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Quand les étudiants sont descendus
dans la rue en 1986 à l'appel d'une coordination nationale, on a pensé
que ce mode d'organisation était spécifique au milieu étudiant et lycéen,
qui ne dispose pas de syndicats réellement implantés.
Quand les cheminots leur ont emboîté le pas, on a cru que c'était par
mimétisme, et on s'est rassuré en pensant que le phénomène était surtout
limité aux roulants, donc catégoriel.
Quand les instituteurs, un mois plus tard, s'y sont mis, on pouvait croire
à une mode qui serait passagère, le faible taux de syndicalisation n'étant
plus une explication suffisante.
Maintenant les infirmières.., à qui le tour ?
Les responsabilités des
confédérations
Examinons d'abord les raisons
de fond de l'émergence de ces coordinations qui font la nique aux syndicats,
en réussissant des mobilisations qui dépassent tout ce que ceux-ci oseraient
espérer. On peut en distinguer au moins quatre : la désunion syndicale,
le discrédit qui frappe le syndicalisme en général, le souci d'une pratique
de contrôle des luttes par la base et l'incapacité des syndicats à exprimer
les revendications que les salariés considèrent comme justifiées.
La fin de l'unité syndicale CGT-CFDT, en 1977, marque exactement le début
du reflux du syndicalisme en France, dans des proportions inconnues jusqu'alors.
Cette unité entraînait des capacités de mobilisation réelles, et ce ne
sont pas des rapprochements timides comme la Convergence des six de la
Fonction publique qui peuvent, même dans leurs secteur, combler le vide
laissé par l'abandon de l'unité d'action.
Les salariés rendent les syndicats responsables de leur désunion, et c'est
justice.
Personne ne croit sérieusement que l'appel à l'action d'un seul syndicat
puisse suffire à déclencher une lutte massive, et, donc, déboucher sur
une victoire. La perte d'influence du syndicalisme a des causes multiples,
avec au premier rang la "politisation", au mauvais sens du terme, qui
consiste à tenter d'adapter le niveau des revendications au niveau de
sympathie qu'on a pour le gouvernement en place. La CGT a pratiqué le
refus de l'action aussi longtemps que les ministres communistes sont restés
au gouvernement, la CFDT a accentué son recentrage après 1981 et continue
aujourd'hui à ne réclamer que ce qu'elle juge réaliste, soit bien peu
de choses.
Quand une lutte éclate quelque part, le réflexe des salariés en grève
est généralement de souder leur unité circonstancielle par la mise en
place d'une intersyndicale ou d'un comité de grève. Le refus de plus en
plus fréquent des directions syndicales, quelles qu'elles soient, d'accepter
ce principe qui n'a pourtant jamais fait de tort au syndicalisme, bien
au contraire, pousse les salariés à mettre en place la même chose... mais
sans les syndicats et quelque fois contre eux, mais souvent avec leurs
troupes ! Enfin, les syndicats ont visiblement de plus en plus de mal
à traduire en revendications les aspirations des salariés et à les moduler
en fonction du moment.
Les syndicats se sont souvent trouvés pris au piège du fameux "réalisme".
Des revendications du type "2 000 F pour tous" n'existaient dans aucun
catalogue revendicatif, et pourtant c'est celui qui unit les infirmières.
Avancez la même idée dans un autre secteur ou à un autre moment, et vous
passerez aisément pour un farfelu. La masse des gens est ainsi faite qu'elle
adore facilement ce que la veille elle a brûlé.
Des structures efficaces
mais incomplètes
Toutes ces raisons interfèrent
évidemment entre elles, et il n'est pas question de prétendre qu'on en
a là une liste exhaustive qui permettrait de dire que certains secteurs,
ne correspondant pas à ces critères, seraient vaccinés contre toute contagion
de coordination. La question de l'unité est particulièrement délicate
à traiter, car il ne suffisait pas d'avoir des accords en bonne et due
forme entre syndicats pour que leurs appels soient enten-dus.
Encore faut-il que ces propositions d'actions unitaires s'appuient sur
des revendications qui puissent être elles-aussi unitaires, c'est-à-dire
suffisamment mobilisatrices pour tous les salariés auxquels elles s'adressent.
Or c'est justement là que le bât blesse.
Une organisation syndicale comme la CGT peut bien réclamer haut et fort
depuis longtemps 1 500F de plus pour tous et le SMIC à 6 000 F, elle n'en
a pas plus d'audience au moment où ces revendications fleurissent dans
de nombreux secteurs. Car telle profession qui réclame 2 000 F rejettera
les 1 500 F de la CGT et telle autre qui réclame 1 500 F ne se mobiliserait
pas pour 2 000F jugés irréalistes. C'est pourquoi les coordinations jouent
sur du velours.
Naissant de manière sporadique dans une catégorie bien précise de personnel,
elles peuvent plus facilement définir une plate-forme revendicative correspondant
à la réalité et aux aspirations des salariés. C'est ce qui peut expliquer
leur succès.
On n'en dira pas autant si l'on envisage la question sous l'angle de l'extension
d'un conflit, né dans un secteur ou une catégorie, à d'autres qui connaissent
peu ou prou les mêmes problèmes, et qui sont tentés d'utiliser la dynamique
créée par le voisin.
Et nous touchons là au principal défaut des coordinations.
On dit qu'elles étaient corporatistes ; le terme le plus juste serait
" catégorielles ". Il n'y a pas eu une coordination SNCF mais surtout
celle des roulants ; il n'y a pas eu une coordination de la Santé ou des
hôpitaux, sinon une coordination des infirmières, doublée de celle des
kinés, des aides-soignantes, etc. Les adversaires du corporatisme ont
toujours eu fort à faire pour empêcher ces coordinations de condamner
toute extension de la grève à d'autres. Au mieux, elle acceptaient de
faire preuve de neutralité, mais refusaient toujours de joindre leur mouvement
à d'autres, de peur de voir une spécificité (et une force) noyée dans
la masse.
Grève,
manifestations, c'est facile mais après ?
Les coordinations ont fait
la preuve de leur efficacité pour défendre, des intérêts catégoriels.
Deux questions demeurent toutefois en suspens : que se passe-t-il après
la grève et comment sont dirigées les coordinations ? On est malheureusement
obligé de l'admettre : toute grève une fin heureuse ou malheureuse, et
ce n'est sans doute pas le meilleur moment à vivre pour un militant. La
grève pose des revendications qui sont rarement satisfaites en totalité.
A côté de cela, il faut bien reconnaître que si certaines sont simples
et qu'il suffit de dire : on se croise les bras jusqu'à satisfaction et
il est inutile de négocier (2 000 F de plus, par exemple, ou création
de x emplois), d'autres font entrer en ligne de compte des opérations
techniques qui nécessitent des discussions approfondies, et donc des négociateurs.
Il en est ainsi, dès lors que l'on pose la question salariale sous l'angle
de l'amélioration des échelles indiciaires ou des possibilités de promotion,
ou lorsqu'on aborde des questions complexes comme la formation continue
ou la refonte d'un statut.
L'exemple des infirmières est cet égard significatif. La coordination
a parfaitement réalisé que, pour négocier sur ces questions sans se faire
refiler des propositions désavantageuses, elles avaient besoin de la collaboration
de spécialistes rompus à ces questions techniques.
Et où les trouver sinon dans les organisations syndicales ?
Il est notoire que ce sont des militants de la CFDT de la région parisienne
qui ont prêté leur concours.
Manipulations : attention
L'assembléisme est une belle
chose, assurément.
Décider que la grève doit être conduite sous tous ses angles par les assemblées
générales souveraines des grévistes désignant des délégués révocables
sur des mandats précis, cela ne souffre aucune discussion sur le principe.
Ainsi, il faut bien reconnaître que la manipulation des masses est un
art que certains adeptes du marxismeléninisme possèdent à fond, et cette
technique n'est jamais aussi facile à utiliser qu'auprès d'une masse de
gens peu ou pas politisés, n'ayant pas l'habitude des organisations et
de leur fonctionnement. Reconnaissons-le, sans que cela suffise à condamner
les coordinations, celles-ci laissent prise aux manipulations en tous
genres, beaucoup plus que les structures permanentes.
C'est d'ailleurs en raison de leur souplesse et de leur rapidité d'adaptation
-ce qui serait plutôt un avantage- alors qu'à l'inverse, la manipulation
des syndicats est difficile parce qu'il s'agit de structures "lourdes"
et bien difficiles à faire évoluer.
Ce n'est pas un hasard si on a pu remarquer que la plupart des coordinations
ont fini par placer à leur tête, à côté d'inconnus novices, de vieux briscards
du gauchisme pur sucre, qu'ils soient de Lutte ouvrière, de la LCR ou
de mini-sectes trotskistes telles la FUO (Front unique ouvrier), quand
on n'y trouvait pas carrément des responsables syndicaux de haut niveau
venant des mêmes familles politiques
Les coordinations peuvent sans aucun doute constituer un outil formidable,
mais à plusieurs conditions : qu'elles refusent de s'enfoncer dans le
corporatisme ou le catégoriel, en pratiquant une réelle solidarité au
moins à l'intérieur d'une profession ou d'une entreprise ; qu'elles fassent
preuve de leur réelle indépendance à l'égard des partis politiques ; qu'elles
ne se confondent pas avec les syndicats. Car de deux choses l'une : ou
bien on considère que le but des coordinations est de détruire les syndicats
en leur retirant toute influence, et dans ce cas les coordinations devront
se poser la question de leur permanence au-delà des luttes ponctuelles,
et donc chercher à se constituer en un nouveau syndicat dont les contours
restent indéfinissables ; ou bien on considère que ces coordinations ont
un objectif limité et momentané et qu'elles viennent en complément des
structures syndicales, et dans ce cas elles devraient plus qu'elles ne
le font chercher à se donner un caractère intersyndical.
Quelle tactique adopter
?
Pour un syndicaliste qui cherche
par définition à ne jamais être en dehors du coup, la naissance d'une
coordination est toujours un peu ressentie comme l'échec de sa politique
syndicale. Pour les anarcho-syndicalistes, qui ont rarement l'occasion
de se considérer comme responsables à 100 % de la pratique de leur syndicat,
la position à adopter n'est pas simple pour autant. Il faut pourtant choisir
: être dedans ou dehors. Pour ma part, je pense que les anarchistes ne
doivent pas hésiter à participer aux luttes sociales, et quand celles-ci
démarrent sous l'impulsion d'une coordination, eh ! bien, il faut en être
! Mais il convient de se garder d'une double illusion.
D'abord, il ne faut pas céder au mirage des coordinations et penser qu'il
suffit qu'un quarteron de militants s'intitule coordination pour que les
salariés débrayent massivement. Le succès des coordinations a des raisons
que nous avons tentées d'expliquer plus haut, mais il n'y a pas de recettes
pour faire prendre la mayonnaise de la grève. Disons-le tout net : une
grève ne démarre pas tant que n'en sont pas réunis les ingrédients indispensables
que sont les multiples mécontentements partagés par les salariés.
Si ce mécontentement n'existe pas, une coordination ne fera pas mieux
qu'un syndicat. Ensuite, il faut bien évidemment se garder de mélanger
les genres. Aucune coordination n'aurait eu un quelconque crédit si elle
était née à partir d'une assemblée syndicale ou politique Tout volontarisme
est donc à bannir en la matière ; il ferait plus de mal que de bien à
l'idée même des coordinations,
Nous ne renions rien des pratiques ancestrales : toute grève doit pouvoir
être menée de bout en bout par ceux et celles qui la font, c'est le principe
même de l'action directe. Pour cela, on peut opter aussi bien pour des
comités de grève, des intersyndicales ouvertes aux non syndiqués ou pour
des coordinations. Les temps changent et les mots s'usent, alors on les
remplace, mais rien ne différencie au fond les coordinations des comités
de grève que nous avons toujours préconisés.
Rien ne justifierait que les anarchistes soient pris au dépourvu par la
naissance des coordinations. Puisse cet article aider les camarades à
y voir plus clair et à œuvrer ainsi, si l'occasion s'en présente pour
eux, pour une participation active au mouvement social.
Legrand
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