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COMMENT FAIRE INTERVENIR
L'USAGER DANS LES DECISIONS ARCHITECTURALES ET URBANISTIQUES
Nous posons un problème, relativement
nouveau, qui est celui de l'intervention active de l'habitant dans le
domaine de l'habitat et de la ville. Depuis toujours, l'architecture a
été le domaine réservé du Prince. Les Princes qui nous gouvernent ne font
pas exception à la règle et bien que l'on se dise en démocratie, le suffrage
universel n'existe pas pour l'architecture. Craint-on que les usagers
de l'architecture montrent un goût plus mauvais que celui des spécialistes
? La chose paraît difficile lorsque l'on contemple ce que nos architectes
et l'administration qui les écoute ou les dirige, nous ont offert depuis
vingt-cinq ans. Il paraît impossible que les usagers fassent pire.
Mais que peuvent faire les usagers ?
Un certain nombre d'expériences, d'interventions directes, nous enseignent
que les usagers peuvent, s'ils le veulent, faire entendre leur voix et
faire aboutir leurs souhaits. Pierre Gaudibert, qui est animateur culturel
dans le XVe arrondissement à Paris et qui a publié un livre : Action culturelle,
intégration ou subversion (Casterman Poche) nous a fait une liste de ces
interventions et de ces luttes urbaines, nombreuses en Italie, en Belgique
et en Amérique latine.
L'exemple de Bruxelles est à ce titre l'un des plus significatifs, car
il montre comment l'union d'architectes refusant le système et d'habitants
conscients de leurs droits peut modifier les décisions municipales ou
nationales.
En effet, en 1968, un jeune architecte effrayé par ce que l'on demandait
à sa profession, Maurice Culot, y fondait l'A.R.A.U. (Atelier de Recherche
et d'Action Urbaine). Face à la destruction systématique des vieux quartiers
bruxellois et à l'occupation du centre de la ville des immeubles de bureaux,
l'A.R.A.U. décidait de faire une première action d'information, c'est-à-dire
d'alerter l'opinion publique sur les projets urbanistiques qui souvent
sont soigneusement dissimulés jusqu'au moment où l'action municipale est
irréversible.
Une deuxième action consistait à constituer un comité d'habitants dans
le quartier visé et d'étudier avec eux une alternative au projet officiel.
Ce nouveau projet d'architecture, techniquement réalisé par Maurice Culot
et ses camarades architectes, mais discuté, critiqué et amendé par le
comité d'habitants, était ensuite proposé à l'administration.
Les habitants pouvaient ainsi dire aux pouvoirs publics : " votre projet,
nous n'en voulons pas, mais nous en avons un autre ". Comme celui-ci était
aussi cohérent au point de vue urbanistique, il était difficile aux pouvoirs
publics de le refuser sans discussions. C'est ainsi que les habitants
du quartier des Marolles qui devaient être expulsés au profit d'immeubles
de bureaux, ont pu faire échec au projet de l'Etat et obtenir que leur
quartier soit rénové leurs propres idées.
La tactique des comités de quartiers de Bruxelles a donné des résultats
probants et il existe actuellement une centaine de comités de quartiers
à Bruxelles qui, pour la plupart, sont fédérés dans l'Association " Inter-Environnement
" qui se propose de développer une vision globale de l'aménagement de
Bruxelles.
Les comités de quartiers sont en fait un dépassement du pouvoir municipal
et une sorte de contre-pouvoir, au niveau du quartier, formé par les habitants
eux-mêmes, prenant leur destin architectural en mains et formant, en quelque
sorte, une esquisse d'autogestion urbaine.
Je sais bien que l'autogestion, en système capitaliste, est un leurre.
Et Paul Virilio, urbaniste préoccupé particulièrement des problèmes de
la répression et de la contrainte dans notre actuel espace urbain, auteur
d'un livre récent : L'Insécurité du territoire (Stock, éd.), a bien voulu
nous donner un texte théorique sur le problème complexe de " l'autogestion
de l'espace ".
S'il existe des exemples d'autogestion complète d'un espace bâti, nous
les trouvons dans certains bidonvilles du Mexique ou d'Amérique du Sud.
Par exemple, à Lima, en 1959, cent mille habitants des bas quartiers de
la ville décidèrent de consfiruire une cité nouvelle à dix-sept kilomètres
de la capitale. Pour ne pas être contrés par l'administration, ils s'organisèrent
en secret, se divisant en quatre groupes, faisant des plans avec des rues,
places, écoles. Dans la nuit du 22 décembre, ces cent mille personnes
se mirent en route avec leurs matériaux. Entre 22 et 24 heures, ils réussirent
à monter mille maisons selon leurs plans.
La police arrêta l'opération à minuit, mais cinq mille personnes avaient
déjà réussi à former un quartier qui existe toujours.
Je ne sais si celui-ci est encore autogéré par sa population, mais un
immense bidonville de Mexico est, lui, après avoir été construit d'une
manière " sauvage " actuellement entièrement autogéré. C'est évidemment
l'exemple type de l'autogestion de la misère. Mais c'est aussi l'affirmation
d'une volonté populaire d'une autre forme d'habitat, d'une autre forme
d'urbanisme, et par-là même d'un autre style de vie.
Dans la même perspective nous avons pu voir cet, hiver à Paris l'exposition
d'architectures marginales réalisées par des hippies et autres jeunes
gens fuyant la civilisation industrielle aux Etats-Unis. C'est aussi un
exemple d'autoconstruction et d'autogestion de l'espace. Refuser ces exemples,
c'est refuser toutes les tentatives d'autogestion de l'espace faites dans
le cadre capitaliste : le phalanstère de Fourier, l'Icarie de Cabet, les
communautés innombrables qui se sont formées au XIXe siècle comme un antidote
à la société bourgeoise.
Elles ont toutes échoué, soit, mais elles se proposaient comme exemples,
comme archétypes et elles n'ont pas complètement échoué puisque leur exemple
est toujours vivant en nous. La volonté populaire d'affirmer son refus
de l'espace bâti "officiel" a par ailleurs conduit certaines municipalités
à réaliser des expériences de participation avec les habitants, par exemple
à Grenoble et à Juvisy. A Juvisy, les habitants ont été invités par la
municipalité élue en 1971 sur la base du Programme Commun de la Gauche
à intervenir dés la première phase des études.
L'occasion était ainsi donnée aux habitants de se situer d'abord clairement
par rapport à leur ville. Par ailleurs, la dynamique de l'intervention
était inversée puisque l'initiative pouvait partir de la base et ne remonter
qu'ensuite aux instances administratives et techniques. L'expérience a
été un demi-échec dans la mesure où la participation des habitants a été
faible. Mais elle a peut-être été faible parce que l'initiative avait
été politiquement téléguidée et non née spontanément à la base.
Ajoutons à cela qu'une participation active aux problèmes du domaine bâti
n'est collectivement possible qu'avec un raccourcissement des horaire
s de travail. Il faut avoir du temps libre pour pouvoir réfléchir, étudier
et agir utilement en collaboration avec des techniciens qui, eux, sont
occupés à plein temps.
L'autogestion de l'espace bâti restera aussi un leurre si le temps nécessaire
pour cette action n'est pas inclus dans les heures de travail. Ajoutons
que l'action peut-être ponctuelle et concerne aussi bien l'immeuble ancien
que le quartier neuf. Nous avons vu des locataires d'immeubles menacés
d'expulsion au nom de rénovations abusives former des associations et
résister aux démolisseurs. Grâce à ces prises de conscience du droit au
logement, du droit à la ville, l'époque où des " videurs " profitaient
de ce qu'une petite vieille descende acheter une bouteille de lait pour
murer la porte de son appartement, où du ciment était déversé dans des
conduites d'eau par des ouvriers soi-disant plombier, l'époque des "casseurs"
semble toucher à sa fin.
On vide encore, mais plus en douceur. Si les habitants étaient informés
de leurs droits, de leur pouvoir en étant associés, on ne viderait plus.
Ce n'est pas encore d'autogestion de l'espace urbain qu'il s'agit, mais,
comme le dit Gaudibert, d'un "contrôle populaire de l'espace urbain".
Tous les militants doivent être conscients qu'ils ont là, un rôle capital
à jouer.
MICHEL RAGON
Il existe peu de
livres sur ce sujet, encore neuf et à demi-clandestin.
Je vous recommande néanmoins : Luttes urbaines par Manuel Castells (Maspero)
;
L'Architecture mobile, par Yona Friedman, sous-titrée : " Vers une cité
conçue par ses habitants" (Casterman-Poche);
Utopies réalisables par Yona Friedman (10 x 18 poche) ;
Une expérience d'urbanisme démocratique par Ch. Alexander (Seuil).
Un film récent de Serge Poljinski est aussi à voir : La ville est à nous.
CONTROLE POPULAIRE DE
L'ESPACE URBAIN ?
Face à la planification urbaine
décidée par les pouvoirs et les technocrates, face à l'urbanisation sauvage
des promoteurs aidés des videurs, se multiplient les luttes d'autodéfense
(comités contre les expulsions, luttes dans les foyers, occupations de
locaux vides, grèves des augmentations de loyers, autoréduction des loyers,
etc.).
Mais à côté ou en même temps s'affirment quelques expériences fort diverses
tant en France qu'à l'étranger qui indiquent des voies pour permettre
un contrôle populaire de l'espace urbain, voire une appropriation, une
autogestion de l'urbanisme, tout en se méfiant des mystifications réformistes
du type participation "en trompe-l'oeil". Il faut mettre à part ce qui
a été présenté dans une exposition à Paris sous le titre d'architectures
sauvages qui est, l'imagination au pouvoir dans l'autoconstruction : détournant
des techniques traditionnelles (le bois et la tradition des charpentiers
américains) ou une technologie de pointe (les dômes), parfois avec les
déchets de la société de consommation, des individus ou des groupes ont
multiplié aux U.S.A. des maisons individuelles ou communautaires, arrivant
pour un temps à édifier des " contre-villes ".
Le nouveau journal Le Point diffuse ces initiatives pour le contexte
français.
Quelques exemples en France d'initiatives de base Grenoble : " Autoréhabilitation
".
La population aidée d'animateurs de base. prend en main dans le vieux
quartier Saint-Laurent l'installation d'un minimum de confort dans des
immeubles vétustes.
Roubaix : Dans le quartier de l'Alma-Gare, l'Atelier populaire d'Urbanisme
étudie et lutte pour une rénovation qui préserve l'existence de la " communauté
humaine ".
Cergy-Pontoise : Des ateliers communautaires d'aménagement du cadre de
vie par les habitants ont conçu, puis réalisé des aménagements collectifs
et étudient la conception d'un nouveau quartier (Cf la revue Place n°
3).
D'autres exemples en Italie : Si la réhabilitation du centre ville historique
de Bologne est assez connue (avec consultation par les comités de quartiers
des habitants et non des propriétaires et tentative de maintien dans les
lieux de ces mêmes habitants), de nombreux exemples existent dans le cadre
d'une législation relativement avancée.
Pavie : La devise de la ville est : " Si les habitants prennent en main
leur ville, les promoteurs ne pourront pas faire main basse sur elle et
la détruire ".
Sesto San Giovani : Aménagement de l'espace urbain par les comités de
quartiers.
Rome : Les comités de quartiers qui, en Italie, sont élus par la population
de ces quartiers et reçoivent une part du pouvoir municipal, décident
de l'usage social (crèches) ou culturel (musée) de bâtiments historiques
ou industriels vides appartenant à la ville (quartier de Transtevere).
Mentionnons enfin l'exemple de Bruxelles dont il est question dans le
texte de Michel Ragon.
Pierre GAUDIBERT.
L'ETAT D'URGENCE OU L'AUTOGESTION
DE L'ESPACE
Parler d'autoconstruction,
c'est d'abord faire retour vers la gestion de l'espace et tenter de discerner
les causes de l'obscurantisme sur les questions de lieu et de milieu,
sur l'analyse et la pratique d'un territoire qui sans cesse nous échappe
au travers d'une éducation qui fait l'impasse sur la dimension stratégique
de l'espace.
L'oubli du lieu, la délocalisation, est l'une des formes les plus insidieuses
de l'aliénation populaire ; perdre pied, c'est toujours se noyer ou se
laisser noyer ; c'est ce qui est arrivé aux populations ouvrières lors
des grandes déportations qui ont commencé au XIXe siècle et n'ont pas
cessé de se poursuivre dans les concentrations urbaines.
A l'oubli du corps animal et social dans la révolution industrielle, a
succédé l'oubli du corps territorial dans la " révolution des transports
". En fait, la levée en masse aura été un phénomène permanent et prolongé
au-delà des guerres de la Révolution et de l'Empire, la mobilisation totale
de la nation s'est signalée par une perte du tact et du contact.
Dans la cité de l'âge industriel, toutes les relations. ont été déphasées
: relations des corps, des groupes, des quartiers, etc. Un homme perdu
au sens strict des nécessités de l'orientation, le citadin, mo ins habitant
que " passant " ; moins déraciné que déraciné, moins " sociétaire " à
part entière que " temporaire ".
Ce qui se passe actuellement dans l'emploi, cette prolétarisation à temps
partiel, est en tout point comparable aux déportations du travail ; dans
le premier cas on déportait dans l'espace (de l'Afrique vers l'Europe,
par exemple), dans le second, on déporte dans le temps (le temps de travail
et le temps de chômage).
Il y a désormais deux temps comme il y a deux espaces : le temps développé
de l'emploi et celui sous-développé de l'inactivité et de la misère. A
une nouvelle géographie du travail, redessinée à partir du redéploiement
industriel multinational, il faudrait donc adjoindre une chronosociologie
du travail temporaire ; nous sommes là au cœur de l'espace contemporain,
espace " stéréopolitique " où les catégories du temps et de l'espace sont
traitées en simultanéité par l'Etat, l'Etat terminal d'information.
Recueillir de plus en plus rapidement, puis capitaliser l'information
sur la matière et sur les corps (territoriaux, sociaux, animaux...), voilà
la stratégie de l'état d'urgence national en voie de constitution au-delà
des blocs Est-Ouest ; harmoniser au mieux des intérêts d'un centre abstrait,
les réseaux relationnels, voilà la forme moderne du pouvoir totalitaire
; la voici la violence à l'état pur : la vitesse. Si de tout temps, l'Etat
central a accumulé la violence au détriment du droit individuel, c'était
à l'aide des divers moyens de pénétration, de communication et de combat.
En réalité, il fallait capitaliser la vitesse pour pouvoir capitaliser
la richesse. La révolution industrielle qui a permis la révolution des
transports, a effectué la mutation, elle a offert au pouvoir central,
l'instantanéité et l'ubiquité non plus mythiques mais pratiques.
Grâce à la révolution des transports (automobiles et audio-visuels) la
révolution industrielle s'est révélée essentiellement comme "fabrique
de violence" ou si l'on préfère comme fabrique de vitesse, c'est-à-dire
industrie de pouvoir.
Les luttes populaires sont alors inconsciemment entrées dans le champ
d'une relativité qui échappait aux militants "progressistes" ; à la guerre
de l'espace, aux conflits de classes, succédait la guerre du temps.
Il nous reste donc à poser une doublé question : quel est le pouvoir de
la vitesse et quelle est Ia vitesse du pouvoir considéré (Etat centralisé
où commune de base autogérée) ? En fait, nous pouvons ébaucher une réponse
l'ébaucher seulement : plus l'Etat s'étend et se concentre, plus il pénètre
intensivement les corps (territoriaux, sociaux, animaux...) ; plus l'Etat
est extensif, plus il est rapide et intensif.
Nous sommes devant ce qu'on pourrait nommer un " géométral de la régulation
sociale ". Il ne faut donc plus l'oublier : de même qu'il y a une géographie
politique originale de la crise, il y a une géométrie politique de l'urgence
qui résulte de la quasi-instantanéité de l'action à distance. Sans que
nous en soyons encore clairement conscients, l'accélération nous opprime,
la possession de media audiovisuels privés ou de véhicules automobiles
nous abuse, nous laissant dupes du partage du pouvoir de violence de la
vitesse, retombées qui n'ont d'autre, but que de nous mobiliser au service
de l'Etat.
Depuis le XXe siècle, l'écart qualitatif de vitesse (de violence) a pris
de telles proportions qu'il ne peut plus être comblé par les masses populaires.
La gestion de l'espace mène donc à celle du temps. La question du logement
introduit. immédiatement à celle du mouvement. Il ne s'agit plus seulement
de construire sa maison ou la maison commune, il s'agit de reconstruire
l'habitat, c'est-à-dire la durée et l'étendue des rapports sociaux.
Délimiter une surface utile par un plan, un volume habitable par un mur
et un toit, c'est, nous l'avions semble-t-il oublié, baliser une durée
de déplacement interne. Choisir des briques pour les murs, des tuiles
pour le toit, un plancher de bois et des revêtements d'étanchéité avec
des menuiseries métalliques, c'est combiner à l'aide de matériaux, des
temps différents : celui de l'enduit n'est pas celui de la résistance
de la brique, la durée/dureté du métal des huisseries n'est pas celle
du bois des planchers, etc.
De même, à l 'échelle d'un groupe d'habitations, tracer un plan-masse
rectiligne ou curviligne, c'est aménager différemment les temps des déplacements
externes et la vitesse de circulation des habitants. L'autogestion de
l'espace est donc simultanément celle du temps, un temps à reconquérir,
une géométrie sociale à inventer.
Puisque le pouvoir, c'est aussi se lancer à la poursuite du temps perdu.
Paul VIRILIO
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