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Une bombe éclate à la Banque
nationale de l'agriculture, place Fontana (Milan Italie).
Le massacre, qui a causé 16 morts et 90 blessés, secoue le pays. La police
assure que les coupables seront bientôt arrêtés, que les recherches seront
menées dans toute les directions. Mais, en attendant, sont interpellés,
interrogés et perquisitionnés 588 militants de la gauche extra-parlementaire
et 12 fascistes (relâchés les premiers). Le commissaire Luigi Calabresi,
le même jour, implique comme responsables de l'attentat les adhérents
de la gauche révolutionnaire. Aux anarchistes arrêtés, Pinelli et Ardau,
il demande avec insistance des informations ou des révélations sur leur
compagnon Pietro Valpreda. " Ceci n'est pas l'oeuvre des fascistes, on
reconnaît une certaine conception anarchiste ", déclare-t-il. 14 décembre.
Le retraité Mario Magni, convoqué
au commissariat, confirme l'alibi de Pinelli qui, l'après-midi du vendredi
12, jouait , aux cartes avec lui et d'autres dans un café. 15 décembre.
Funérailles des victimes de la place Fontana. L'anarchiste Valpreda est
arrêté et accusé du massacre, il est immédiatement transféré à Rome.
Au commissariat milanais, vers minuit, Pinelli tombe de la fenêtre du
bureau du commissaire calabresi, situé au 4e étage ; il meurt peu après
à l'hôpital Fatebeneftatelli. 16 décembre. A 2 heures du matin, une conférence
de presse a lieu au commissariat. Le commissaire Marcello Guida déclare
: Il (Pinelli) s'est vu perdu, ce fut un geste désespéré. Le commissaire
Calabresi ajoute : Il s'est trouvé comme acculé, alors il a craqué psychologiquement.
18 décembre. La responsabilité des fascistes et des services secrets commence
à se dessiner. Lotta continua et les anarchistes accusent Calabresi d'avoir
tué Pinelli. Ainsi débute une longue campagne qui impliquera l'opinion
publique démocratique, pour établir la vérité :
Valpreda est innocent, le massacre est l'oeuvre de l'Etat, Pinelli
a été assassiné.
Affiche reprenant
la Une du Monde libertaire...
Un assassinat politique
?
S'il n'avait pas eu
la malchance de rencontrer un commissaire Calabresi, Pino Pinelli serait
encore parmi nous. Il naquit dans les quartiers populaires de Milan en
1928, en pleine période fasciste. Après avoir fréquenté l'école primaire,
il dut travailler très tôt, et combla ses lacunes culturelles en lisant
des centaines de livres en authentique autodidacte.
A peine âgé de 18 ans, il participe à la lutte armée antifasciste comme
agent de liaison dans les formations libertaires de la résistance en Lombardie.
Dans l'immédiat après-guerre, tout en étant actif dans la reconstruction
du mouvement anarchiste à Milan, il entre aux chemins de fer comme conducteur
et rencontre Lucia Rognini qui sera la compagne de sa vie. D'abord proche
du groupe rédactionnel du journal Il Libertario de Mario Mantovani, il
adhère en 1963 à la Gioventu libertaria et, peu après, sera parmi les
fondateurs du cercle culturel Sacco-vanzetti.
En 1968, dans un climat rénové par les ferments politiques et sociaux,
il est à l'initiative d'une série de réunions, assemblées et conférences
au nouveau Cercle du point de la Ghisolda. Y participent des étudiants,
mais aussi des ouvriers des premiers CUB (Comités unitaires de base),
expérience inédite du syndicalisme d'action directe. Pinelli est aussi
parmi les partisans de la reconstruction de l'USI (syndicat anarcho-syndicaliste
italien) et, en outre, s'implique dans la Croix noire anarchiste afin
d'aider les compagnons détenus.
Le soir du 12 décembre 1969,
quand il est convoqué au commissariat pour un interrogatoire, Pino précède
en moto la voiture de la police comme il l'a déjà fait bien d'autres fois.
Ce sera la dernière. Le premier qui tente de porter secours à l'anarchiste
milanais tombé du quatrième étage est Aldo Palumbo, joumaliste de l'Unita,
qui traversait la cour du commissariat. De suite, il le reconnaît, appelle
du secours et avertit les autres journalistes restés dans la salle de
presse. Le matin suivant, tous les quotidiens titrent sur le " suicide
". Mais les faits, dès le début, ne sont pas clairs. Une ambulance aurait
été appelée avant que Pinelli tombe par la fenêtre. Les " bizarreries
" se succèdent. Le journaliste Palumbo, témoin possible, est menacé et
intimidé. La chute du corps apparaît étrange pour un suicide, sans élan
et comme glissant le long de la façade.
La police fournit des versions contradictoires sur le déroulement des
faits et sur le mobile, Pasquale Valitutti, une des personnes arrêtées
et présente au commissariat au moment des faits, témoigne : "... J'ai
entendu des bruits suspects, comme ceux d'une bagarre, et j'ai pensé que
Pinelli était encore là et qu'on le frappait. Un moment après, ce fut
le changement du planton de garde. Peu après, j'ai entendu comme des chaises
renversées et j'ai vu des gens courir vers la sortie, en criant " Il s'est
jeté ". A l'hôpital, les médecins de service relèvent avec stupeur l'absence
de lésions externes : Pinelli ne perd pas de sang, ni du nez ni des oreilles,
comme c'est logique dans ces cas-là. L'autopsie mettra en évidence une
lésion au niveau du cou, similaire à celle provoquée par un coup de karaté.
Le travail des médecins dans la salle de réanimation fut constamment "
contrôle " par un policier en civil qui voulut avec insistance assister
aux derniers instants de l'anarchiste.
En mai 1970, la magistrature
conclura par un verdict sibyllin de " mort accidentelle " qui, de toute
façon, ne signifie pas nécessairement suicide. Il ne faut pas oublier
Vingt ans après, nous combattons toujours les mensonges de l'Etat. Entre
temps (en 1972), le commissaire Calabresi a été tué, "sacrifié " de façon
obscure et mystérieuse. Actuellement, on cherche à revenir sur des vérités
désormais acquises dans la conscience d'une bonne partie des gens. Symboliquement,
la tentative du maire socialiste de Milan pour enlever de la place Fontana
la plaque dédiée à Giuseppe Pinelli va en ce sens, on tente, en outre,
de redonner une virginité et une improbable " image humaine " au défunt
commissaire responsable direct de l'assassinat, de notre compagnon. Au
point qu'un syndicat de police cherche vainement pour le moment à substituer
à la plaque en mémoire de Pinelli une pour Calabresi.
G. Pinelli lors d'une réunion du Cercle Sacco & Vanzetti (1er à gauche).
En 1969, le terrorisme d'Etat
eut à sa disposition toutes les forces réactionnaires présentes en Italie
(réseaux fascistes, associations néonazies, fonctionnaires corrompus,
etc., forces soutenues économiquement et politiquement par les gouvernements
grec et espagnol, à l'époque des dictatures fascistes. Cette structure
résista bien à la première faillite réactionnaire et au scandale suscité
par le massacre d'Etat et l'assassinat de Pinelli, par les machinations
policières contre les anarchistes. Tous ceux qui furent complices des
terroristes demeurent fermement à leur poste et se trouvent toujours dans
les divers organismes du pouvoir. Plus récemment, on cherche à faire payer
cher le grand espoir des années 60-70. Des procédures judiciaires sont
actuellement en cours contre d'anciens dirigeants de Lotta continua, accusés
suite aux révélations d'un " repenti " de l'assassinat du commissaire
Calabresi.
On veut ainsi réduire un ample
et profond mouvement de rébellion sociale ,et de contestation en une série
d'actes criminels. On tente de gommer les raisons, d'annuler les motivations
éthiques de la .révolte de la jeunesse, ouvrière et intellectuelle. Il
s'agit d'enlacer la pensée sociale en réinterprétant le passé; en opérant
de radicales révisions. Criminaliser les comportements antagonistes de
ces vingt dernières années constitue un sérieux avertissement pour aujourd'hui
: les revendications syndicales, les protestations de la population contre
les productions de mort, les possibles contestations de jeunes, doivent
rester dans la sphère institutionnelle. Il ne doit pas y avoir d'espace
pour l'action directe, collective et de masse ; aucun espace ne doit être
concédé aux expériences autogestionnaires.
L'assassinat du commissaire Calabresi a été utilisé pour favoriser le
classement du meurtre de Pinelli et pour redorer le blason de l'Etat gravement
compromis.
La vérité sur le massacre d'Etat de la place Fontana, sur
les anarchistes, sur Pinelli, sur la responsabilité du
commissaire Calabresi et des autres composantes politiques a
été écrite depuis longtemps, en caractère;
indélébiles, dans la conscience de ceux, qui n'ont pas
abdiqué face aux sirènes du pouvoir. Et c'est à
cette conscience que le pouvoir devra rendre des comptes.
A vingt ans de distance, trois faits restent inchangés :
le massacre c'est l'Etat, Valpreda est innocent, Pinelli a été assassiné.
Giorgo
SACCHETTI
A
voir :
Mort accidentelle d'un anarchiste
de Dario Fo !
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