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L’opposition des anarchistes
à la participation du mouvement ouvrier à l’institution parlementaire
se fonde sur ce qu’ils considèrent comme le caractère de classe de celle-ci
; sur sa fonction dans la société capitaliste moderne ; sur le dévoiement
du programme ouvrier qu’entraînent les alliances contre-nature que cette
participation impose ; sur l'écart qui se creuse entre l'élu et l'électeur
; enfin, sur la négation de la solidarité internationale qui apparaît
inévitablement.
Il ne suffit pas de dire que l’institution parlementaire impose au prolétariat
un jeu risqué : les principales objections viennent de ce que la classe
dominante elle-même n'hésite pas à saborder la démocratie parlementaire
lorsque ses intérêts sont en cause.
La bourgeoisie ne joue
pas le jeu !
La forme politique la plus adaptée…
Non seulement la démocratie représentative est parfaitement adaptée aux
exigences du capitalisme, elle lui est aussi nécessaire. Cette forme d'État
réunit en effet deux conditions indispensables à la prospérité de la grande
production industrielle : la centralisation politique et la sujétion du
peuple-souverain à la minorité qui le représente, qui en fait le gouverne
et l’exploite. Dans un régime qui consacre l’inégalité économique et la
propriété privée des moyens de production, le système représentatif légitime
l’exploitation de la grande masse du peuple par une minorité de possédants
et par les professionnels de la parole qui sont leur expression politique.
Si le droit politique garanti par le système représentatif permet au non-possédant
de participer en tant que citoyen à l'élection d’un représentant, le droit
économique lui permet de la même façon de " choisir " son employeur.
La liberté du travailleur, dit Bakounine, est une liberté théorique, fictive.
Pourtant, " est-ce à dire que nous, socialistes révolutionnaires, nous
ne voulions pas du suffrage universel, et que nous lui préférions soit
le suffrage restreint, soit le despotisme d’un seul ?
Point du tout.
Ce que nous affirmons, c’est que le suffrage universel, considéré à lui
tout seul et agissant dans une société fondée sur l’inégalité économique
et sociale, ne sera jamais pour le peuple qu’un leurre ; que, de la part
des démocrates bourgeois, il ne sera jamais rien qu’un odieux mensonge,
l’instrument le plus sûr pour consolider, avec une apparence de libéralisme
et de justice, au détriment des intérêts et de la liberté populaires,
l'éternelle domination des classes exploitantes et possédantes. " (Bakounine,
Stock, IV 195)
On ne saurait donc conclure de la critique anarchiste du système représentatif
à l’apologie du "vide" politique, du "néant" et d’une spontanéité transcendantale
à partir desquels les "masses" découvriraient de façon immanente des formes
politiques nouvelles et radicalement différentes.
La critique anarchiste de la démocratie représentative n’est pas une critique
de principe de la démocratie, entendue comme participation des intéressés
aux choix concernant leur existence, mais une critique du contexte capitaliste
dans lequel elle est appliquée. La brutalité du rapport entre les deux
classes fondamentales de la société est cependant tempérée d’abord par
le fait qu’il y a entre elles de nombreuses nuances intermédiaires imperceptibles
qui rendent parfois difficile la démarcation entre possédants et non-possédants,
mais aussi par l’apparition d’une catégorie sociale nouvelle, que Bakounine
appelle les "socialistes bourgeois", et dont la fonction semble essentiellement
de promouvoir le système représentatif auprès du prolétariat.
Issus des franges de la bourgeoisie, ces "exploiteurs du socialisme",
philanthropes, conservateurs socialistes, prêtres socialistes, socialistes
libéraux, intellectuels déclassés, utilisent le mouvement ouvrier comme
tremplin et l’institution parlementaire comme instrument pour tenter de
se hisser au pouvoir, ou tout au moins pour se faire une place.
Le socialisme bourgeois corrompt le mouvement ouvrier en "dénaturant son
principe, son programme". La démocratie représentative étant définie comme
la forme politique la plus adaptée à la société capitaliste il convient
de s’interroger sur l’opportunité pour le prolétariat d’en accepter les
règles, sachant que "la révolution sociale n’exclut nullement la révolution
politique. Au contraire, elle l’implique nécessairement, mais en lui imprimant
un caractère tout nouveau, celui de l'émancipation réelle du peuple du
joug de l'État." (Bakounine, Stock, IV 198.)
La participation du mouvement ouvrier au jeu électoral ne saurait toucher
l’essentiel, c’est-à-dire la suppression de la propriété privée des moyens
de production. La démocratie représentative n'étant pour la bourgeoisie
qu’un masque -elle s’en dessaisit aisément au profit du césarisme, c’est-à-dire
la dictature militaire, lorsque cela est nécessaire-, tout empiétement
démocratiquement décidé contre la propriété provoquera inévitablement
une réaction violente de la part des classes dominantes spoliées. La participation
à l’institution parlementaire, où sont représentés des citoyens, non des
classes, signifie inévitablement la mise en œuvre d’alliances politiques
avec des partis représentant certaines couches de la bourgeoisie modérée
ou radicale.
Bakounine déclare que l’alliance entre un parti radical et un parti modéré
aboutit inévitablement au renforcement du parti modéré au détriment du
parti radical et à l'édulcoration du programme du parti radical : " L’absurdité
du système marxien consiste précisément dans cette espérance qu’en rétrécissant
le programme socialiste outre mesure pour le faire accepter par les bourgeois
radicaux, il transformera ces derniers en des serviteurs inconscients
et involontaires de la révolution sociale.
C’est là une grande erreur, toutes les expériences de l'histoire nous
démontre qu’une alliance conclue entre deux partis différents tourne toujours
au profit du parti le plus rétrograde ; cette alliance affaiblit nécessairement
le parti le plus avancé, en amoindrissant, en faussant son programme,
en détruisant sa force morale, sa confiance en lui-même ; tandis que lorsqu’un
parti rétrograde ment, il se retrouve toujours et plus que jamais dans
sa vérité."
(Lettre à La Liberté, le 5 août 1872, éd. Champ libre, III, 166)
Sur les alliances
La foi dans les institutions parlementaires, "du moment qu’on a derrière
soi la majorité de la nation", pour reprendre les termes d’Engels, toutes
classes confondues, est fermement critiquée par les anarchistes, notamment
par Bakounine car elle signifie inévitablement la conclusion d’un "pacte
politique" entre "la bourgeoisie radicale ou forcée de se faire telle,
et la minorité intelligente respectable, c’est-à-dire dûment embourgeoisée,
du prolétariat des villes, à l’exclusion et au détriment de la masse du
prolétariat non seulement des campagnes, mais des villes". " Tel est,
conclut l’anarchiste, le vrai sens des candidatures ouvrières aux parlements
des États existants " (III, 161).
On peut alors se demander ce que Bakounine lui-même préconisait en matière
d’alliances politiques. Il avait parfaitement saisi l’importance formidable
des classes sociales intermédiaires dans la société et le rôle de frein
qu’elles pouvaient jouer dans la révolution. "Ne comptez pas sur la bourgeoisie,
dit-il ; elle ne voudra jamais ni ne pourra jamais vouloir vous rendre
justice ; ce serait contraire à la logique des choses et des conditions
de vie, contraire à toutes les expériences de l'histoire ; l’opinion publique,
la conscience collective de chaque classe étant nécessairement et toujours
le produit des rapports sociaux et des conditions particulières qui constituent
la base et la loi de son existence séparée." (II, 93).
Le prolétariat doit donc s’organiser "en dehors et contre la bourgeoisie".
Ce n’est que par la force et par la démonstration bien réelle de leur
puissance organisée que les travailleurs pourront arracher des concessions
à la bourgeoisie. La petite bourgeoise quant à elle est pour le prolétariat
une alliée potentielle, elle n’est séparée de la classe ouvrière que par
la "méconnaissance de ses propres intérêts" et par la "sottise bourgeoise".
Le point de vue de Bakounine est parfaitement exprimé dans le passage
suivant, écrit peu après la mort de Mazzini : les Internationaux italiens,
dit-il, seront sans doute sollicités par les mazziniens pour s’unir à
eux. Mais, rappelle Bakounine, "… n’oubliez pas l’abîme qui sépare votre
programme du programme mazzinien. Ne vous laissez pas entraîner par eux
- ce qu’ils ne manqueront certainement pas de tenter - à une entreprise
pratique commune, conforme à leur programme et à leurs plans et modes
d’action, non aux vôtres. Appelez-les à s’unir avec vous sur votre propre
terrain, mais ne les suivez pas sur leur terrain à eux, que vous ne sauriez
accepter sans sacrifier et sans trahir cette grande cause du prolétariat
qui désormais est devenue la vôtre. (…) En acceptant leurs plans d’action,
non seulement vous ruineriez tout votre travail socialiste et vous arracheriez
votre pays à la solidarité révolutionnaire qui l’unit aujourd'hui à toute
l’Europe, mais vous vous condamneriez vous-mêmes, avec tous ceux qui vous
suivraient dans cette voie nouvelle et funeste, à une défaite certaine."
(Lettre à Celsio Ceretti, 13-17 mars 1872, Champ libre, II, 237)
Pouvoir et exploitation
sont inévitablement liés.
Les États, quels qu’ils soient, fonctionnent selon le principe de la substitution
de pouvoir, c’est-à-dire qu’ils canalisent dans un nombre de mains réduites,
au nom de la société civile, la légitimité de celle-ci. La majorité de
la population ne peut avoir qu’une souveraineté fictive, plus ou moins
masquée.
Enfin, la logique interne à tout État le conduit à la centralisation,
à la concentration du pouvoir, à l’accaparement des autonomies. Le " pouvoir
politique " entendu au sens de processus collectif de décision concernant
les orientations de la société, doit nécessairement être décentralisé
: son lieu d’exercice n’est pas l'État ni le parlement mais l’organisation
des producteurs associés et les communes fédérées. La conquête de l'État
"n’est possible que lorsqu’elle se développe de concert avec une partie
quelconque de cette classe (1) et se laisse diriger par des bourgeois."
L’originalité de l’analyse bakouninienne est d’avoir montré que dans sa
période constitutive, le mouvement ouvrier ne pouvait rien espérer de
la subordination de son action à la revendication de la démocratie représentative
parce qu’il avait face à lui la violence étatique, et que dans la période
de stabilisation, lorsque cette revendication était accordée, les classes
dominantes et l'État avaient les moyens d’empêcher que l’utilisation des
institutions représentatives ne remette pas en cause leurs intérêts. Bakounine
a en effet affirmé que les démocrates les plus ardents restent des bourgeois,
et qu’il suffit d’une " affirmation sérieuse, pas seulement en paroles,
de revendications ou d’instincts socialistes de la part du peuple pour
qu’ils se jettent aussitôt dans le camp de la réaction la plus noire et
la plus insensée ", suffrage universel ou pas. C’est le phénomène que
Bakounine désigne sous le nom de césarisme, et que Marx appelle bonapartisme
: cette voie fut découverte jadis par les empereurs romains, mais oubliée
et redécouverte récemment par Napoléon 1er et "déblayée et améliorée par
son élève, le prince de Bismarck : la voie du despotisme étatique, militaire
et politique, dissimulée sous les fleurs et sous les formes les plus amples
en même temps que les plus innocentes de la représentation populaire"
(IV, 294).
En 1815 cette voie était prématurée : "A l'époque, personne ne se doutait
de cette vérité, devenue depuis évidente aux despotes les plus niais,
que le régime dit constitutionnel ou parlementaire n’est pas une entrave
au despotisme étatique, militaire, politique et financier, mais que, le
légalisant en quelque sorte et lui donnant l’aspect trompeur d’un gouvernement
du peuple, il peut lui conférer à l’intérieur plus de solidité et de force."
La remarque qui suit cette affirmation est particulièrement intéressante
: si, en 1815, on ignorait cela, c’est que la rupture entre la classe
exploiteuse et le prolétariat n'était pas aussi évidente qu’aujourd'hui.
Les gouvernements, qui étaient encore constitués sur le modèle de l’Ancien
régime, pensaient que le peuple était derrière la bourgeoisie. Aujourd'hui
le peuple et la bourgeoisie sont en opposition, et cette dernière sait
que contre la révolution sociale " il n’y a pas pour elle d’autre refuge
que l'État ". Mais elle veut un État fort qui assure une dictature "revêtue
des formes de la représentation nationale qui lui permettent d’exploiter
les masses populaires au nom du peuple lui-même".
Ainsi le système représentatif est très explicitement désigné comme le
moyen trouvé par la bourgeoisie pour garantir sa situation de classe exploiteuse
et comme la solution à la crise de légitimité du pouvoir. Les revendications
et le programme de la classe ouvrière se trouvent ainsi dilués dans la
fiction de la représentation nationale.
La fiction de la représentation
La véritable fonction de la démocratie représentative n’est donc pas tant
de garantir la liberté des citoyens que de créer les conditions favorables
au développement de la production capitaliste et de la spéculation bancaire,
qui exigent un appareil d'État centralisé et fort, seul capable d’assujettir
des millions de travailleurs à leur exploitation.
La démocratie représentative repose sur la fiction du règne de la volonté
populaire exprimée par de soi-disants représentants de la volonté du peuple.
Ainsi permet-elle de réaliser les deux conditions indispensables à l'économie
capitaliste : la centralisation de l'État et la soumission de la souveraineté
du peuple à la minorité régnante.
Toute société qui parvient à s'émanciper quelque peu cherche à soumettre
les gouvernements à son contrôle, dit Bakounine, et met son salut dans
" l’organisation réelle et sérieuse du contrôle exercé par l’opinion et
par la volonté populaire sur tous les hommes investis de la force publique.
Dans tous les pays jouissant du gouvernement représentatif, (…) la liberté
ne peut donc être réelle, que lorsque le contrôle est réel. Par contre
si ce contrôle est fictif, la liberté populaire devient nécessairement
aussi une pure fiction. " (V, 61.) Or, Bakounine constate que "nulle part
en Europe le contrôle populaire n’est réel". "Tout le mensonge du système
représentatif repose sur cette fiction, qu’un pouvoir et une chambre législative
sortis de l'élection populaire doivent absolument ou même peuvent représenter
la volonté réelle du peuple." (V, 62.)
Il y a cependant une logique interne à tout gouvernement, même le plus
démocratique, qui pousse, d’une part à la séparation croissante entre
les électeurs et les élus, et d’autre part qui pousse à l’accroissement
de la centralisation du pouvoir. "La classe des gouvernants est toute
différente et complètement séparée de la masse des gouvernés". La bourgeoisie
gouverne, mais, étant séparée du peuple par toutes les conditions de son
existence économique et sociale, comment la bourgeoisie peut-elle réaliser,
dans le gouvernement et dans les lois, les sentiments, les idées, la volonté
du peuple ?
Ce serait toutefois une erreur, commente Bakounine, d’attribuer ces palinodies
à la trahison. Elles ont pour cause principale le changement de perspective
et de position des hommes. C’est cela qui explique que les démocrates
les plus rouges " deviennent des conservateurs excessivement modérés dès
qu’ils sont montés au pouvoir" (V, 63).
Les modifications du comportement des élus est un sujet qui préoccupe
constamment Bakounine.
Dans la Protestation de l’Alliance, il affirme la nécessité pour les élus
de rester en contact avec la vie du peuple ; ils devraient être obligés
d’agir ouvertement et publiquement, ils doivent être soumis au régime
salutaire et ininterrompu du contrôle et de la critique populaires ; ils
doivent enfin être révocables à tout moment. En dehors de ces conditions,
l'élu risque de devenir un sot vaniteux, gonflé de son importance. La
logique interne du système représentatif ne suffit cependant pas à expliquer
que la démocratie y est fictive. Si la bourgeoisie possède le loisir et
l’instruction nécessaires à l’exercice du gouvernement, il n’en est pas
de même du peuple.
De ce fait, même si les conditions institutionnelles de l'égalité politique
sont remplies, cette dernière reste une fiction. Les périodes électorales
fournissent aux candidats l’occasion de "faire leur cour à Sa Majesté
le peuple souverain", mais ensuite chacun revient à ses occupations :
"le peuple à son travail, et la bourgeoisie à ses affaires lucratives
et à ses intrigues politiques." Ignorant de la plupart des questions,
le peuple ne peut contrôler les actes politiques de ses élus. Or, puisque
le "contrôle populaire, dans le système représentatif, est l’unique garantie
de la liberté populaire, il est évident que cette liberté aussi n’est
qu’une fiction." Le système du référendum, introduit par les radicaux
de Zurich, n’est qu’un palliatif, une nouvelle illusion.
Là encore, pour voter en connaissance de cause, il faudrait que le peuple
ait le temps et l’instruction nécessaires d'étudier les lois qu’on lui
propose, de les mûrir, de les discuter : "Il devrait se transformer en
un immense parlement en plein champ", ce qui n’est évidemment pas possible.
De plus - et là on touche à la "technologie" parlementaire -, les lois
ont la plupart du temps une portée très spéciale, elles échappent à l’attention
du peuple et à sa compréhension : "prises séparément, chacune de ces lois
paraît trop insignifiante pour intéresser beaucoup le peuple, mais ensemble
elles forment un réseau qui l’enchaîne."
La plupart des affaires qui intéressent directement le peuple se font
par-dessus sa tête, sans qu’il s’en aperçoive ; il laisse faire ses élus,
qui servent les intérêts de leur propre classe et qui présentent les mesures
prises sous l’aspect le plus anodin. "Le système de la représentation
démocratique est celui de l'hypocrisie et du mensonge perpétuels. Il a
besoin de la sottise du peuple, et il fonde tous ses triomphes sur elle."
Le seul moyen de contrôle effectif de la population sur les décisions
gouvernementales n’a rien d’institutionnel. Lorsque le sentiment populaire
se sent attaqué sur des points essentiels, " certaines idées, certains
instincts de liberté, d’indépendance et de justice auxquels il n’est pas
bon de toucher ", il reste au peuple la possibilité de se soulever, de
se révolter. " Les révolutions, la possibilité toujours présente de ces
soulèvements populaires, la crainte salutaire qu’ils inspirent, telle
est encore aujourd'hui l’unique forme de contrôle qui existe réellement
en Suisse, l’unique borne qui arrête le débordement des passions ambitieuses
et intéressées de ses gouvernants. " C’est d’ailleurs cette arme-là dont
s’est servi le parti radical pour renverser les constitutions antérieures,
jusqu’en 1848. Mais ensuite il prit des mesures pour briser toute possibilité
d’y avoir recours, "pour qu’un parti nouveau nu pût s’en servir contre
lui à son tour", en détruisant les autonomies locales et en renforçant
le pouvoir central. L’exemple du cas suisse révèle donc aux yeux de Bakounine
l’efficacité du système représentatif du point de vue de la préservation
du régime bourgeois : ce dernier a su utiliser la révolte comme moyen
de contrôle - et le contrôle ultime n’est-il pas le changement de régime
politique ? - et il a su ensuite mettre en place les mesures nécessaires
pour empêcher qu’il soit fait recours à ce contrôle contre lui : "Désormais,
les révolutions cantonales, le moyen unique dont disposaient les populations
cantonales pour exercer un contrôle réel et sérieux sur leurs gouvernements,
et pour tenir en échec les tendances despotiques inhérentes à chaque gouvernement,
ces soulèvements salutaires de l’indignation populaire, sont devenues
impossibles. Elles se brisent impuissantes contre l’intervention fédérale."
(V, 65.)
Les progrès de la liberté dans certains cantons jadis très réactionnaires
ne sont pas la conséquence de la nouvelle constitution de 1848 qui a accru
la centralisation de l'État, mais plutôt de la "marche du temps". Dans
les faits, les progrès accomplis depuis 1848, dit Bakounine, sont, dans
le domaine fédéral, surtout des progrès d’ordre économique : unification
des monnaies, des poids et mesures, les grands travaux publics, les traités
de commerce, etc. "On dira que la centralisation économique ne peut être
obtenue que par la centralisation politique, que l’une implique l’autre,
qu’elles sont nécessaires et bienfaisantes toutes les deux au même degré.
Pas du tout…. La centralisation économique, condition essentielle de la
civilisation, crée la liberté ; mais la centralisation politique la tue,
en détruisant au profit des gouvernants et des classes gouvernantes la
vie propre et l’action spontanée des populations." (V, 61.)
On retrouve exactement la même idée chez Proudhon.
C’est là un aspect peu connu de la pensée politique de Bakounine, sur
lequel en tout cas les anarchistes après lui sont gardés de mettre l’accent.
Par centralisation économique, il faut entendre la tendance de la société
industrielle moderne à organiser les activités productives à une échelle
de plus en plus grande et complexe. L’anarchisme se situe donc aux antipodes
d’une conception fondée sur la petite production artisanale et décentralisée.
Bakounine sait bien que le développement industriel s’accompagne de la
concentration du capital : il ne nie pas la nécessité de ce processus
qui permet une production de masse. En ce sens, son point de vue s’apparente
à celui de Marx, pour qui le développement des forces productives crée
les conditions de la réalisation du socialisme. La vision de Bakounine
s’inscrit donc tout à fait dans la perspective d’une société industrielle.
Là où il se dissocie de Marx, c’est sur la question politique, sur le
schéma politique de l’organisation de la société. Il semble envisager
un système où l'économie serait organisée d’un point de vue centralisé,
mais où le processus de décision politique serait décentralisé et fondé
sur le principe du contrôle populaire. Il est vrai que le concept de "centralisation
économique" n’est pas explicité. La concentration du capital est reconnue
comme un des moteurs de l'évolution des sociétés industrielles, mais c’est
un phénomène mécanique qui échappe à la volonté des hommes. Il y a dans
le terme de centralisation économique quelque chose de voulu, qu’il serait
possible d’organiser et qu’on retrouve dans l’expression "organisation
des forces productives" employé par Bakounine.
Le mot planification n’existait pas à l'époque mais il est possible que
c’est à peu près à cela que pensait Bakounine, ce qui, évidemment, va
à l’encontre de toute idée reçue sur sa pensée politique.
L’objection principale que formule Bakounine à l’encontre de la démocratie
représentative touche à sa nature de classe. Tant que le suffrage universel
"sera exercé dans une société où le peuple, la masse des travailleurs,
sera économiquement dominée par une minorité détentrice de la propriété
et du capital, quelque indépendant ou libre d’ailleurs qu’il soit ou plutôt
qu’il paraisse sous le rapport politique, ne pourra jamais produire que
des élections illusoires, antidémocratiques et absolument opposées aux
besoins, aux instincts et à la volonté réelle des populations." (VIII,
14.)
Bakounine insiste beaucoup sur les arguments techniques touchant à la
distorsion qui apparaît inévitablement entre l'élu et les mandants, à
la difficulté ou à l’impossibilité de contrôler les élus. Mais en définitive
ces inconvénients paraissent dérisoires devant l’impossibilité même du
système représentatif, et qui tient à sa nature, de réaliser la collectivisation
des moyens de production, sans laquelle aucun changement n’est possible.
C’est pourquoi l’insistance sur la seule conquête de la liberté politique
comme préalable signifie laisser les rapports économiques et sociaux en
l'état où ils sont, c’est-à-dire " les propriétaires et les capitalistes
avec leur insolente richesse, et les travailleurs avec leur misère ".
L’intérêt porté par Bakounine au modèle suisse vient de ce qu’il fournit
un modèle général du fonctionnement de ce système : "Le mouvement qui
se produit en Suisse est fort intéressant à étudier", dit-il, "car on
y assiste à un processus typique de centralisation politique -c’est-à-dire
de recul des libertés- effectué sous le couvert démocratique d’une extension
des libertés électorales".
Les couches sociales intéressées à la pérennité de ce régime sont désignées
: les barons de la banque et tous leurs dépendants, les militaires, les
fonctionnaires, les professeurs, les avocats, les doctrinaires de toutes
les couleurs avides de positions honorifiques et lucratives, "en un mot
toutes la gent qui se croit soit par droit d'héritage, soit par intelligence
et instruction supérieure, appelée à gouverner la canaille populaire."
(III, 109.)
Mais parmi ceux qui remettent en cause l’autonomie cantonale il y a aussi
"les classes ouvrières de la Suisse allemande, les démocrates socialistes
des cantons de Zurich, de Bâle et autres, et les ouvriers allemands d’une
association ouvrière exclusivement suisse appelée Grütli-Verein, tous
les deux, les uns directement, les autres indirectement, inspirés par
le programme politico-socialiste des Internationaux de l’Allemagne, c’est-à-dire
Marx." (III, 110.)
Ce que Bakounine observe en Suisse confirme à ses yeux la thèse selon
laquelle le suffrage universel, et même le référendum, qu’il appelle "votation
à l’aveugle", sont, aux mains des classes dominantes et des couches de
la bourgeoisie intellectuelle, des outils efficaces pour réaliser la centralisation
du pouvoir d'État. Que les socialistes suisses aient été les plus ardents
défenseurs de cette centralisation confirme ce qu’il observe à une échelle
infiniment plus vaste, en Allemagne.
René
Berthier
(1) la bourgeoisie

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