|
|
Entretien avec notre camarade
Francois Marchesseau, prof d'économie
le Monde Libertaire
: Comment analyses-tu le phénomène de la mondialisation économique ?
F.M. : Pour comprendre comment la planète s'est transformée en
un espace commercial unique, il faut remonter à la fin du XVIIIe siècle
avec la naissance de l'industrialisation en Europe donc la création du
système capitaliste. Très vite, les puissances industrielles (Angleterre,
France, Allemagne) ont besoin de matières premières d'où la colonisation...
Ce qui va bouleverser les conditions d'évolution de ce ces sociétés-là.
M.L. : La colonisation
se serait donc faite pour une raison purement économique ?
F.M. : Oui, au départ, pour des besoins d'approvisionnement en
matières premières. Ensuite, dans l'intention de trouver des débouchés
pour écouler les produits fabriqués en Europe (textile, outils, armes).
Cela permet également l'assise du pouvoir politique, à savoir l'impérialisme
avec la bénédiction des curés qui trouvent d'autres âmes à convertir.
M.L. : Peut-on parler,
à ce moment-là de déséquilibre Nord-Sud ?
F.M. : Oui, puisque le Nord (Europe et États-Unis) concentre les
activités productives avec des forts taux de plus-value (transformation
de produits primaires) et le Sud, quant à lui, sert de réservoirs de matières
premières, de réserves à main-d'œuvre, éventuellement de chair à canon
au gré des changements de stratégie politique. Il est donc illusoire d'imaginer
un développement du Sud comparable au notre puisque notre richesse repose
sur l'exploitation, l'asservissement des peuples colonisés.
M.L. : Alors, pourquoi
l'accès à l'indépendance des pays colonisés n'a pas favorisé leur développement
?
F.M. : Ces pays sont devenus effectivement indépendants politiquement
(avec un modèle étatique européen) mais la domination économique s'est
maintenue parce que les flux de marchandises et de capitaux restaient
les mêmes. De plus, le partage économique du monde était déjà fait entre
les grandes puissances occidentales, le tiers monde continuant à servir
de sources d'approvisionnement et fournisseurs de main-d'œuvre à bon marché.
Ensuite, parce que les réseaux d'échanges internationaux se développent
et la croissance des pays s'amplifie considérablement après la deuxième
guerre mondiale, ce qui nécessite beaucoup plus de capitaux d'où l'achèvement
de la mondialisation par l'aspect financier.
" Le temps du monde fini commence " pour assurer les profits de demain.
Or, ce sont les profits accumulés qui rendent possible le réinvestissement
et ainsi pérennise le système capitaliste : toute l'humanité se trouve
impliquée dans un même jeu.
M.L. : Le non-développement
du tiers monde est donc une nécessité du système capitaliste ?
F.M. : Oui, c'est même une question de survie. Depuis les années 70,
des pays développés sont même en surproduction, les marchés sont saturés
donc nécessité d'écouler les surplus vers le Sud. De plus, pour se développer,
le tiers monde devrait utiliser ses ressources pour satisfaire ses besoins
propres. Son économie ne serait plus complémentaire mais concurrentielle
des pays occidentaux ; ce qui mettrait en danger le système en place.
De toute façon, l'endettement du tiers monde l'a enchaîné à notre fonctionnement
économique et politique, pour favoriser l'enrichissement permanent d'une
classe dominante.
M.L. : Si tout est joué
d'avance, quelle est, alors, la solution possible pour le tiers monde
?
F.M. : Nous avons vu qu'il était impossible pour le tiers monde
d'espérer un développement similaire au nôtre. Pourtant, une recherche
de solutions est possible en dehors des pouvoirs. Dans certains pays africains,
des villages entiers retrouvent des principes communautaires et s'organisent
seuls. Et, ils s'en sortent très bien depuis qu'ils ont abandonné les
méthodes inculquées sous la pression des agronomes et des experts en développement.
C'est donc en reconstruisant, avec leurs spécificités socio-économique,
un appareil de production adapté à leurs ressources locales et à leur
force de travail (éducation, formation) qu'ils pourront briser leurs chaînes.
M.L. : Avec la mondialisation,
nous sommes passés du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes au droit
des investisseurs à disposer des peuples. Pour contrer cette dictature
mondiale, un mouvement anti-mondialiste s'est constitué. Qu'en penses-tu
?
F.M. : Les opposants à la mondialisation se manifestent, en ce moment,
à l'occasion de tous les sommets importants des symboles de l'organisation
capitaliste : OMC, FMI, Banque Mondiale. Si ce mouvement obtient l'adhésion
d'une partie de la population et parfois notre participation, il faut
noter que ces manifestations émanent plus du refus d'une incohérence économique
que du refus total de l'économie de marché. Ils demandent, entre autres,
un traitement commercial différencié pour les pays les plus pauvres, la
prise en compte des implications sociales et environnementales avant l'adoption
de toute mesure de libéralisation, la transparence de l'institution, qu'il
n'y ait pas de nouvelles négociations sans bilan des accords précédents.
Bref, une réforme de l'économie capitaliste mais pas son abolition. Les
puissants de ce monde peuvent continuer de jouer avec nos vies, du moment
que les règles du jeu sont connues de tous !
Peu importe si le but final est la condamnation de millions de personnes
pour le profit de quelques uns !
M.L. : L'association
ATTAC, en France, regroupe déjà 20 000 adhérents. Son objectif est de
taxer à 0,01 % les mouvements de capitaux pour aider les citoyens. Ce
projet te paraît-il découler d'une attitude réformiste, également ?
F.M. : Oui, car cette taxe, imaginée par l'économiste américain
James Tobin, ne remet pas en cause l'économie de marché. Sur 1500 milliards
de dollars de spéculations par jour, la taxe représenterait 150 millions
de dollars soit 1 milliard de francs par jour, donc 365 milliards de francs
par an ; comparée au PNB d'un pays comme la France (environ 8300 milliards
par an), c'est une goutte d'eau prélevée dans un océan de richesses !
Pour moi, ATTAC est partisan d'une libéralisation contrôlée de l'économie
mondiale et non de son abolition.
M.L. : Quelles sont
les moyens de lutte contre la marchandisation de l'homme et comment faire
pour que l'utopie devienne la réalité de demain ?
F.M. : La vraie résistance, à mon avis, n'est pas d'adopter une
position défensive mais plutôt de passer par la création de réseaux de
liens solidaires, de structures autogestionnaires (Système d'échanges
local, centres d'éducation libertaire, coopératives). " Agir local, penser
global " me semble être une réponse plus adaptée au phénomène de la mondialisation.
Peu de temps avant sa mort, François Partant avait écrit une fiction qui
pourrait vite devenir une réalité si tous les exploités agissaient pour
la mettre en œuvre. " Imaginons qu'un paquebot fasse naufrage au cours
d'une croisière. Quelques centaines de personnes en réchappent et se trouvent
sur une île déserte, où elles savent que personne ne viendra les chercher.
Les naufragés vont devoir s'organiser pour survivre. Après avoir fait
l'inventaire des ressources de l'île, ils se répartissent les tâches,
les uns étant à la charge de fournir la nourriture, les autres de construire
des abris, etc. Si, ayant trouvé des épis sauvages, ils décident de cultiver
du blé, ils ne se demanderont pas si leurs rendements à l'hectare seront
comparables à ceux de la Beauce, ni si leur production céréalière sera
compétitive avec celle des États-Unis. La seule question sera de savoir
si la récolte de blé assurera du pain à tout le monde. Il en sera de même
pour toute autre activité productive ".
propos recueillis par
Françoise Huitel et Didier Ribes.
groupe Michel Bakounine

Autres
articles :
La démocratie
? Une machine à broyer les luttes sociales ;
Ils
ne veulent mêmeplus travailler !
G8 à Gênes appel international pour un contre sommet !
;
OGM,
intruments de la domination capitaliste et interview des inculpés
de Millau ;
Putain
d'usine ! (retour sur les usines AZF Total Fina )
;
Dix principes élémentaires de propagande en période
de guerre ;
Une autre Europe pour un monde libertaire
(Bruxelles 2001) ;
Education
& mondialisation : construire des pratiques d'entraide égalitaire
;
Evian
2003 : Contre les saigneurs du G8 construisons une alternative anarchiste
Les
intermitents du spectacle racontent leur lutte sur Radio Libertaire.
Syndiqué.e.
! Pourquoi ? Comment ? Où ?
|