autres articles
& bibliographie
sur le sujet

Fais pas le Zouave !
journal antimilitariste unique et gratuit - 1971

 

 

 

 

 

Un anarchiste
publie un texte
de loi

le ministre des
armées
(Debré) le
poursuit

Fais pas le zouave !
Les zouaves faisaient partie d'une arme mixte composée en grande partie de Français et d'Israëlites d'Afrique du Nord. Cette arme, traditionnellement opposée aux Algériens, était très dure, très disciplinée, au point de faire des hommes qui y entraient, des abrutis. Ce corps a été dissous après les événements d'Algèrie mais, le langage populaire a retenu ce qui faisait sa spécificité, aujourd'hui encore, quand un môme fait le con on lui dit " Fais pas le zouave ! " C'est ainsi que le groupe libertaire Kropotkine (Paris-Banlieue sud) intitula son journal antimilitariste unique et gratuit, à distribuer, à commenter et à afficher, peut-être en hommage à l'abruti du pont de l'Alma que les journaux évoquent aux périodes de crue...

Après une longue campagne et une grève de la faim, Louis Lecoin avait arraché à De Gaulle un statut de l'objection de conscience.., caviardé par cette ordure de Michel Debré qui fut toujours l'homme de l'Etat major. Albert et Ohanna Sadik, Louis Lecoin même qui étaient présents lors du passage de cette loi devant l'assemblée, protestèrent devant l'absurdité et l'aspect réactionnaire du texte. Ils furent expulsés... La mouture finale était bancale. Elle aurait pu être affiné, le texte amendé, mais non, le malheur fut que les objecteurs de conscience ne bâtirent pas une sorte de syndicat pour la défense et promotion du statut. Le rapport de force n'était pas en leur faveur. Légalisé, le droit à l'objection de conscience n'en restait pas moins méconnu, de plus chrétiens de gauches et gauchistes lui donnaient une interprétation tendancieuse, quand il n'était pas purement et simplement dénoncé comme par les Témoins de Jéhova qui préféraient faire de la prison pour insoumission que de devoir quoi que ce soit à un anarchiste.

L'article II de la loi faisait de sa publication une provocation qui déclencherait des réactions. " Est interdite toute propagande, sous quelque forme que ce soit, tendant à inciter autrui à bénéficier des dispositions de la présente loi dans le but exclusif de se soustraire à ses obligations militaires. Toute infraction aux dispositions du présent article sera puni d'un emprisonnement de six mois à trois ans et d'une amende de 360 francs à 10 000 francs".
Le journal fut rédigé.
Nous y tenions un discours anarchiste traditionnel clarifiant l'esprit du statut. Dix milles exemplaires furent édités et envoyés à tous les groupes libertaires et pacifistes, à tous les organes de presse écrite et parlée. Une grande partie fut distribuée dans les galas, les réunions publiques, les conférences. Les effets ne se firent pas attendre. La police débarqua rapidement chez notre imprimeur, machine à écrire et procès verbaux en bandouillére, pour interrogatoire. Directeur de publication, je fus inculpé pour incitation de militaires à la désobéissance, provocation à la désertion, insulte à l'armée et tout le tralala... par Michel Debré, ministre des Armées. De nombreuses plaintes avaient été déposées à travers le pays par d'anciens militaires. Notre opération portait ses fruits. La Fédération anarchiste s'investit au maximum dans cette af£aire.

Ce qui était cocasse, c'est qu'alors secrétaire aux relations extérieurs de l'organisation, j'avais à organiser et à coordonner le soutien m'étant destiné. Un grand meeting fut convoqué à Saint-Germain-des-Prés au cours duquel Maurice Joyeux et Maurice Laisant firent le panégyrique de l'objection de conscience devant une foule manifestant un splendide élan de sympathie. Lorsqu'un de nos jeunes orateurs demanda au public de choisir entre Polo (moi) et Michel Debré l'ambiance atteind son paroxisme calorifique. Toutes les radios, tous les joumaux en parlèrent. La télévision voulu obtenir mon témoignage pour les joumaux parlés du midi et du soir. Je leur exposait l'absurdité de la situation. Poursuivre un anarchiste parce qu'il publie des lois ! Du jamais vu !
Devant son poste Michel Debré fit un coup de sang et le journaliste qui m'avait interviewé fut jeté à la porte. Ce journaliste que j'eu plus tard au bout du fil, en pleurs, me reprocha de lui avoir fait perdre sa place. Dans tout le pays, jusque dans les casernes on parlait de cette loi inconnue, permettant de se soustraire au service militaire.

L'apothéose de cette affaire rondement menée fut mon procès. J'avais pour avocat Michel Blum, de la Ligue des Droits de l'Homme qui s'était chargé de mon dossier à la demande de Suzy Chevet. Il m'évita le pire. Maurice Joyeux représentant Force ouvrière, Maurice Laisant pour l'Union Pacifiste de France, Descamps pour la CFDT, furent mes témoins de moralité.
Ces trois orateurs de haut niveaux firent un " show " magnifique. La tète des magistrats faisait plaisir à Voir f Le jugement fut rendu à huitaine : 4 000 F d'amende.
Jugement plein de mansuétude compte tenu des chefs d'accusation. Notre propagande avait été efficace.

Aujourd'hui, une nouvelle formule du statut est apparue, que tout le monde a le droit de publier... mais que personne ne diffuse. Parfois même, ceux d'entre les jeunes qui ont recours à ce statut ne font aucunement référence à l'antimilitarisme.
Louis Lecoin avait peut-être raison d'être déçu de la toumure qu'ont pris les événements, d'autant plus que la loi n'est valable qu'en temps de paix, et peut à tout moment être remise en question.
Je suis de ceux qui pensent qu'il faudrait peutêtre donner un deuxième épisode à l'affaire " Fais pas le Zouave ! "

Paul Chenard

Le numéro unique de "Fais pas le Zouave"


Autres Articles :
L'antimilitarisme des années 70's & 80's ; La caricature antimilitariste ;
Louis Lecoin arrache le statut des objecteurs de conscience ;

A lire :
Où vas-tu petit Soldat ? Album de dessin antimilitaristes (Editions du Monde libertaire)
L'âge des casernes, histoire et mythes du service militaire (Michel Auvray)

 

Haut de page