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Chez Lip : On fabrique ; on vend ; on se paye !

Le conflit chez Lip est entré dans sa phase finale !
Malgré le joli mouvement de menton des groupes politico-économiques qui frappent du poing sur la table, la récupération de la grève s'accélère !
Mettre le paquet pour noyer ce feu de brousse qui risquait d'enflammer la forêt, tel est le but que se sont fixés les partis qui à l'échelon national ont senti leur confort intellectuel bousculé par cette méthode de lutte insolite.

A travers l'action des ouvriers de Lip, ils ont vu se dessiner une autogestion qui n'était plus seulement électorale, une grève qui n'était plus seulement tradition-nelle, des hommes qui ne se contentaient plus seulement de la part que veut bien leur consentir le régime économique.
A travers l'action des ouvriers de chez Lip, ils ont vu se projeter contre la société du profit et ses hiérarchies, l'ombre d'un socialisme qui, rompant avec les joutes parlementaires aimables, retrouvait la virilité de son premier âge !
Malgré les déclarations des responsables syndicaux de chez Lip, qui ont cru devoir rassurer une population qui leur apportait son soutien massif, les groupes politico-économiques n'ont pas tort.
La grève de chez Lip remet en question le principe de la propriété des instruments de production et Jacquot le syndic qui représente les intérêts régionaux du patronat comme Ceyrac qui représente les mêmes intérêts à l'échelon national l'ont bien compris !
La grève de chez Lip remet en question les hiérarchies économiques et l'autorité du système, et les cadres l'ont bien compris eux aussi, c'est ce qui explique leur refus d'aller plus loin que la grève classique des salaires et de l'emploi.
La grève de chez Lip remet en question l'autorité de l'Etat et c'est ce qui explique l'intervention de la police pour faire évacuer l'usine.
La grève de chez Lip remet en question la prédominance de l'action politique sur l'action économique et sociale, c'est ce qui explique que M. Marchais ait avec une grimace avalé cette couleuvre autogestionnaire.
La grève de chez Lip redonne à la base ouvrière la prédominance sur les directions syndicales, c'est ce qui explique les contorsions auxquelles se livrent les directions soit pour rester unies, soit pour accrocher le train en marche !
Oui, en vérité, tous les groupes politico-économiques ont intérêt à éviter " l'aventure " (sic) et on essaye d'en terminer le plus rapidement possible et sur des bases spectaculaires susceptibles d'être exploitées par sa propagande, Mais il y a les travailleurs et en particulier les travailleurs de chez Lip.

On pourrait épiloguer sur la tradition ouvrière et coopérative de cette région, insister sur la dimension moyenne des entreprises, rappeler Proudhon enfant du pays, etc...
Ce qui est tout de même symptomatique, c'est l'assistance record qui avait participé à la réunion de la Fédération anarchiste sur la gestion ouvrière un mois avant que les ouvriers de chez Lip remettent en route la fabrication des montres.
A la grande surprise des organisateurs, la salle de la Maison des Syndicats était pleine, ce qui n'est pas courant, paraît-il, et qui est bien un gage de l'incertitude économique et de l'emploi qui régnait dans la ville. Il apparaît bien cependant que les travailleurs de chez Lip, las des éternelles palabres et conscients que la neutralisation d'une entreprise servait davantage le patron (qui grâce à la caisse noire du C.N.P.F. peut tenir mieux que les travailleurs soutenus par la solidarité ouvrière), se soient précipités avec enthousiasme vers une méthode de lutte nouvelle qui n'avait été jusqu'à ce jour popularisée que par les anarchistes, ce que probablement ces ouvriers ignoraient, en dehors naturellement de ceux qui, éventuellement, avaient pu assister au meeting dont j'ai parlé plus haut.

Ce phénomène est celui que j'ai décrit dans la revue Socialisme et Autogestion où je disais, bien avant que débute la grève Lip : " c'est finalement le sentiment de sortir du commun ; d'échapper aux échecs précédents qui poussera les hommes vers des occupations d'usines gestionnaires ".
Mais, naturellement, l'isolement dans l'action des ouvriers de chez Lip gérant eux-mêmes et directement leur usine malgré la solidarité de la classe ouvrière, va les obliger à conclure un accord. Et c'est l'heure où la lassitude pointe que les " conciliateurs " s'avancent sur le devant de la scène, avec tout ce que cela comporte de démobilisations et de récupérations !
C'est l'instant où les grands mots et les formules creuses relayent les luttes concrètes. Et on voit s'avancer aujourd'hui, non seulement les partis politiques parlementaires, mais, rigolons un bon coup, les trotskistes de Lutte Ouvrière qui, dans la même revue dont je parlais plus haut, se prononçaient violemment contre l'autogestion et par conséquent contre la grève gestionnaire.
Que ces derniers pleurnichent pour être associés aux politiciens communistes et socialistes pour cette œuvre pieuse de récupération, voilà qui ne pourra étonner que ceux qui les ont pris pour de farouches révolutionnaires. Nos lecteurs nous accorderons que nous ne sommes pas de ces naïfs !
Ce que nous ne devons pas oublier c'est que si cette grève de chez Lip fut possible, c'est qu'aux périodes sombres de notre histoire, alors que les communistes régnaient en maîtres et imposaient à tous des méthodes staliniennes, un carteron de militants, contre vents et marées, a continué à soutenir, à répandre, à maintenir dans le courant de l'actualité, les principes essentiels du socialisme révolutionnaire et libertaire, ce qui leur a permis à chaque occasion, en 1968, chez Lip ou autre part, de rejaillir des profondeurs où les politiciens socialistes les avaient enterrés, pour leur éclabousser le visage.

Et la première leçon à tirer est que, quelque soit son impact dans une période donnée, jamais rien de la propagande révolutionnaire n'est perdu, qu'elle se loge quelque part dans le cerveau des hommes d'où elle rejaillit lorsque l'occasion se présente.
Enfin, cette grève fut possible grâce à la décision des travailleurs, mais également grâce à la solidité du petit cadre syndical, qui reste l'armature la plus robuste du monde ouvrier. Petit cadre qui manque peut-être d'imagination, qui a peut-être trop tendance à suivre aveuglement les consignes des directions politiques ou syndicales mais qui lorsqu'il se trouve pro-jeté dans une action difficile, revient tout naturellement vers ce socialisme et ce syndicalisme classiques qui ont bercé sa jeunesse, déterminé sa vocation et que le travail Syndical routinier de tous les jours ou les nécessités de " la grande politique " n'ont jamais chassé complètement de son cœur.
Petit cadre qui revient tout naturellement " à ces méthodes du socialisme utopique " qui ont fait ricaner tous les pisse copies de la presse de " gôche " mais qui sont les seuls à pouvoir, comme en 1968 débloquer les situations imbéciles où les politiciens socialistes ont conduit le monde du travail !
Et ce petit cadre qui a conservé son prestige auprès des travailleurs des entreprises qu'il fréquente journellement prendra un jour conscience qu'il est parfaitement utopique de vouloir changer la société capitaliste en société socialiste en employant des méthodes parlementaires qui, essayées mille fois depuis le début du siècle, ont partout échoué et qu'il est parfaitement réaliste d'employer des méthodes nouvelles, "la grève gestionnaire" par exemple, pour sortir le monde du travail de l'ornière où le marxisme l'embourbe depuis cent cinquante ans.

Les ouvriers de chez Lip ont refusé la transformation de leur entreprise en coopérative ouvrière.
Je ne suis pas sûr qu'ils aient eu raison. Je sais bien qu'il n'est pas possible de construire un morceau de socialisme dans un environnement capitaliste qui tient ce morceau de socialisme à sa merci et qui s'en sert pour se donner bonne conscience et pour sa propagande " libérale ". Je suis persuadé que certains politiciens étatistes ne veulent pas voir échapper à l'emprise de leur " Etat socialiste " une forme de gestion ouvrière quelconque.
Et je me pose la question de savoir si malgré ses défauts et ses faiblesses, incontestables dans un régime capitaliste, une coopérative ouvrière n'aurait tout de même pas été préférable à une gestion capitaliste, vers laquelle on s'achemine, même si celle-ci fait droit aux revendications sur l'emploi, sur le démantèlement de l'usine et sur le maintien des avantages acquis par les travailleurs de l'entreprise ? Enfin ce sont des problèmes qu'on peut poser mais que seuls les travailleurs de chez Lip sont qualifiés à résoudre.
Mais la grève de chez Lip pose un autre problème : celui des grèves à venir.
Naturellement, tous les politiciens, syndi-caux ou pas, vont s'évertuer d'exorciser le spectre de la grève gestionnaire. Mais de toutes façons nous aurons d'autres grèves Lip !
On peut bien discuter : quand ? comment_? de toute façon l'idée que nous avions essayé de faire cheminer vient d'éclater au grand jour ! Elle fera son chemin.
Des grèves se déclencheront que les travailleurs et le petit cadre syndical essayeront de transformer en grèves gestionnaires, puis viendra le moment où la grève qui fut la désertion de l'usine, puis la grève de l'occupation de l'usine se transformer a en une grève générale gestionnaire.
Quand ?
Je ne suis ni Jésus, ni Marx, ni Madame Soleil, je n'en sais rien ! mais ce que je sais c'est que c'est la seule chance de l'autogestion ! Utopie ? En 1967 la lutte des étudiants de 1968 était une utopie ! En janvier 1973 la grève des travailleurs était de l'utopie. Laissons les politiciens barboter dans leur merde et réfléchissons !
Une grève générale avec occupation d'usine puis la remise en route de la production poseront des problèmes difficiles auxquels il faudra trouver des solutions concrètes qui ne devront rien au verbiage " révolutionnaire " Mais toute activité pose des problèmes difficiles et seuls les politiciens à la veille des élections peuvent vous affirmer que tout est facile, qu'il n'y a qu'à... voter pour eux naturellement !

On peut constater qu'il existe quatre tranches de travail qui exigent une étude et des solutions appropriées. La première est constituée par des industries de fabrication qui ont forcément leur stock et leur réseaux de vente, c'est le cas de Lip.
Elles ont un cycle, achat de matière première, fabrication et vente qui doit être étudié à partir de ce qui existe dans le cadre du système. La seconde relève des industries de transport.
C'est là que le problème de la grève gestionnaire est le plus facile à résoudre.
Il suffit de faire marcher les transports en supprimant tous les paiements des voyageurs et des marchandises dans un premier temps et en le rétablissant dans un second temps en faveur des salariés Les deux autres tranches de l'activité offrent des difficultés plus arides à première vue parce que ce ne sont pas des activités de production mais des activités complémentaires qui ne peuvent être négligeables car elles ne freinent en rien le transport, la production ou la vente, elles ont un aspect psychologique certain.
Ce sont les activités de services et les banques. Les services et en particulier ceux qui relèvent des salaires différents sont délicats. Contre les directeurs des régimes mixtes ou ceux de l'Etat, les employés devront déterminer les moyens d'inscrire au compte des salariés les prestations légales, et cela ne se passera pas sans conflit avec l'Etat-patron.
Mais où je pense que la question doit être la mieux étudiée, c'est celle des banques qui, même si elle revêt une importance négligeable dans les premiers jours d'une grève gestionnaire généralisée, se posera obligatoirement par la suite.
Ces difficultés, il ne s'agit pas de les nier, mais de les surmonter à partir d'un raisonnement à l'échelle de chaque métier, de chaque localité, de chaque entreprise. Et pour mettre sur pied les structures de la gestion directe, de la grève gestionnaire, personne d'autre que le personnel et le petit cadre syndical rompu aux rouages de leur entreprise n'est mieux qualifié.
Il faut que les militant y pensent sérieusement sans se poser d'inutiles questions sur le sexe des anges et les probabilités de l'évolution historique. Il s'agit d'être prêt à faire face à des situations qui, comme en 1968, vous sautent à la gorge sans vous laisser le temps de relire vos classiques.
La grève gestionnaire est la grève de demain et croyez bien que les politiciens de tous poils y pensent, soit pour la réprimer soit pour la récupérer.
Soyez sûrs que nos théoriciens géniaux sont en train de feuilleter leur bréviaire pour nous montrer l'endroit précis où Marx, Engels, Lénine, Trotsky et Machin avaient prévu la grève gestionnaire reliée directement au matérialisme historique par le cordon ombilical de la dialectique.
Eh bien, faites comme eux, préparez vous à donner des réponses aux questions que la grève gestionnaire posera dans les années à venir au monde du travail.

Maurice Joyeux


Autres articles :
Autogestion, gestion directe et grève gestionnaire ; Vers la grève gestionnaire ;
1970 - 1988 : retour sur les luttes syndicales (interview de Jaky Toublet) ;

A lire :
Autogestion, gestion directe et grève gestionnaire (Brochure Volonté Anarchiste) ;

 

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