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Le
Living Theater et la culture libertaire |
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L'histoire du Living Théâtre
est connue en dehors du monde du théâtre parce qu'elle n'est
pas une histoire uniquement théâtrale. Et, pour la même
raison, celui-ci a représenté, dans son presque demi-siècle
d'existence, un laboratoire de principes, de méthodes, de pratiques
et de formes d'organisation de portée plus vaste et plus générale.
Julian Beck a écrit qu'il "faut entrer au théâtre
à travers le monde". Du microcosme de son propre
espace théâtral, le Living Théâtre a su montrer
à la société des formes alternatives de vie collective,
fondées sur les principes anarchistes et libertaires du communautarisme,
du pacifisme, de la libération de l'individu, de la solidarité
et démontrer que de telles perspectives sont réalisables. La pratique de l'utopie Elle avait fait son apprentissage théâtral à l'école d'Ernst Piscator, dont elle avait appris que l'acteur doit baser son travail sur l'engagement personnel et la conscience politique, et que le théâtre se conçoit comme espace "total" : non seulement en référence à la totalité des moyens d'expression impliqués, mais aussi par rapport à sa dimension idéale. Judith Malina étendra ultérieurement cette dernière acception jusqu'à la conception d'un théâtre qui peut exister n'importe où, outrepassant ses propres frontières et créant des relations authentiques entre individus, en deçà du diaphragme du quatrième mur et au-delà de toute convention factice. Avant même que de disposer d'un théâtre réel, Judith Malina pensait à un théâtre qui fût rituel et poésie, gestuelle et vocalité passionnées, vérité expressive, lieu où affirmer principes et idéaux différents, où assister à des transformations prodigieuses, où l'acteur puisse incarner, transmettre sentiments et passions loin de tout modèle social de comportement, où le spectateur puisse adhérer à des contenus hors de l'ordinaire : un théâtre qui n'existait pas encore et que, précisément parce qu'il n'existait pas, il fallait réaliser. De même, il n'existait
pas de lieu capable d'accueillir le vaste rêve artistique de Julian
Beck. Venant des arts visuels et du cercle exclusif d'expressionnistes
abstraits qui gravitaient autour de la galerie de Peggy Guggenheim, Beck
affirmait que le théâtre aurait dû porter à
son terme la révolution qui avait déjà bouleversé
les autres arts, musique, sculpture, peinture. Il se référait
à Kandinsky et Jackson Pollock, à Picasso, Breton, Shelley,
et à toute la troupe des "modernistes" : Stein, Joyce,
Cummings, Pound, Eliot, Calder. À cette somme d'exigences
artistiques, d'attentes de réalisations personnelles et de principes
idéalistes, le Living Théâtre devait répondre
par un théâtre vivant qui correspondait, en un paradoxe seulement
apparent, à une dimension tout à fait intemporelle et à
une pratique de détachement de l'existence. À travers un long processus d'approximation vers l'utopie, le Living Théâtre se transforma peu à peu en un monde autre : hors du système marchand du spectacle, avec un répertoire de textes et d'auteurs qui devait former une tradition autre, dans laquelle on pouvait se reconnaître et reconnaître des points de références artistiques et culturels unitaires. Pour les acteurs et les spectateurs, le Living Théâtre représenta dès ses premières années d'activité un espace où expérimenter des comportements et cultiver des valeurs antagonistes de ceux reconnus socialement, à travers une pratique inspirée par le principe d'action directe, de matrice anarchiste. Dès le début et tout au long de son histoire, le Living Théâtre a appliqué cette méthode, donnant vie à ses principes artistiques et à ses idées politiques dans ses actions mêmes, de manière exemplaire et immédiate. La construction du monde autre du Living Théâtre a eu comme passage fondamental la réalisation d'une communauté de vie et de travail. L'histoire du Living Théâtre est celle d'une "communauté théâtrale itinérante", qui, dans la partie centrale de cette activité, s'est faite "commune anarchiste" ; "une unité programmatrice, une méthode de vie en marge, hors du centre restreint" comme l'a expliqué Julian Beck. La conquête d'une dimension communautaire correspondant à la pratique artistique de la création collective et donc à la mise en question des rôles et des rapports traditionnels du théâtre (la position autoritaire du metteur en scène et celle, fonctionnelle, de l'acteur, la division des tâches et des structures hiérarchiques) a été, un objectif constant des fondateurs du Living Théâtre dès le début des années 60, lorsque le groupe organisa la grève générale pour la paix, et que Judith et Julian s'inspirèrent de l'idée et de la pratique communautaire du Catholic Worker de Dorothy Day et du modèle d'organisation sociale décrit par Paul et Percival Goodman dans Communitas. Il leur semblait qu'il était possible d'appliquer des modèles analogues de vie en commun à l'intérieur de la troupe. C'est alors qu'ils lui proposèrent pour la première fois de devenir une communauté théâtrale, proposition qui fut repoussée par les acteurs et qui ne se révéla réalisable que quelque temps plus tard, en 1967-1968, années d'exil et de nomadisme, lorsque le groupe comprit l'utilité de construire une structure d'entraide, collectif de vie et de travail fondé sur les principes du partage et de la responsabilité individuelle. Et le Living Théâtre a vécu comme un vrai collectif jusqu'en 1983-1984, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'une existence nomade ne lui soit plus possible : le retour aux Etats-Unis coïncida avec la fin de la pratique communautaire,
Théâtre
et politique Les idéaux auxquels il faut être fidèle, les valeurs à servir dans le temple du théâtre où il est possible de danser au bras des dieux personnels, de transmettre le message à un cercle d'alliés capables d'en déchiffrer les signes et de les transformer en action efficace, c'est-à-dire en " voie de salut " individuelle et collective, ces idéaux sont l'art et la politique, Le premier entendu comme urgence de la révélation de soi, la seconde comme engagement dans le monde, engagement inspiré par le projet anarchiste de transformation de l'homme et de la société. C'est en pleine conscience
de tout ceci que le Living a choisi le théâtre comme véhicule
d'une aventure pas uniquement théâtrale ; une aventure qui
a même, à un certain point, semblé ne plus l'être
du tout. Ceci a eu lieu à partir de Paradise now (1968), après
l'appel à abandonner les théâtres, puis avec le choix
du nomadisme et du travail auprès des communautés de déshérités,
lieux sans théâtre (du Brésil des favelas, à
l'Amérique prolétaire de Brooklyn et Pittsburgh) et enfin
avec l'inauguration du cycle du Legs de Caïn (1970), c'est-à-dire
avec la création collective de spectacles et d'actions théâtrales
à porter dans les rues, les usines, l'université, les asiles,
devant les prisons. Dans ces années, en particulier de 1975 à
1983, tant qu'a duré le nomadisme européen du groupe, on
disait que le Living ne faisait plus de théâtre, qu'il avait
renoncé au théâtre. Alors, que faisait-il ? De fait, les spectacles et
les interventions de rue du Living représentaient un moment de
reconnaissance collective autour de valeurs partagées. La dimension
communautaire du groupe, avec sa pratique vivante, faisait sentir l'utopie
plus voisine et réalisable. Mais il ne s'agissait pas que de cela.
Les témoignages nous disent, même indirectement, qu'il y
avait beaucoup de technique théâtrale dans ces actions extra-théâtrales,
s'il est vrai qu'elles réussissaient à être suivies
par des centaines de personnes pendant parfois cinq ou six heures. Le Living ne s'est pas limité à transmettre son propre message politique à travers les textes et les couteaux de ses spectacles, mais a fait du théâtre un lieu vivant de la politique, où élaborer des perspectives de changement et expérimenter des formes alternatives, artistiques, existentielles et communautaires. Judith Malina a dit : "Chaque réunion, chaque répétition devient pour nous une éprouvette où observer nos comportements [ ... ], analyser à chaque instant nos activités dans le but de repérer et de résoudre nos problèmes" selon les principes partagés par le groupe, "de manière pacifiste, anarchiste, communautaire, féministe." La formule est de vivre dans l'utopie en opérant constamment dans la réalité quotidienne, personnelle et théâtrale, selon la définition que nous avons déjà utilisée. La vision politique envahit le microcosme des relations humaines, sociales, sentimentales, du groupe, tout comme les fondements mêmes du théâtre, donnant naissance à une communauté de vie et de travail qui est un laboratoire d'expérimentation tous azimuts. La mise en question de la prééminence du metteur en scène, la centralité de l'acteur comme moment de création collective, la sortie des espaces traditionnels et la destruction des frontières entre acteurs et spectateurs sont toutes des acquisitions de caractère technique, qui concernent les critères de travail, le fonctionnement du théâtre, mais qui s'insèrent dans l'amplitude d'un projet de changement global. Pour une dimension posthume Et c'est pour cela que chaque spectacle s'est d'une certaine manière posé comme "le dernier", comme ultime expérience, capable de contenir toutes les possibilités du processus d'expérimentation traversé et par conséquent d'en détruire les présupposés. Ce sont ainsi les succès des pièces eux-mêmes qui ont marqué les tournants par rapport aux parcours qui les avaient préparés, imposant de nouvelles orientations aux recherches suivantes. Ceci a fait parler d'éclectisme à propos du Living et, surtout, a conduit à diviser son histoire en phases, en saisons, théâtre de poésie, théâtre de la cruauté, théâtre dans le théâtre. Judith Malina n'a jamais accepté ces définitions, et je crois n'avoir compris pourquoi que depuis peu de temps. La délimitation en saisons tend à n'expliquer la révolution du Living qu'à l'intérieur de sa propre histoire : une aventure de styles, une série d'adaptations par rapport à la phase précédente, alors qu'en réalité il s'agissait de trouver des configurations neuves, inédites pour le théâtre dans son ensemble, toujours avec les moyens du théâtre et toujours pour répondre aux mêmes demandes fondamentales : la rupture de la forme fictive au théâtre, le rapport acteur-spectateur, la création collective... Le théâtre du
Living n'entendait pas adhérer au présent (et il semble
paradoxal de le dire, tant il a été mêlé aux
mille histoires de son demi-siècle, auquel il a su offrir tant
de symboles), mais proposer de nouvelles possibilités d'interprétation
du présent, Et ses spectacles ne voulaient pas présenter
une adaptation formelle, liée aux goûts, aux modes et aux
tendances de l'époque, mais souhaitaient plutôt suggérer
au théâtre des configurations inouïes. Julian Beck semblait avoir une conscience visionnaire de cette dimension posthume dans la dernière période de sa vie. Le 20 août 1985, à peu près un mois avant de mourir, il écrivait : "Tout comme le travail de Stein, de Kandinsky, de Joyce n'a pas été dépassé en notre temps -dépasse en tant qu'expérimentation- il n'est pas nécessaire que Mysteries, Paradise now, Six public arts, le travail de Wilson et de Foreman soient dépassés. Ce qui manque est seulement le moyen de dire ce que les anges ont toujours dit, mais même pour eux il a été difficile de se faire comprendre." Voilà la signification de la perspective définitive, ultime des spectacles du Living qui ont été autant de tournants dans le parcours artistique du groupe. Spectacles qui épuisent l'espace d'expériences qui les précédait parce qu'ils les contiennent et qu'ils en restituent le processus, transformé en résultat artistique. Spectacles " non dépassés - en tant qu'expérimentations ", en tant que moment d'arrivée de certains parcours d'enquête que le théâtre, en conséquence, n'aurait plus eu de raisons de suivre. De là l'idée de théâtre de répertoire, que le Living a toujours cherché à réaliser : répertoire de spectacles "indépassés", en ce sens qu'ils n'ont rien à faire avec les modes, les styles, les esthétiques, les débats de l'époque. Mais ce raisonnement pouvait valoir pour les anges, pour un regard posthume, capable de survoler en un coup d'aile toutes les époques et les territoires du théâtre, d'en voir scintiller les sommets, d'en distinguer les neiges éternelles et les impétueux torrents saisonniers; pas pour les hommes qui confondent le concept métaphysique de limite (ultime, définitive) avec celui, sportif, du poteau d'arrivée qui une fois atteint est dépassé, ou du record à dépasser pour abattre le précédent. Article traduit de l'italien
par Jean-Manuel Traimond
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