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Si l’on ne se fiait qu'à
ce que nous régurgitent les grands médias, chacun d’entre nous devrait
être depuis longtemps convaincu que le FN est le mal absolu.
De même, le chômage ne serait que le produit de la guerre économique que
nous mène le reste du monde. Face à cette situation, le patronat et l'État
agiraient pour le mieux, au service de l’intérêt général, même et surtout
si cela passe par des coupes sombres dans les budgets sociaux, par l’annonce
de milliers de licenciements, par la mise à l’index des populations dites
immigrées, présentées comme une véritable cinquième colonne de sabotage
au service de l'étranger.
Chaque jour il se trouve un politicien quelconque montant au créneau télévisuel
pour alimenter le vide du petit écran et marteler ces " évidences " qui
distillent des sentiments et des attitudes entremêlant tout à la fois
impuissance et indignation, pitié pour les plus démunis et lutte pour
sa propre survie.
Et pourtant, malgré cette propagande systématique, il se trouve des électeurs
sans état d'âme qui votent pour des fascistes et des salariés qui se mettent
en grève afin d’obtenir des améliorations qui sont " impossibles à satisfaire
" (retraite à 55 ans, réduction du temps de travail sans perte de salaire,
etc.).
Le " bon peuple " n’en fait qu'à sa tête et quelles qu’en soient les raisons,
il y a là un fait de société incontournable : s’il est vrai que les populations
ont toujours su que les élites dirigeantes usaient et abusaient du pouvoir
à leur seul profit, les situations économiques et sociales actuelles laissent
entrevoir l'émergence de discours critiques capables de donner un sens
et des perspectives politiques nouvelles à cette conscience d'être dominé
et exploité.
Et, comme toute l'histoire de l'humanité le démontre, il n’y a aucune
obligation à ce que ces propositions aillent obligatoirement dans le sens
d’une plus grande convivialité et égalité entre les êtres humains. Il
est devenu plus que banal d’affirmer que "cette société ne fonctionne
plus". Chacun sait qu’elle ne permet plus d’assurer notre bien-être matériel
ni d’assumer des relations valorisantes avec autrui.
Nous sommes en situation de guerre civile permanente et nous aurions tort
de penser que ce qui se passe en Yougoslavie ou en Albanie ne peut se
développer ici même.
À qui la faute ?
Rappelons que les responsabilités sont d’abord celles du capitalisme et
de l'État, complices inséparables qui exigent toujours plus de profits
et, pour ce faire, imposent toujours plus de pressions aux travailleurs
et de contrôle aux individus. Les rapports sociaux de production capitalistes
se sont généralisés à toute la planète et s’attaquent à toutes les niches
sociales et économiques où nombre d’entre nous avaient pris leurs habitudes
en croyant échapper plus ou moins au " système ".
Il n’est plus possible de se réfugier dans une île perdue ou dans le fonctionnariat
pour avoir la garantie d’une vie paisible et d’un revenu tout en cultivant
des patates à l’abri de sa clôture délimitant sa propriété privée, réelle
ou imaginaire. Le capitalisme s’impose partout et le contrôle social cerne
chacun d’entre nous.
C’est aussi l'échec des stratégies marxistes-léninistes et sociales-démocrates
à être des forces de proposition sociétaires capables de mobiliser l’ensemble
des exploités. Les limites de la canalisation des mécontentements et des
grèves protestataires vers le bulletin de vote sont évidentes si l’on
s’en tient aux seuls taux d’abstention ou à la volatilité des voix d’un
candidat à l’autre, tant ils apparaissent tous comme autant de pantins
aux yeux de la grande masse. En ce sens, les pantins du FN ne sont, pour
beaucoup, pas pires que les autres, même si nous savons que c’est une
erreur de l’analyser comme cela.
Depuis une bonne quinzaine d’années, c’est-à-dire depuis que le monde
du travail a pris conscience de l’incapacité politique de la gauche à
s’opposer à l’offensive capitaliste, nous sommes dans un cul-de-sac. À
partir de là, la porte était ouverte à la démagogie, aux réactions épidermiques
de caractères réactionnaire, raciste et nationaliste. Et comme préexistaient
à l’intérieur des organisations de droite des tendances fascisantes dont
on s’aperçoit avec écœurement qu’elles avaient toujours été protégées
depuis 1945 - en témoigne l’affaire Papon bien sûr, mais aussi le tristement
célèbre S.A.C. dont est issu Pasqua, l’O.A.S., les relations troubles
de Mitterand avec le pétainisme, les milieux politico-mafieux au service
d’intérêts économiques obscurs tant en France qu’en Afrique, il suffisait
d’un leader charismatique et de quelques coups de pouces publicitaires
savamment distillés par des socialistes inconscients et poussés par de
basses raisons électoralistes visant à affaiblir la droite pour que le
FN soit en mesure de rassembler ces forces disparates et puisse décoller
politiquement à Dreux en 1984. Depuis, les choses n’ont fait qu’empirer.
(affiche du réseau
No Pasaran)
Le FN, cheval de Troie
de la démocratie blindée !
Si la stigmatisation du FN est indispensable, il faut avoir conscience
que ce n’est qu’un cheval de Troie derrière lequel se met en place un
système politique d’autant plus dangereux que pernicieux. En fait, c’est
depuis la première crise pétrolière de 1974 que des modifications dans
notre système politique ont été petit à petit opérées et tendent, petit
à petit, à la mise en place de ce que nous pouvons nommer " une démocratie
blindée ".
Sans négliger l’importance des textes législatifs et réglementaires pris
à l’encontre des populations dites étrangères ou immigrées, il faut souligner
la multiplication des textes et de circulaire modifiant progressivement
les pratiques du droit du travail qui font qu’aujourd'hui la précarisation
est la norme pour la majorité des embauches, que le nombre de salariés
payés en dessous du SMIC est impressionnant, que la protection sociale
est battue en brèche de tous côtés, que la réorientation des forces répressives
donne la priorité à la lutte contre l’ennemi intérieur, que les pouvoirs
des préfets et des forces policières se sont considérablement accrus,
qu’il y a manipulation idéologique systématique à l’occasion d’attentats
à caractère terroriste rarement élucidés et mise en place d’un quadrillage
policier permanent.
Établi, depuis 1945, la fonction de l'État se transforme sous nos yeux
: de régulateur des tensions sociales par la redistribution d’une partie
des richesses sous forme d’allocations et de subventions et par la possibilité
qu’il était censé offrir au fils du prolo moyen de s'élever socialement,
l'État organise maintenant la privatisation des services publics, la disparition
des aides sociales et supprime son appui financier aux différents relais
associatifs.
Parallèlement, il se décharge, sous prétexte d'être plus près du citoyen,
de certaines de ses fonctions régaliennes (santé, éducation, transports,
culture, etc.) sur des structures politiques intermédiaires (régions,
communes, secteur privé).
De ce fait, des inégalités naissent entre localités et entre régions accélérant
les processus de décomposition des relations politiques et sociales anciennes.
Finalement, l'État peut se définir aujourd'hui comme le gérant local d’une
économie mondialisée sur laquelle il n’a plus aucun pouvoir et son rôle
se réduit à une fonction de contrôle et de répression, pensée d’une manière
globalisée et totalisante, c’est-à-dire que potentiellement l’ennemi est
chacun d’entre nous, ici même comme à l’autre bout de la planète.
Citons deux exemples qui matérialisent le mieux cette évolution vers ce
qui devient l’enjeu essentiel de cette époque : le contrôle social. Tout
d’abord, la création d’un statut de précaire à vie, le RMIste, ce qui
institutionnalise et officialise la précarité comme étant une situation
normale, légitime et permanente dans la société, avec son lot de tests
et d’examens humiliants, mettant à nue toute la personnalité et la trajectoire
sociale d’un individu, le transformant en objet entre les mains des contrôleurs
étatiques que sont devenus les travailleurs sociaux.
Autre évolution majeure : l’intégration économique et politique des forces
armées dans un dispositif militaire mondialisé. Ç'en est fini du principe
gaulliste de l’indépendance militaire française qui sous-tendait des efforts
considérables en faveur de l’appareil militaro-industriel de la part de
l'État. Aujourd'hui on restructure. Des fabrications entières d’engins
de guerre sont confiées à des pools internationaux (allemand, anglais,
espagnol, italien, etc.). Par ailleurs, on redéploie les sites stratégiques,
on équipe et spécialise des corps d’armée pour qu’ils interviennent en
parfaite coordination avec des forces allemandes et autres. L’essentiel
des préoccupations de l’entraînement des militaires professionnalisés
est l’intervention en zones insurrectionnelles et en situation de guérillas
urbaines. Il ne s’agit plus d’affronter l’armée régulière d’un autre État,
mais de faire face à des révoltes ou révolutions à caractère social (exemples
: Algérie, Albanie, etc.). La priorité est donnée à la surveillance par
satellites et avions téléguidés.
C’est aussi tout un travail d’intégration dans l’imaginaire collectif
du fait qu’il est normal de voir des uniformes et des fusils d’assaut
dans les transports en commun, dans les écoles et, avec la dernière loi
Debré, le contrôle des travailleurs par les flics dans les entreprises,
sous prétexte de lutte contre le travail clandestin, est présenté comme
une nécessité.
Il est temps de prendre conscience que le FN est utilisé comme paravent
derrière lequel se développe un système répressif extrêmement puissant
et efficace qui se gargarise des mots République et démocratie. A vouloir
continuer à n’avoir peur que de ceux qu’on nous présente comme étant les
seuls fascistes, attention à ce que notre liberté ne soit bientôt plus
que virtuelle !
Un mouvement social
en quête de sa propre extension !
Le mouvement social capable non seulement de contester ces orientations
mais aussi en capacité de proposer des dynamiques et des perspectives
sociétaires alternatives, paraît bien embryonnaire. Cependant, nous aurions
tort de désespérer. À partir du moment où celles et ceux qui n’acceptent
pas l’ordre social imposé par le capitalisme et l'État ne peuvent plus
s’appuyer sur des partis politiques coincés dans leurs calculs et combinaisons
électorales, il faut bien que ces militants inventent leurs propres pratiques
et définissent par eux-mêmes leur propre fonctionnement, leurs propres
perspectives et revendications.
C’est un processus social difficile à mettre en place parce que les prises
de conscience nécessitent du temps, de l’expérimentation et une sacrée
dose de volonté pour se frayer un chemin à travers toutes les embûches
et traquenards. Néanmoins, il est certain que beaucoup de choses ont changé
dans la tête des militants depuis les premières coordinations SNCF et
des celle des infirmières de 1986, en passant par la lutte contre les
CIP, la multiplication de syndicats autonomes, indépendants, alternatifs
ou anarcho-syndicalistes (SUD, CNT, PAS, CRC, etc.), sans oublier celles
et ceux de " CFDT en lutte ", etc.
Pouvons-nous oublier la série de grèves qui a eu lieu en pleine présidentielle
de janvier à juin 1995 ?
Pouvons-nous oublier le mouvement de novembre/décembre 1995, sa radicalité
et son slogan : " Tous ensemble " ?
Pouvons-nous oublier la grève des routiers pour la retraire à 55 ans et
la réduction du temps de travail ? Pouvons-nous oublier la lutte des sans-papiers
qui fêtera son premier anniversaire le 18 mars prochain ? Pouvons-nous
oublier la lutte des employés du CFF ?
Pouvons-nous oublier le conflit des intermittents du spectacle toujours
en cours ?
Pouvons-nous oublier les grèves qui se développent en ce moment même dans
les transports publics, l'éducation, la santé, etc. ?
Pouvons-nous oublier l'électrochoc de l’appel à la désobéissance civile
?
Pouvons-nous oublier la première réaction de solidarité transnationale
des travailleurs de Renault après l’annonce de milliers de licenciements
?
Sans compter la multitude de conflits " anonymes " qui se développent
un peu partout et montrent pour beaucoup un degré de radicalité étonnant.
Ce qui caractérise l’ensemble de ces mouvements, c’est cette nécessité
et cette volonté d’aller à l’affrontement de manière unitaire, en dépit
des stratégies des partis politiques, des querelles de chapelle syndicale,
en dépit et parfois contre elles.
Ce qui est remarquable, c’est cette détermination à prendre ses affaires
en main, à fonctionner en Assemblées générales où chacun peut librement
s’exprimer.
Ce qui est encourageant, c’est qu’en dépit de tous les mensonges et tentatives
de sabotages médiatiques, les populations soutiennent les grévistes.
Ce qui est significatif, c’est qu’au bout du compte des revendications
globalisantes et attractives pour tous les salariés émergent petit à petit
: retraite à 55 ans et réduction du temps de travail, augmentation de
salaires. Il y a là les bases d’un cahier de revendications capable de
poser les bases d’un vaste mouvement à l'échelle du pays, voire plus,
qui pourrait bien imposer des solutions efficaces au chômage et à la précarité.
Ce sont des conceptions et des pratiques relevant des traditions libertaires
qui sont mises en avant par les salariés en lutte comme par les sans-papiers
et les intellectuels : autonomie, responsabilité individuelle, action
directe, désobéissance civile, refus de subordination aux stratégies électorales,
etc. Les anarchistes ont à l'évidence toute leur place dans ces mouvements
et peuvent contribuer efficacement à la cristallisation d’une dynamique
sociale en gestation depuis de longues années et qui immanquablement ne
peut plus guère tarder à trouver sa propre expression organisationnelle
et ses propres finalités.
Soyons sûr qu'à ce moment-là le FN se révélera pour ce qu’il est, une
machine à briser les luttes émancipatrices. Le printemps des luttes sociales
est la meilleure arme contre les pratiques fascistes du FN, de l'État
et du capitalisme. Il est temps !
groupe Déjacque (Lyon)
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