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Le 9ème art n'a jamais
fait bon ménage avec l'art de gouverner ou de faire la guerre.
Dans toute l'histoire de la caricature, certains types reviennent en leitmotiv
: le militaire, l'ecclésiastique, le bourgeois.
Peut-on conclure que la caricature est essentiellement antimilitariste,
anticléricale et anticapitaliste ? Hélas non !
Si de tous temps, la soldatesque a été l'un des points de mire des humoristes,
le plus grand nombre d'images qu'ils nous ont laissées exprime plus la
sympathie que la hargne. Il ne faut pas confondre le comique troupier
et l'antimilitarisme. Or, si depuis le moyen âge, le soldat a été, avec
la femme et le moine, l'une des figures les plus vivaces de la caricature,
si la caricature s'est raillée des tournois des mousquetaires matamores,
des chevaliers en armures (Gustave Doré), des grognards de l'Empire (Charlet,
Vernet) , tout cela est plutôt gentil.
En réalité, la plus part des caricaturistes ne se moquent guère que des
soldats ennemis. Leur antimilitarisme est seulement xénophobe. Sous le
second empire, nous voyons une foison d'images ridiculisant les soldats
autrichiens, russes, chinois. En flattant ainsi la xénophobie de nos compatriotes,
Cham et Gustave Doré ont contribué à aider Napoléon III dans ses visées
impérialistes.
De même, en 1914/1918, les caricatures " anti-boches ", si nombreuses
et celles de Forain notamment, ne firent que s'intégrer dans une ambiance
cocardière. Si l'on excepte quelques rares images -L'ordre règne à Varsovie-
de Granville, publiée dans la Caricature en 1831 ; le rêve de l'inventeur
du fusil à aiguille, de Daumier, publiée dans le Charivari en 1866-.
Il faudra attendre la fin
du XIXè siècle et le début du XXè pour que naisse une véritable caricature
antimilitariste qui anticipe sur la caricature et la bande dessinée actuelle.
Et même, dans ces deux superbes et terribles documents, signés Grandville
et Daumier, se sont encore des armées étrangères qui sont mises en cause.
De 1881 à 1914 , les revues satiriques se multiplient : La caricature
en 1880, le Rire en 1894, l'assiette au beurre en 1910. La violence, atteinte
aussi bien dans le graphisme que dans l'expression, font de cette période
l'âge d'or de la caricature. Il faudra attendre les années 1960/1970 pour
que la caricature retrouve la vigueur, la force contestataire des années
dites de "la belle époque". De l'assiette au beurre à Hara-kiri
et à Charlie-hebdo, l'esprit est le même, superbement retrouvé
après un entracte plutôt fade d'une cinquantaine d'années. Pendant ces
cinquantes, le colonialisme connut ses beaux jours.
Or, la caricature anticolonialiste est assez rare.
Si Steinlen, Grandjouan, Willette dénoncent la brutalité de la colonisation
française, ils sont une exception.
La plupart des dessinateurs sont bien anticolonialistes, amis ils ne s'en
prennent qu'au colonialisme des autres : les camps de concentration au
Transvaal, la famine aux Indes, les visées allemandes sur le proche orient.
Mais les images de Steinlen, de Jossot sont inoubliables et ont certainement
contribué à faire prendre leurs contemporains conscience de l'horreur
militaro-colonialiste.
Trois images sont à rapprocher.
Celle de Jossot qui date de 1902 et qui nous montre un soldat au casque
colonial blanc, présentant à son officier les deux enfants noirs qu'il
a embrochés avec sa baïonnette. Réponse de l'officier "deux d'un
coup, c'est superbe ! Tu auras la croix !"
celle Aristide Delanoy qui date de 1903, nous montant un zouave hilare,
portant transpercé sur sa baïonnette un enfant noir. La légende est extrait
de la plaidoirie d'Aristide Briand, alors avocat : "l'armée est un milieu
de dépravés qui ne raisonnent pas, qui vont les yeux hagards et qui tout
à coup , ne trouve rien de mieux à faire que de plonger leur baïonnette
dans le corps d'un de leur semblables." Celle que Reiser a dessinée pour
la couverture d'Hara-kiri le 1er décembre 1969. Titrée "Pour une guerre
plus humaine", elle nous montre un militaire tenant un enfant écorché
par le pied, comme un lapin écorché et le mesurant avec un mètre de menuisier
"Merde ! Il n'a pas la taille réglementaire ! Je vais encore avoir des
histoires".

La caricature antimilitariste
au début du XXè siècle s'est surtout concrétisées dans les dessins de
Steinlen, de Jossot, d'Herman-Paul, de Delannoy, de Naudin. Jossot collaborateur
aux Temps nouveaux de Jean Grave, n'était pas un anarchiste militant,
mais il admirait Darien qui, en 1893, publiera dix numéros d'une splendide
revue satirique l'escarmouche.
L'essentiel des dessins de Jossot se trouve dans l'Assiette au beurre
-trois cent dessins- . L'armée la police sont les cibles de prédilection.
Son trait en spirale, si caractéristique du modern'style, donne à ses
dessins une personnalité exceptionnelle. Il a le goût de l'énorme, du
saignant, comme l'aura Reiser. Dans l'album consacré par le Vent du
ch'min à Aristide Delanoy, Henry Poulaille écrit que, âgé de douze
ans, fouillant dans le tiroir où son ouvrier de père rangeait ses papiers,
il avait découvert la caricature d'un général, pacificateur au Maroc ,
le montrant ensanglanté : un vrai saigneur.
Ce dessin, signé Delanoy, ne cessera de l'obséder et contribuera certainement
à la vocation pacifiste de Poulaille. " Combien de fois, écrit-il, son
général au bras sanglant, qui m'avait éberlué, me revint à l'esprit ".
Delanoy, qui fut condamné à un an de prison pour ce dessin, en mourut.
Delanoy collaborait au Pioupiou de l'Yonne, feuille antimilitariste annuelle
destinée aux recrues lors du départ des classes, ce qui lui valut de nombreuses
inculpations pour "injure à l'armée".
La caricature antimilitariste
n'est en effet pas un amusement, même si elle peut faire rire le lecteur.
Bosc et Siné, nos plus fougueux caricaturistes antimilitaristes contemporains
(avec Reiser et Tardi) ont été -eux aussi- souvent inculpés, notamment
au moment de la guerre d'Algérie, qu'ils avaient le courage de dénoncer.
L'impopularité de l'armée, au début du siècle venait surtout de ce qu'elle
était alors briseuse de grèves. Lorsque vint la guerre de 1914, la plus
part des dessinateurs de Rire et de l'Assiette au beurre
devinrent militaristes.
Mais il est vrai que l'union sacréeentraîna dans une hystérie revancharde
aussi bien Kropotkine que Jean Grave. Seuls Steinlen et Hermann-Paul,
anarchistes internationalistes, résistèrent à la marée patriotarde. Rapprochons
aussi, de Georges Darien, Albert Naudin, dont les images contres les bagnes
militaires publiées dans l'Assiette au Beurre en 1905 illustrent
parfaitement Biribi.
Le premier dessin parut dans l'express le 13 mai 1958. Pendant toute la
guerre d'Algérie, Siné dans l'Express et Bosc dans le Nouvel observateur
nous ont permis de ne pas complètement désespérer devant l'étalement de
la cruauté et de la bêtise. Après sa rupture avecl'Express, en novembre
1962, Siné placé au banc de l'infamie, fonda son propre journal : Siné
Massacre puis, en Mai 1968, L'Enragé, où la contestation apparaît, certainement
comme la plus violente depuis celle de l'Assiette au beurre.
Neuf mois plus tard naquit le fils de l'Enragé, Hara-kiri,
puis en 1970 Charlie hebdo.
Dans toutes ses publications, le dessin antimilitariste s'exprima avec
une vigueur digne de celle de Jossot, de Grandjouan, de Steinlen. Le même
esprit libertaire s'y retrouve Bosc avec ses soldats moutonniers, au même
long nez rappelant celui d'un général, défilant interminablement avec
la même indifférence que se soit pour la guerre ou pour la parade, s'est
créer un style particulier. Ses personnages parfaitement normalisés, qui
laissent tomber les blessés qu'ils transportent afin de ne pas manquer
de saluer un officier ; qui s'élancent dans un précipice baïonnette au
canon s'ils en ont reçu l'ordre ; qui défilent en traînant en queue de
bataillon le cul de jatte du régiment, n'ont pas la violence de ceux de
Siné ; mais dans cette manière de ne pas y toucher, dans cette feinte
indifférence, Bosc a créé des gags antimilitaristes énormes et dont la
portée a été aussi considérable que ceux de Siné.
Les images réunies dans cet album montrent la pérennité du dessin antimilitariste.
Tant qu'il y aura des militaires, tant qu'il y aura des guerres, le dessin
antimilitariste demeurera une arme qui peut paraître dérisoire à côté
des sous-marins nucléaires et des exocets. C'est en effet une arme qui
ne tue que le ridicule.
Elle fait mourir, mais de rire. Elle suscite aussi, ce qui mieux la colère,
l'indignation, la révolte.
Elle justifie l'objection de conscience et le refus d'obéissance.
Elle appartient au petit arsenal des contre-pouvoirs.
Car la caricature, le dessin d'Humour, la bande dessinée ont cela de bien
qu'ils sont faits pour être diffusés. Ce sont avant tout des dessins de
presse. Par là même, ils sont une arme à longue portée. Contrairement
à la peinture qui, même lorsqu'elle se veut contestataire, n'échappe pas
au cercle magique des galeries marchandes, des musées, des collectionneurs,
l'humour graphique est lâché dans la rue, dans les kiosques à journaux,
sur les murs, voire sur les trottoirs où toujours traînent quelques imprimés.
L'avantage de l'humour, c'est que tout le monde ne le comprend pas tout
de suite. Le gendarme de service ne s'aperçoit du scandale qu'à la tête
des gens ; ceux qui rigolent et ceux qui sont rouges de colère.
Alors tombent les punitions. Mais la vérité est lâchée, elle court, se
répercute.
La vérité est militante. La caricature antimilitariste aussi.
Michel Ragon
Dessin de Tardi
pour la couverture de l'album : Où vas-tu petit soldat ?
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Articles :
Fais
pas le Zouave
; anti-militarisme
dans les années 70' ;
Appel
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en Ex-yougoslavie.
Dix
principes élémentaires de propagande en période de
guerre ;
A
lire :
Où vas-tu petit Soldat ? Album
de dessins antimilitaristes (Editions
du Monde libertaire)
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