autres : quand on dit non au chef, quand on
se met ensemble en grève, ou quand on vole un moment au patron
pour s'organiser des instants conviviaux (repas, apéro, belote,
etc.) entre collègues.
Le reste, le travail, c'est l'aliénation, le sentiment de perdre
sa vie.
Les auteurs de l'article, expliquent le désintérêt
des jeunes des cités pour le travail par le fait que la résistance
ouvrière s'est nettement amoindrie mais aussi et surtout par le
culte de l'argent et de l'individualisme des années quatre-vingt
qui touche aujourd'hui ces cités. Certes, mais ce n'est pas si
simple et si nouveau.
Le 20 mars 1998, lors d'une manif parisienne de lycéens, un groupe
de " lycéens lucides " diffuse le tract " On arrête
tout! " qui commence ainsi: " Quand nous serons bien vieux,
le soir au coin du feu, peut-être prendrons-nous enfin la peine
de nous demander ce que nous avons fait de nos vies. Nous découvrirons
alors avec horreur le vide profond qui aura rempli nos existences partagées
entre un travail lassant et improductif, et la peur de le perdre. "
S'ensuit un texte contre la soumission et l'ennui, appelant à prendre
la décision d'arrêter de travailler, pour un changement radical
de société et pour ne pas être "condamnés
à mener cette existence grise qu'ils nous imposent et que nous
ne voulons plus".

À la même époque, de novembre 1997 à avril
1998, autour d'AC! et du Comité chômeurs CGT, des occupations
d'ANPE ont lieu, des actions de chômeurs et de précaires
se multiplient. Chaque jour, sur Paris, des chômeurs, en collectif
ou individuellement, tiennent des AG à la fac de Jussieu. Les débats
sont riches et les idées fusent (3), exemple entre mille : "
La dignité humaine n'est pas dans le travail salarié, parce
que la dignité ne peut s'accommoder ni de l'exploitation, ni de
l'exécution de tâches ineptes, et pas davantage de la soumission
à une hiérarchie
"
En 1985, en plein mouvement étudiant, des lycéens du technique
distribuent un tract, signé par les lascars du LEP électronique,
qui s'intitule: " Nous, on n'ira pas à l'usine ".
Le 1er mai 1977, à Rouen, un mystérieux "Groupe contre
le génocide par le travail et contre la fatigue et la détresse
dues au travail" distribue un tract,
" C'est-y pas l'turbin qui t'use ? Où on peut lire :
Ce temps perdu, tes désirs non réalisés te sont échangés
contre un salaire. Cette carotte qu'on te refile pour ta participation
à produire des marchandises ne te permet que d'être un consommateur
: pas de rendre ta vie passionnante
"
À Paris, en novembre 1973, quelques employés d'Elf (4) créent
le Grat (Groupe de résistance au travail) qui dit :
" Notre problème véritable est-il de mégoter
sur des augmentations de salaire (précieuses mais qui sont bouffées
sitôt gagnées) ou de venir à bout de la monotonie
du travail salarial, reconduit semaine après semaine, mois après
mois, année après année jusqu'à cette retraite
"dorée" dans laquelle croupissent tant de personnes âgées,
résidus fatigués d'une vie consacrée à la
prospérité du capital. " Ils ajoutaient: " Nous
sommes de la race, de plus en plus nombreuse, de ceux sur qui le salariat,
quelle qu'en soit la forme, pèse d'un poids si lourd qu'il devient
intolérable et que toute solution, fût-elle précaire,
est préférable à la mort lente par accumulation d'ennui
"
(5)
En allant plus loin dans le temps, dans l'ouvrage la Nuit des prolétaires,
l'auteur Jacques Rancières, parle de ces " centaines de prolétaires
qui ont eu vingt ans aux alentours de 1830 et qui ont décidé,
chacun pour leur compte, de ne plus supporter l'insupportable. Non pas
la misère, les bas salaires, les logements inconfortables ou la
faim toujours proche, mais plus fondamentalement la douleur du temps volé
chaque jour à travailler le bois ou le fer, l'humiliante absurdité
d'avoir à quémander, jour après jour, ce travail
où la vie se perd ". 1830, nous sommes loin des situationnistes
qui disaient: " Ne travaillez jamais. "
On ne travaille pas à l'usine de gaieté de cur.
J'y travaille depuis bientôt trente ans.
Je me souviens, avant l'usine, élève en CET, nous parlions
du travail. Les copains étaient nombreux à se demander ce
qu'ils fichaient là. Beaucoup envisageaient autre chose que le
travail que nous apprenions. En 1973, lorsque j'ai été embauché,
en même temps que beaucoup d'autres jeunes (c'était avant
la crise), nous disions tous : " Je reste deux-trois ans, histoire
de me faire un peu de fric, et après je me sauve."
Certains sont partis, moi j'ai fait partie de ceux qui sont restés.
Parce que le salaire permet de payer un loyer, de faire grandir des enfants
et parce qu'il permet de se consoler du temps perdu dans la consommation.
Pourtant, et je vois bien que ce sentiment est partagé par mes
collègues, le travail est une douleur. D'autant plus que ça
ne s'arrange pas, avec la flexibilité, les plans de restructuration
qui se succèdent, la parcellisation du travail, etc.
Quand on voit tous ces collègues qui ne souhaitent qu'une chose,
c'est qu'il y ait un nouveau plan "social" pour profiter de
départs en préretraite ; quand on entend dans les discussions
autour de l'apéro rituel des prolos, tous ceux qui rêvent
de partir ; quand on sait que les ouvriers essaient, pour la plupart,
que leurs enfants échappent à l'usine
Non, le travail
n'est pas une valeur qui mobilise les ouvriers.
Il y a quelque temps, sur France 2, un reportage s'intéressait
aux licenciées de chez Moulinex, six mois après.
Une femme disait que maintenant, elle n'avait pas beaucoup d'argent pour
vivre, mais qu'elle se voyait mal retravailler et avoir un chef sur son
dos.
Les licenciées de chez Levi's, qui ont réussi à devenir
intermittentes du spectacle (même si leur salaire est aléatoire),
doivent avoir plus de plaisir aujourd'hui en montant sur les planches
que lorsqu'elles sortaient de l'usine les mains bleuies d'avoir cousu
des jeans toute la journée.
Dans la cassette vidéo Danger Travail 6 qui regroupe des documentaires
de Pierre Carles, Christophe Coello et Stéphane Goxe, une dizaine
de chômeurs et de chômeuses racontent pourquoi ils ont décidé
de ne plus travailler. Ils expliquent même qu'ils ou elles ont fait
le choix de " s'épanouir en dehors du monde du travail, avec
peu de ressources mais en disposant de temps à profusion ".
On a redécouvert, quelque temps, " la France d'en bas "
parce que lors des élections de 2002, les ouvrières et les
ouvriers se sont abstenus ou ont voté pour les extrêmes.
Bref, n'ont pas suivi le jeu politique habituel. Parce que la classe politique,
qui ne rassemble que les classes moyennes et bourgeoises, est complètement
déconnectée de ces ouvriers dont les patrons voudraient
tellement se débarrasser.
Pour redonner le goût de la politique à la classe ouvrière,
il faut proposer, lutter pour une société, un monde, où
on repenserait le travail, les machines, la production, la consommation.
Il y a longtemps que la notion d'amour du travail est devenu obsolète.
Cette notion fait référence à un travail artisanal,
ou en petite manufacture. Aujourd'hui, le travail est devenu trop parcellisé,
et il est illusoire de penser qu'on reviendra en arrière. Ainsi,
tout révolutionnaire (et par là même, tout anarchiste)
qui ne prend pas en compte le fait que les ouvriers, mais aussi les jeunes,
aspirent à travailler beaucoup moins, voire à ne pas travailler
du tout, n'a qu'un cadavre dans la bouche.
Jean-Pierre
Levaray
Le Monde libertaire hebdo (fév. 2003)
1. Éditions
Fayard, 1999. Cet ouvrage traite notamment des ouvriers de chez Peugeot.
2. la Fabrique de la Haine : contre les politiques sécuritaires
et l'apartheid social, L'Esprit Frappeur, 2002. Cet article est également
paru, en version plus courte, dans le Monde diplomatique de juin 2002,
sous le titre " La troisième génération ouvrière
".
3. On peut se reporter au n° 1 de Le lundi au soleil, recueil de textes
et de récits du mouvement des chômeurs, coédité
par L'Insomniaque.
4. Pas tous jeunes, j'en conviens, puisque l'un d'entre eux, ingénieur
d'une quarantaine d'années se fera virer suite à la création
de ce groupe.
5. Cité in Gilda je t'aime, à bas le travail ! de Jean Pierre
Barou, La France sauvage, 1975.
6. Danger Travail, A. Gonzales et CP Productions, 2002 (CP productions,
9, rue du Jeu-de-Ballon, 34000 Montpellier).

Les chômeurs
occupent le siège du PS à Paris...
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Qui
sème la misère, récolte la colère (1997 1998)
! Paroles de la lutte des chômeurs et des précaires.
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