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Le
samedi 15 janvier 2000 à l'initiative de Ras l'front Besançon, a eu lieu
une rencontre avec Jean-Bernard Pouy, 54 ans, écrivain de romans noirs,
autour du thème :
" La littérature populaire a-t-elle une utilité dans les luttes sociales
? "
Auteur (entre autres) de "Spinoza encule Hegel", "La belle
de fontenay",
Il est co-créateur du personnage du Poulpe dont il a écrit le premier
épisode (La petite écuyère a cafté) et qu'il édite aux éditions Baleine.
C'est très gentiment qu'il a bien voulu répondre à quelques questions
qui ne peuvent
que brûler les lèvres de libertaires grands amateurs de " polars ".
ML : Tu as créé le personnage
du Poulpe : d'où est venue cette idée, et pourquoi faire une série de
romans où l'auteur n'est jamais le même, mais où chacun met en scène le
Poulpe, chacun à son tour et à sa manière?
J.-B. Pouy : C'est une idée qui n'est pas vraiment neuve, elle
avait déjà été testée par Rainer, qui restait un anti-SAS en bagnole de
luxe et poule de luxe également; il y avait aussi Le commandeur, mais
nous, ce qu'on voulait, c'était refaire la littérature populaire, de la
littérature de gare, avec un personnage qui soit un peu différent de ce
qu'on voyait à l'époque. Et, ben... ça s'est fait lors d'une soirée violemment
arrosée, il faut bien le dire quand même, à trois ou quatre, et on a défini
un peu bêtement les caractéristiques d'un personnage, qu'après on a laissé
reposer, qu'on a affiné. Et lors de cette soirée il y avait un jeune éditeur
qui avait envie de se lancer dans la bagarre. Ce qui était marrant, et
ça c'est peut-être la seule idée originale, et du moins nouvelle, c'est
que à chaque fois ce soit un auteur différent. Parce que d'abord je ne
voulais pas me les cogner tous, deuxièmement on était plusieurs à. avoir
l'idée donc il fallait partager, troisièmement on voyait pas comment faire
autrement ! Et puis ça me semblait bien d'avoir, à partir d'une thématique
un peu précise, des points de vue différents, d'avoir des gens différents
et de voir comment ils allaient réagir.
ML: Tu parles de "roman
populaire", tu en fais même un cheval de bataille, mais qu'est-ce que
c'est ?
J-B. P : Ben, on sait pas trop. Moi, je crois que ce qui est plus
juste, c'est que dans le mot "populaire", il ne faut pas prendre " peuple
", mais " faveur du peuple "Johnny Halliday est un chanteur populaire,
à ses concerts il y a des intellos, des prolos, il y a un peu tout le
monde. Bon, c'est dans ce sens-là qu'il faut le prendre. Il n'y a pas
de définition, mais c'est quand même des récits qui peuvent être lus,
perçus par tout le monde. Les références, l'attitude littéraire, l'attitude
stylistique doivent exister, il ne faut pas qu'un auteur de roman populaire
se brime, mais il ne faut pas que ça casse le principe et le plaisir du
récit, qui est tout simple.
ML : Dans le "portrait"
du Poulpe qui le présente à chaque roman de la série, on peut lire qu'il
est libertaire. Pourquoi ?
J.-B. P : D'abord comme c'est moi qui l'ai créé, il n'y a aucune raison
pour que l'en fasse autre chose. Deuxièmement, on a fait bien attention
de ne pas le dire anarchiste, parce que le mot " anarchiste ", surtout
auprès des autres gauchistes provoque des réactions de rejet immédiat
et ainsi de suite... bizarrement, on a dit pudiquement qu'il était libertaire,
et les autres auteurs, dont certains sont trotskistes, maoïstes, machin...
n'ont pas tiqué; alors est-ce qu'ils ne savent plus ce que ça veut dire
libertaire, ou est-ce qu'il ont oublié, ou alors au contraire comme on
n'a pas dit " anarchiste " ça les a rassurés ? Ils n'ont jamais posé de
question là-dessus et on a eu des gens de différentes obédiences, comme
ça, à condition qu'il soient quand même un peu du même côté ! Mais au
départ, moi je voulais qu'il y ait un personnage qui se revendique de
quelque chose.
ML: Peut-on dire que les
romans populaires sont un reflet critique de la société?
J.-B. P : Oui, enfin des reflets, le ne sais pas, mais il sont directement
inspirés par des mouvements, par des choses qui transparaissent et qui
agitent le monde contemporain. L'essentiel du roman noir est de s'appuyer
sur des histoires qui sont des histoires contemporaines, puisque c'est
du roman noir. Qu'est-ce que c'est qu'une histoire contemporaine ? Eh
bien c'est le journal, le matin. Parce qu'à lire le journal, actuellement,
le matin, il n'y a aucune raison de se marrer. Même le côté sport et météo,
c'est devenu sinistre ! Il y a une espèce d'état de malheur et de douleur,
malgré tous ces articles qui disent " la France va bien, l'Europe gagne...
" Non, on sait très bien, en lisant le journal transversalement, que tout
va mal, au contraire: les fossés se creusent, les riches abandonnent les
pauvres, les possédants enfoncent encore plus les autres, le fascisme
gagne du terrain, la corruption gagne du terrain... bref, le roman noir,
même si c'est pas un roman criminel, où il y a de la mort, c'est un roman
qui se doit de respecter cette douleur du monde, qui doit dire: " ça va
pas bien ! "
ML : Le roman populaire
peut-il peser sur le cours des événements?
J.-B. P : A de très faibles exemples près, il arrive après. C'est-à-dire
un peu bizarrement comme une étude sociologique. C'est vrai qu'il y a
des livres, même dans le polar, qui de temps en temps infléchissent, sinon
le cours d'une histoire, du moins le cours de la vision que les gens se
font de l'histoire. Le livre de Daeninckx, Meurtres pour mémoires, est
important à un moment donné. Le livre sert dans certains cas à la propagation
d'une contre-culture, donc il y en a qui sont là, de temps en temps, comme
pierres d'achoppement. Mais en général, le récit, qui est enrobé de plaisir,
vient après l'événement. Même les auteurs d'anticipation travaillent avec
des éléments qui sont totalement contemporains. Alors le roman purement
criminel, c'est-à-dire la grande mode du "serial-killer", c'est vrai que
c'est un peu un retour en arrière, on a tendance à y dire " le serial-killer
est un tueur, et basta ", parce qu'on n'analyse pas les motifs qui font
d'un homme un tueur, si sa maman a été méchante avec lui et tout ça...
Au fond, les auteurs qui écrivent ça s'en foutent un peu et, à mon avis,
c'est un recul: on revient à des personnages normés, qui sont le flic,
le tueur, le gendarme et le voleur en quelque sorte et le roman ne se
définit plus en dehors de ces pâles-là. La grande tradition du roman noir
c'est de dire que le tueur n'est pas un tueur parce que c'est un tueur,
mais qu'il l'est devenu pour de bonnes raisons ou des mauvaises, mais
enfin il y a des raisons pour qu'il soit là. C'est ce qui constitue le
côté progressiste du roman noir, c'est qu'il est très rarement analytique.
C'est plutôt le côté misère, chômage, la dérive parce que sa famille a
été enfermée dans un rôle... bref, c'est quelque chose qui a surnagé,
depuis les années trente aux États-Unis et qui fait la valeur de se roman-là.
ML: Tu te donnes un rôle
d'éducation, dans le sens d'intéresser à la lecture une population face
à laquelle arriver avec Madame Bovary est le bide assuré, population qui
d'ailleurs lit, contrairement à ce qui se dit mais lit "L'équipe" puis
le journal télé, puis un magazine de rap... Mais tout cela équivaut à
s'enfiler 200 bonnes pages de polar dans la semaine, non ?
J.-B. P : Ça c'est mon côté anar, parce que je pense qu'il faut dire
aux gens qui ne savent pas ce que c'est que le mouvement libertaire qu'à
Barcelone, au moment où les anars avaient une fonction, un pouvoir, et
bien quand les jeunes venaient les trouver, lis ne leur donnaient pas
une mitraillette ou des fonctions syndicales... lis les renvoyaient chez
eux avec une pile de 15 bouquins en disant " tu reviendras quand t'auras
lu ça et tu m'en parleras ". C'est-à-dire que l'éducation, la lutte contre
l'illettrisme et le rapport au monde se font aussi par la culture, et
ça les anars l'ont toujours compris: on ne peut pas s'entourer de sbires
ineptes et illettrés, c'est le bordel, et la culture, la réflexion, l'arrivée
de l'esprit critique seront toujours un bienfait pour les gens qui pensent
comme nous. C'est une chose qu'il ne faut pu oublier: c'est pas avec des
abrutis qu'on fera la révolution; c'est pas possible parce qu'en plus
ils nous tireraient comme des lapins, après! Il faut que ceux qui ont
pour une raison X ou Y une connaissance la fassent partager à d'autres.
Le combat contre les idées soi-disant naturelles qui ne le sont pas et
qui nous bouffent la tête, comme le refus de l'autre, le racisme, tous
les petits éléments du fascisme ordinaire sont aussi des idées qu'il faut
combattre par la culture.
ML: On a compris que tu
es un écrivain engagé, mais on se souvient de la grande vague des Sartre,
des Camus... Aujourd'hui, ça serait quoi un écrivain engagé ?
J.-B. P : Il y en a, mais souvent les dés sont pipés: sur tel ou tel
sujet on demande à un cinéaste " engage " de dire ce qu'il pense, mais
pourquoi on ne demanderait pas plutôt à un syndicaliste ?
On a l'impression que la parole de quelqu'un qui est reconnu par tout
le monde serait importante, déterminante. Mais moi, je n'ai pas envie
de recevoir de leçons d'un Montand qui fut une crapule stalinienne en
son temps, puis qui est passé de l'autre côté, etc. Ce qui est important,
c'est qu'il ne faut pas qu'il y ait une dichotomie entre ce que font les
gens et ce qu'il sont.
Être écrivain ? Attends ! C'est un mec qui a pas de patron, pas de bureau,
qui est payé pour les conneries qu'il raconte, qui est totalement libre
et qui fait partie d'un monde plein de paillettes et de strass par rapport
à la vendeuse de Monoprix ou autre. En quoi peut-il dire " faites la grève!
" s'il n'est pas sur le tas. Ainsi, si j'ai quitté la CNT, c'est parce
que je ne travaille plus, je ne suis plus salarié... Ce qui se passe un
peu avec les écrivains, c'est qu'il y en a qui ouvrent leur gueule, qui
font les barbots, et puis il y en à un paquet que je connais et qui écrivent,
mais qui à côté bossent, exercent leur part sociale, militent... Les groupes
radicaux comme AC!, le DAL ont fait le plein de ces gens, parce que justement
tu ne rentrais pas dans un parti, t'émis pas en butte à la hiérarchie,
les plans de campagne et tout ça. Ceux que je connais ne se targuent pas
d'être écrivains, ils font comme les autres, ils vont à la manif, à l'aéroport
se battre pour qu'un mec ne soit pas dans l'avion... C'est ça qui compte,
car ils exercent là leur "part" sociale.
propos recueillis par
Bruno. - groupe Proudhon (Besançon)
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