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Ce texte n'a pas la prétention
de reprendre l'ensemble des thèmes et des écrits, contemporains ou non,
sur l'éducation et la pédagogie libertaires. Il se veut une réflexion
libre, ancrée à la fois sur des lectures et des pratiques mises en oeuvre
en formation d'adultes.
"Andragogie" libertaire -pour peu qu'on accepte ce terme d'origine
canadienne- régulièrement pratiquée aujourd'hui, mais trop rarement, pour
ne pas dire jamais, décrite ou théorisée.
Mon propos sera ici général, non normatif, et se limitera à quelques rappels,
soit historiques, soit de principes. Sans revenir sur un débat essentiel,
qui consisterait à pointer les différences entre éducation libertaire
et pédagogie libertaire, il me semble nécessaire de souligner que l'éducation
libertaire ne se limite pas à la seule pédagogie (en tant qu'ensemble
d'outils, de méthodes, de démarches et d'attitudes), mais que peut-être
elle l'englobe.
De toute façon, l'éducation ne saurait être déléguée à un quelconque corps
de spécialistes, fussent-ils libertaires. Cette éducation, qui passe néanmoins
par la fréquentation de professionnels et d'institutions filialisés à
cet effet, ne saurait y demeurer confinée.
L'éducation libertaire est l'affaire de tous et toutes. Les pédagogues,
c'est-à-dire ceux et celles à qui l'on confie la conduite des enfants
(sens étymologique de pédagogie), ne peuvent -et n'en ont pas la prétention
d'ailleurs- mener seuls et à bien la grande aventure éducative.
Dans un premier temps, cette exigence implique, en matière d'éducation,
une pluralité de lieux, des espaces et des acteurs. Puis, lorsque le processus
éducatif est enclenché, elle propose de donner à chacun les outils et
les ressources utiles à sa propre trajectoire.
L'éducateur s'effaçant alors au profit du "facilitateur", tel qu'il
fut défini par Carl Rogers. Il ne suffit pas de pratiquer les pédagogies
dites actives. Il faut les finaliser et leur donner du sens et un sens,
en bref, en faire des outils et non des fins. Elles sont une sorte de
" ruse " pédagogique, au service de l'autonomie que doivent conquérir
les "apprenants".
Il semble aussi important de souligner ici la nature pragmatique de cette
pédagogie. En effet, la pédagogie libertaire n'est pas une théorie de
l'éducation surgie ex nihilo, c'est-à-dire du cerveau génial d'un penseur
allemand réfugié à Londres, par exemple, mais l'ensemble de la théorie
anarchiste : c'est une théorisation permanente des pratiques diffuses,
riches et quelquefois même contradictoires.
La pédagogie libertaire nait donc aussi d'une longue filiation historique,
elle s'affirme comme le produit d'histoires et de pensées singulières
et collectives. Elle est une, de par les principes qui la meuvent, et
multiple par les pratiques et les lieux d'exercice à travers lesquels
elle se revendique.
Dans un premier temps, et sans volonté d'exhaustivité, j'évoquerai quelques
grands précurseurs et praticiens de ce courant pédagogique, presque toujours
rattachés à des lieux et des expériences réels ou symboliques. J'en exclurai,
faute de place, d'autres, souvent les plus connus. Puis j'évoquerai quelques
principes régulateurs, qui fondent et animent cette pédagogie.
Précurseurs et praticiens
de la pédagogie libertaire
Sans remonter à l'Antiquité grecque, j'aimerai évoquer Rabelais: celui
qui, selon moi, fut sans doute un précurseur, sans l'avoir su, de cette
forme d'éducation libre. En effet, Rabelais, à l'époque, fonde à l'abbaye
de Thélème -lieu autrement symbolique- avec son "Fais ce que veux" une
réflexion pédagogique innovante, pour ne pas écrire révolutionnaire. Il
considère que le premier moteur de l'éducation, entre gens socialisés
il est vrai, est une attitude active et libre dans un espace libéré du
maximum de contraintes. Il s'agit d'un lieu où l'éducation se construit
par la liberté et la liberté par l'éducation.
Toute la problématique de la pédagogie libertaire me semble tenir dans
ce mouvement dialectique. Autre précurseur: Charles Fourier, qui, dans
un espace de vie et de production, le phalanstère, imagine un mode éducatif
dans la liberté des passions (on dirait aujourd'hui des désirs, des pulsions,
des motivations et des intérêts). Il préconise non seulement l'éducation
intégrale, celle de la main et de l'esprit chère aux anarchistes -de PJ
Proudhon à S. Faure- mais aussi l'utilisation de la découverte et de la
conduite d'expériences multiples, permettant l'essai et l'erreur. De cet
ensemble d'expériences naît le vrai choix de l'individu, quant à ses apprentissages
et à son activité future.
Ce qu'il faut noter, et en cela Fourier fait de l'éducation un enjeu et
un acte de responsabilité collective, c'est que l'éducation n'est pas
artificiellement déconnectée de la vie de la cité (le phalanstère), et
de la production nécessaire à la survie économique de l'organisation.
Cette éducation est intégrée au social sans y être soumise, elle s'alimente
du réel économique sans en dépendre totalement, loin s'en faut Proudhon
héritera de cette conception de l'éducation, de ces utopie pédagogiques.
Le fondateur de la notion d'autogestion, qui fonde l'espoir révolutionnaire
sur les capacités des classes ouvrières autonomes, considère que l'école
ne doit pas être coupée de la vie et de l'atelier, que le "couple" éducation-production
est fondamental, non seulement pour assurer la formation intégrale et
pluridisciplinaire des producteurs, mais aussi pour assurer l'indépendance,
vis à vis de l'État et de quelques autres, des structures éducatives.
Logique d'action que l'on retrouvera avec S. Faure et la Ruche, ou, de
nos jours avec Bonaventure.
Fernand Pelloutier, animateur
des Bourses du Travail et inventer, avec des milliers d'autres, du syndicalisme
révolutionnaire, s'inscrit lui aussi, dans ce courant de l'éducation intégrale
et libre, lié à un souci d'usage social de la connaissance, sans pour
autant, non plus, transformer l'enfant en un petit producteur compétitif
et trop souvent exploité dans les ateliers.
Le seul but de l'éducation est de préparer à cette condition future de
producteur conscient, par la pluridisciplinarité et la multiplicité des
techniques. L'importance de Pelloutier, à mon sens, est qu'il responsabilise
le syndicalisme quant au problème éducatif.
Parfaitement au clair sur les enjeux que représente l'éducation pour les
pouvoirs politiques et cléricaux, il considère qu'elle est le meilleur
instrument de domination de l'État. Par conséquent, le syndicalisme, qui
est l'outil naturel d'émancipation de la classe ouvrière, doit maîtriser
le fait éducatif pour le libérer de la tutelle des pouvoirs et du même
coup, oeuvrer à la liberté de tous. C'est pourquoi il militera pour que
les Bourses du travail deviennent un lieu d'éducation des travailleurs
soit l'œuvre des travailleurs eux-mêmes, comme les syndicats de la C.N.T.
espagnole l'ont fait en leur temps.
Il s'agit donc, non seulement d'instruire pour révolter, mais aussi afin
de forger la conscience; qualifier pour mieux résister et, à terme, afin
de construire le socialisme dans la liberté.
Pour conclure ce rapide aperçu, j'évoquerai la Ruche, lieu réel s'il en
fut, qui mit en application ce souhait de faire, de l'espace éducatif
un outil au service de l'humanité en veillant à ne pas l'inféoder à un
quelconque pouvoir.
En effet, comme le tente Bonaventure aujourd'hui, S. Faure essaya de faire
vivre une petite république éducative, en s'appuyant sur son autosuffisance
économique et sur la solidarité active de structures et d'organisation
sociales participant à son financement Cette volonté de "ne pas dépendre"
me paraît essentielle, même si cela n'enlève rien aux autres expériences
de pédagogie libertaire menées ici et là; en effet, elle s'affirme le
seul moyen de. nous doter de lieux éducatifs autonomes et, pour l'heure,
propres au mouvement libertaire.
En effet, autant les pouvoirs -et, au premier chef, le pouvoir d'État
qui les finance- peuvent tolérer des structures éducatives dissidentes,
marginales et libertaires, tant que celles-ci ne diffusent pas ou ne s'inscrivent
pas dans un mouvement social puissant et organisé, autant il est clair
qu'ils mettront fin à ces expériences dès qu'elles représenteront une
gêne ou un danger pour leur système. C'est pourquoi l'autosuffisance économique
est essentielle à terme; c'est sans doute sur ces capacités d'autosuffisance,
ancrées dans le social, que l'avenir de la pédagogie libertaire se joue.
Que naissent donc cent petites républiques éducatives et que le syndicalisme
révolutionnaire y agite avec responsabilité.
Les principes régulateurs
de la pédagogie libertaire
Par ailleurs, quant aux principes de la pédagogie libertaire, j'en resterai
à l'énonciation de quelques grands invariants qui semblent fondamentaux.
Il m'apparaît aujourd'hui mais n'est-ce pas le filtre de l'éducation des
adultes qui agit là ? Que la finalité essentielle de ce processus de l'éducation
par la liberté consiste en ce que l'individu, au fur et à mesure du travail
éducatif, participe de plus en plus à l'organisation et à la production
de ses savoirs.
L'éducation, en cela, est constituante de l'anarchisme, puisqu'elle vise
à autoriser l'individu à se produire en tant que personne autonome, soucieuse
de développer par la connaissance et la connaissance de soi sa liberté
et la liberté des autres, et qu'elle se propose de donner à tous et à
toutes un espace dans lequel se réaliser socialement et professionnellement
Comme l'écrivait Pestallozzi, pédagogue suisse du XVIIIe siècle, le projet
éducatif tente de permettre à chacun "de se faire libre", compte tenu
de ce qu'il est Les théoriciens et les praticiens de la pédagogie libertaire
iront eux aussi dans ce sens, comme J-J Rousseau, avant Pestallozzi, l'a
préconisé pour Emile, qu'il se proposait de faire "premièrement homme".
L'Encyclopédie anarchiste est sans ambiguïté à ce sujet :
"l'éducation a pour but d'éduquer l'enfant pour qu'il puisse accomplir
la destinée qu'il jugera la meilleure, de telle façon qu'en toute occasion,
il puisse juger librement de la conduite à choisir et avoir une volonté
assez forte pour confronter son action à ce jugement".
Ainsi, le but de l'éducation libertaire, et a fortiori de la pédagogie
libertaire, consiste à participer à l'élaboration d'un individu libre
d'agir et de penser et capable de produire un discours critique sur ses
propres choix. En cela, le projet anarchiste d'éducation dépasse la simple
accumulation de savoir et se propose de construire un individu capable
d'analyse et de recul critique.
Vers des individus libres
et autonomes
Si "la liberté est le couronnement de l'édifice éducatif ", former l'esprit
"c'est le mettre en garde contre toutes les causes subjectives (intérêt
personnel, amour propre, paresse, dépendance d'autrui, principes dogmatiques,
goût du merveilleux), qui nous empêchent d'observer et de juger ou nous
induisent en erreur dans nos observations et nos jugements" (l).
L'éducation libertaire s'affirme comme une pédagogie rationaliste, voire
scientifique qui refuse de faire de l'enfant, et plus tard de l'adulte,
un croyant en l'anarchie. Elle prône un individu qui après analyse et
réflexion tentera, éventuellement. avec d'autres, de construire l'anarchisme.
Elle n'est donc pas, contrairement à de nombreuses doctrines pédagogiques,
une machine à reproduire et à décerveler, mais, au contraire, un mode
de production d'individus libres et autonomes, capables de choisir leur
rmode d'engagement social.
L'éducation libertaire et son corollaire, la pédagogie, visent, comme,
le proposait déjà W. Godwin, "à apprendre à penser, à discuter, à se souvenir
et à se poser des questions" (2).
La connaissance, même si elle est indispensable, n'est pas une fin en
soi.
Le résultat de l'éducation n'est pas une tête bien pleine, qui offre à
l'individu tous les moyens d'agir, tant dans la sphère du travail manuel
que dans celle de la pensée et: du travail intellectuel. Elle se propose
de doter l'individu, sans négliger ni oublier les influences extérieures,
des outils de son autoconstruction.
De plus, l'éducation libertaire -la pédagogie Freinet et la pédagogie
institutionnelle s'en inspireront largement- est aussi une école de la
vie et des fonctionnellement sociaux.
L'enfant doit donc s'éduquer
et être éduqué dans la liberté et le respect de l'autre, adulte ou enfant
Dans les réunions, écrivait déjà J. Guillaume, les enfants seront complètement
libres :
" ils organiseront eux-mêmes leurs jeux, leurs conférences, établiront
un bureau pour diriger leurs travaux, des arbitres pour juger leurs différents,
etc. Ils s'habitueront ainsi à la vie publique, à la responsabilité, à
la mutualité; le professeur qu'ils auront librement choisi pour leur donner
un enseignement ne sera plus pour eux un tyran détesté, mais un ami qu'ils
écouteront avec plaisir" (3).
Au-delà de la modernité et de l'idéalisme du propos, il convient de souligner
que le projet libertaire remet fondamentalement en cause le statut du
couple savoir/pouvoir dans la situation éducative. C'est pourquoi, elle
fut et elle est encore, en de nombreux lieux, dérangeante et anticipatrice
des sociétés futures. En effet, sans se leurrer non plus, le pouvoir n'appartient
plus à celui qui sait (l'enseignant), mais, en principe, à tous et à toutes.
Le savoir est la résultante, non plus d'une assimilation passive, mais
d'un travail individuel socialisé ou d'une activité collective.
L'éducateur n'est plus là pour transmettre un savoir académique, issu
de directives et de programmes autoritaires, mais pour favoriser chez
les apprenants la production de connaissance en fonction de leurs centres
d'intérêt ou de leur préoccupation du moment.
L'enseignant disparaît en se décentrant, et devient un aide à l'apprentissage,
qui n'a pour mission que d'aider les apprenants "à trouver les réponses
à leurs questions, soit dans l'expérience, soit dans les réunions avec
les camarades, soit dans les livres et le plus rarement possible à leur
répondre directement eux-mêmes" (4). Il s'agit tout simplement de mettre
en acte la très célèbre formule de Blanqui dans l'espace éducatif "ni
dieu (omniscient) ni maître (omnipotent)".
Une attitude de vie
Pour clore cette évocation rapide de quelques principes de pédagogie libertaire,
j'aimerais ajouter deux remarques. La pédagogie libertaire, d'abord, n'est
pas une pédagogie de l'outil, mais une pédagogie de la démarche et de
l'attitude. C'est-à-dire qu'elle ne fonde pas ses résultats sur l'objet
de la médiation -tel ou tel livre, telle ou telle méthode, tel ou tel
support- mais sur l'aptitude du groupe et de son animateur à mettre en
oeuvre un processus éducatif dans la liberté.
Elle est une intention permanente en acte, d'où ses fragilités, et non
pas un croyance dans l'infaillibilité de la méthode, d'où sa force. La
pédagogie libertaire est une pédagogie pragmatique, non dogmatique, qui
repose avant tout sur quelques principes simples et surtout la conscience
et la participation active de ceux et de celles qui la mettent en oeuvre
en situation et dans un contexte.
Ma deuxième remarque -mais n'est-elle pas inutile ici ?- consistera à
insister sur le fait que la pédagogie libertaire n'a de sens que si elle
est mise en acte, conçue et guidée par les apprenants eux-mêmes, en bref
qu'elle est faite pour (et par) les éduqués et non pour (et par) l'éducateur.
Il ne s'agit donc pas seulement de se faire plaisir, encore'que cela soit
aussi recommandé, mais d'agir dans l'intérêt des "citoyens en apprentissage".
L'éducation et la pédagogie libertaire sont des principes en action, mais
aussi en questionnement permanent, il va de soi, alors qu'elles se pratiquent
en tout lieu, librement ou clandestinement, qu'il n'y a pas d'espace et
de temps réservé à leur exercice, et que, sans le savoir, certains et
certaines, soucieux du développement des enfants et des adultes, les pratiquent
très bien.
C'est pourquoi, peuvent s'en revendiquer l'équipe de Bonaventure, celle
du lycée autogéré de Paris et d'ailleurs ou des individus isolés ; qui
dans une classe Freinet, qui dans le cadre de la pédagogie institutionnelle,
qui dans une ZEP, qui en formation d'adultes.
La pédagogie libertaire, comme le prolétariat, n'a pas de patrie.
Hugues
Lenoir
article paru dans la revue Les Temps maudits et dans le Monde
Libertaire
(1) Toutes ces citations
sont extraites de l'article " Éducation " de E. Delaunay dans l'Encyclopédie
anarchiste.
(2) Cité par J-M Raynaud. rare ta gueule à la révo. Éditions du Monde
libertaire. Paris. 1987. p 191.
(3) idem. p 209.
(4) ARobin, cité par N. Bremand in Cempuis, une expérience d'éducation
libertaire à l'époque de jules Ferry. Éditions du Monde libertaire. Paris.
1992.
Autres
articles :
Bonaventure,
une école libertaire ; Un
siècle d'éducation libertaire 1880 / 2000
;
Education
& mondialisation : construire des pratiques d'entraide égalitaire
;
Tivaouanne
une expérience alternative sociale au Sénégal
Francisco Ferrer et l'école
moderne ; La ruche une école
libertaire avant 1914 ;
Paul
Robin et l'horphelinat de Cempuis ; La
CNT et l'éducation ;
Le
Brésil à la fin 19è siècle : la Cecilia, une
communauté libertaire et les écoles anarchistes
;
A
lire :
Bremand Nathalie : Cempuis, une expérience d'éducation
libertaire à l'époque de jules Ferry. Éditions du Monde libertaire. Paris.
1992. Collectif. Bonaventure, une école libertaire. Éditions du Monde
libertaire-Alternative libertaire. Paris Bruxelles. 1995.
Collectif, sous la direction de jean Houssaye, Quinze Pédagogues, leur
influence aujourd'hui, Armand Colin, Paris, 1994.
Faure Sébastien, Ecrits pédagogiques, Éditions du Monde libertaire, Paris,
1992.
Lewin Roland, Sébastien Faure et "La Ruche", Cahiers de l'Institut d'histoire
des pédagogies libertaires, Ivan Davy éditeur, 1989.
Neil Alexander Sutherland, Libres enfants de Summerhill, Éditions La Découverte,
coll. Folio, Paris.
Rogers Carl, Liberté pour apprendre. Dunod, Paris, 1971.
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