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Au petit matin du 25 avril
1974, un pan de l'armée portugaise, sous le commandement des officiers
du Mouvement des Forces Armées (MFA) (1), lance une opération
destinée à renverser le gouvernement post-salazariste de
Caetano.
Depuis treize ans, le régime fasciste portugais était empêtré
dans une guerre dans les colonies africaines (Guiné-Bissau, Angola
et Mozambique). Il paraissait incapable de se réformer (2).
Les dépenses militaires représentaient une charge écrasante
pour l'économie, et pénalisaient la nécessaire modernisation
de l'État. Menacés par quatre longues années de service
militaire, beaucoup de jeunes prolétaires préféraient
émigrer et fuir la pauvreté et l'uniforme. Pourtant, et
en dépit de la forte répression policière, les luttes
ouvrières n'avaient pas connu d'accalmie depuis le milieu des années
soixante et les secteurs capitalistes modernes aspiraient ouvertement
à une transition vers un régime démocratique parlementaire.
La guerre coloniale ne pouvait plus être gagnée et elle apparaissait
aux yeux de la population comme un facteur d'immobilisme. Il fallait absolument
tourner la page.
Une fois le putsch déclenché,
le peuple de Lisbonne et de Porto descend en masse dans les rues, défiant
les consignes militaires qui demandent à la population de rester
chez elle à écouter la radio et à regarder les événements
sur le petit écran. Partout, des petites villes jusqu'aux bourgades
oubliées du pays profond, le rejet du régime honni s'accompagne
d'une vague de contestation sociale qui n'avait pas été
prévue par les comploteurs galonnés. C'est ainsi que deux
ans d'intense agitation sociale et politique transformeront un coup d'État
militaire dans la " révolution des illets " (3).
Dès les premiers
jours, les militaires sont pris de court par la suite des événements.
En particulier, l'exigence populaire de l'arrêt de l'envoi de nouvelles
troupes en Afrique et le retour immédiat du contingent précipitent
la recherche d'une solution politique à la question coloniale.
Les manifestations pour la fin de la guerre se succèdent, des mutineries
empêchent l'embarquement de troupes, alors qu'en Afrique les soldats
se révoltent, déposent les armes et demandent à rentrer.
Deux mois plus tard, en juillet 74, les chefs militaires parlent de la
nécessité de transférer le pouvoir aux organisations
nationalistes africaines qui mènent la lutte armée dans
les colonies. Ce qui sera fait un an plus tard. La mobilisation populaire
contre la guerre, impose de fait la fin du colonialisme ; fait historique
marquant et irréversible de la " révolution des illets
". Les concessions faites en toute hâte aux organisations nationalistes
- expertes dans la guerre de guérilla mais pas préparées
à assumer le nouveau pouvoir d'État post colonial - ne furent
que la réponse bourgeoise à cette accélération
de l'histoire.
La gauche patriote contre
les grèves.
Passés les premiers jours de fête de rue, l'agitation se
déplace vers les lieux de travail.
La fin de l'ancien régime signifie, avant tout, la possibilité
de se réunir et de discuter librement, en un mot, la fin de la
peur. Pour les exploités, l'arrogance patronale, la dureté
des rapports de travail et les brimades du salariat étaient assimilés
au fascisme. Des assemblées s'organisent et on tente les premières
occupations. Inquiète, la Junte militaire condamne les grèves
et les réunions, les attaques contre la hiérarchie dans
les entreprises.
Une fois de plus, les consignes sont ignorées et le mouvement fait
tâche d'huile.
On réclame des augmentations de salaires, les congés payés,
la réduction des horaires de travail et la fin du travail aux pièces.
On chasse les mouchards, les petits chefs, les chefs du personnel, très
souvent liés à l'ancienne police politique.
Le Parti communiste se positionne lui, contre ces actions : "Nous
vivons en régime capitaliste et non en régime socialiste.
Les entreprises ont des propriétaires. Ce n'est pas aux travailleurs
de décider qui doit ou non y travailler." (4)
Parfois, les revendications sont peu précises et non-négociables,
signe que quelque chose de profond est en train de naître : un désir
de changer la vie. L'agitation gagne la rue et les quartiers où
l'occupation des logements vides se généralise, sous les
regards des militaires complices de l'enthousiasme populaire.
Il n'en fallait pas tant pour que la bourgeoisie s'affole. Dans un premier
temps, elle colle au pouvoir militaire et au premier gouvernement provisoire
-à participation communiste et socialiste- qui fait des concessions,
institue le salaire minimum afin de calmer la situation. Mais des patrons
commencent à licencier et à fermer les entreprises ; d'autres,
liés à l'ancien régime, prennent la fuite.
La peur avait changé de camp.
Aussitôt, une nouvelle vague de grèves contre les licenciements
gagne tous les secteurs, des services publiques à la métallurgie.
Lors des premières grèves, les militaires étaient
intervenus comme médiateurs, s'étaient présentés
comme alliés des travailleurs face aux patrons, tentant de désamorcer
les conflits.
La grève des postes, en juillet 74, et surtout la grève
de la compagnie aérienne TAP, en septembre 74, marquent un tournant
dans les rapports entre les travailleurs, les militaires et la gauche.
Pour la première fois après le 25 avril, les grévistes
découvrent qu'il y a des limites à ne pas dépasser,
ceux de l'intérêt général du système.
En juin, l'armée démocratique tire sur les détenus
des prisons de Lisbonne qui se sont mutinés pour demander une amnistie
élargie et, quelques jours plus tard, les travailleurs au sol de
la TAP sont soumis au règlement de discipline militaire. Les "meneurs"
sont arrêtés et interrogés, les photos des manifestations
sont saisies à fins d'identification et le quadrillage policier
des bidonvilles remise au goût du jour.
Des soldats qui refusent les ordres sont arrêtés.
Sans hésitation, le Parti communiste se place du côté
du manche : "En aucun pays, même ceux de vieille démocratie,
on peut permettre des appels ouverts à la désertion et à
l'agitation au sein de l'armée (5)".
En Août 1974, la loi élaborée par la gauche rétabli
le droit de grève, tout en interdisant les grèves politiques.
C'est le moment choisi par le Parti communiste pour lancer une féroce
campagne antigrève : "Non à l'anarchie économique",
"Non à la grève pour la grève", "Non
aux grèves irresponsables".
Et le chef communiste Cunhal de répéter : "La grève
générale mène au chaos" (6).
Conscient du vide laissé par l'effondrement des anciens syndicats
fascistes, le Parti saisit l'occasion pour créer un nouveau syndicat
unique (7), la Confédération générale des
travailleurs portugais (CGTP).
Les coordinations
L'affrontement avec les nouvelles forces de l'État, l'armée
et les partis de gauche radicalise les luttes ouvrières. Les revendications
deviennent politiques, critiquent explicitement l'idée de l'"intérêt
général", que la gauche impose comme limite des luttes.
L'ampleur de la contestation à l'ordre capitaliste déborde
les murs des entreprises, casse les séparations entre les divers
champs d'agitation. À ce moment précis, les staliniens portugais
se montrent incapables d'enfermer la contestation dans les entreprises
et la séparation entre lieux de travail et la société
civile tend à disparaître.
Aux manipulations politiques, les travailleurs répondent avec l'auto-organisation
et la démocratie de base. Le recours aux assemblées se généralise,
on forme des commissions de travailleurs, dépassant les divisions
corporatistes des nouveaux syndicats, composés de délégués
élus et révocables.
Le grand problème concret, immédiat, est celui de la coordination
des divers organismes de lutte.
Le pas fut franchi : deux coordinations sont créées. Celle
de Lisbonne, la commission Interentreprises, regroupe la gauche syndicale.
Mais la volonté de quelques militants ne pouvait pas combler la
passivité de la majorité des exploités. Ainsi, en
avance sur les conditions du moment, ces formes d'organisation vont fonctionner
contre le but d'autonomie recherché. Fortement influencées
par les courants maoïstes et autres formations avant-gardistes, elles
deviennes des arènes d'affrontements bureaucratiques, se vidant
progressivement de la participation de la base ouvrière. Malgré
le caractère arriéré du Portugal et son isolement,
qui empêchèrent qu'un processus révolutionnaire puisse
s'y développer jusqu'au bout, ces organisations autonomes restent
l'expression de la radicalité du mouvement. Sa courte vie empêcha
qu'elles puissent avoir une résonance internationale. Mais leur
activité marqua définitivement les mois les plus chauds
de la " révolution des illets ".
Début 1975, la situation économique continue de se dégrader
: les petites entreprises ferment, le grand capital privé national
s'exile et les multinationales sont en attente. Le pays vit dans une atmosphère
de contestation générale, alors que l'État est affaibli
par l'existence de plusieurs centres de pouvoir.
Les travailleurs militants sont divisés. Les "réalistes",
qui suivent les consignes des syndicats contrôlés par le
Parti communiste, font face à ceux tentés par le radicalisme
révolutionnaire, organisés dans quelques commissions de
travailleurs. Le succès de la grande manifestation du 7 février
1975, à Lisbonne, organisée par la commission Interentreprises,
contre les licenciements et la répression capitaliste, la solidarité
manifestée à son encontre par les soldats censés
protéger le ministère du travail communiste (contrôlé
par les communistes) et l'ambassade américaine, montrent que ce
courant accroît son influence. Plus que la présence des communistes
dans l'appareil d'État, c'est désormais la radicalisation
de l'agitation sociale qui inquiète la bourgeoisie ainsi que les
politiques et militaires, garants des intérêts capitalistes
du bloc occidental.
Le Parti communiste, de par sa capacité de contrôle et de
répression du mouvement gréviste, s'était imposé
dans les institutions. De son côté, le Parti socialiste n'a
pas les moyens de peser sur l'affrontement social et se place sous la
protection de la hiérarchie militaire. Avec la tentative de putsch
de mars 75, les courants conservateurs essayent de renverser la tendance
du moment. Mais l'engagement populaire, la haine du fascisme, sont tels
que les droitiers sont balayés. Cet échec -et le conséquent
renforcement des courants à gauche du Parti communiste- ouvre la
deuxième phase de "la révolution des illets;
avec la constitution d'un gouvernement proche des positions du Parti communiste.
Lisbonne 1975
La réforme agraire
contre les collectivisations
Jusqu'au début de 1975, le prolétariat agricole des latifundia
de l'Alentejo -dans la moitié sud du pays- était resté
dans l'attente, tout en manifestant son soutien politique au Parti communiste
(8). Le premier gouvernement provisoire s'était d'ailleurs empressé
de légaliser les premiers syndicats d'ouvriers agricoles.
Pendant des siècles, ces ouvriers avaient survécu par un
système de travail saisonnier, qui symbolisait pour eux l'exploitation
et la misère capitaliste.
Malgré les intentions affichées par les nouveaux dirigeants
sur la nécessité d'une Réforme agraire, les grands
propriétaires ne montrent aucun changement d'attitude. Comme d'habitude,
dans l'hiver de 74-75, les ouvriers agricoles se trouvent privés
de travail. Dans un premier temps, le mécontentement s'exprime
par des actions directes : incendies de récoltes et de biens appartenant
aux latifundistes, des grands propriétaires sont la cible d'attentats.
Début de 1975, les premières occupations de propriétés
se font spontanément, en dehors de toute initiative du Parti communiste
et des ses cadres syndicaux. Mais les ouvriers agricoles ne manquent pas
de faire appel à l'armée pour cautionner leurs actions.
Deux événements politiques -traduisant un changement dans
les rapports de force sociaux- vont accélérer le mouvement
d'occupation des propriétés.
Le succès, en février 1975, de la manifestation d'extrême
gauche ouvrière à Lisbonne, et, le mois suivant, l'échec
du putsch conservateur. Pendant les premiers six mois de 1975, le mouvement
d'occupations s'étend à toute la moitié sud du pays,
à l'exception de l'Algarve, région de petite propriété.
Si la lutte du prolétariat rural ne prenait pas une forme explicitement
politique, de contestation anticapitaliste, son but était clairement
de renverser les conditions de propriété existantes. Pour
se donner les moyens de vivre, ils exproprient les latifundia. Les occupants
ne partagent pas les terres en lopins privés, ils organisent collectivement
le travail et la production. Ici et là, des coopératives
se créent mais, en général la nouvelle forme de propriété
qui se met en place reste floue.
Ce n'est qu'au cours de l'été de 1975, que les syndicats
agricoles et le Parti communiste vont réellement reprendre le contrôle
du mouvement. En juillet, le pouvoir politique intervient pour lui donner
un cadre légal. La "Loi de l'expropriation des terres"
transforme le mouvement d'occupation et de gestion collective des terres
en réforme agraire.
L'esprit collectiviste des ouvriers agricoles, lesquels n'avaient pas
partagé les latifundia, facilite la tâche de l'État.
Mais, à partir de ce moment, le Parti communiste et les militaires
répriment les "occupations sauvages, opportunistes et même
anti-révolutionnaires". Car, sur l'ensemble des propriétés
déjà occupées, un bon quart se trouve en dehors du
champ de d'application de la nouvelle loi... Pour le Parti communiste
la Réforme agraire avait toujours été conçue
comme une action de l'État. Dans ce cas, la nationalisation des
latifundia est la réponse de l'État à la collectivisation
spontanée de la propriété privée par les ouvriers
agricoles.
Qui plus est, pour le Parti la Réforme agraire est un point essentiel
du projet de socialisme d'État, dont le but était la réorganisation
de la production agricole et l'augmentation de la productivité.
Les propriétés occupées, coopératives ou collectifs
de production, deviennent des Unités collectives de production
(UCP), gérées par des cadres communistes selon des critères
de rentabilité économique, liées financièrement
à l'État.
Le Parti communiste prend ainsi le contrôle économique et
politique de cette région, correspondant à la moitié
sud du pays. Mais, du fait même que le prolétariat agricole
continue à voir la Réforme agraire comme une reappropriation
des moyens de vie, l'augmentation de la productivité et des rendements
agricoles programmés par les communistes, rencontrent une forte
résistance. Les ouvriers agricoles avaient accepté sans
heurts la nationalisation des terres collectivisées, ils ne sont
pas pour autant décidés à se soumettre à des
critères de rentabilité capitalistes, à se plier
à l'augmentation de la productivité du travail par la réduction
de la force de travail (2).

des affiches "Maoïstes" sur
les murs de Sétubal
L'État contre
le " pouvoir populaire "
L'institutionnalisation de la réforme agraire ne fut pas un cas
isolé.
De mars à août 1975, le gouvernement Gonçalves - qui
menait une politique dirigiste d'intervention dans l'économie conforme
à son orientation communiste - tente de normaliser la situation
sociale. Pour répondre aux inquiétudes populaires face au
chômage, et sous la pression du Parti communiste qui trouve là
un moyen de renforcer son implantation dans l'État, le gouvernement
accélère le processus de nationalisation des entreprises.
Il réglemente à tout va, réprime mouvements, actions
ou initiatives indépendantes, tout en cherchant un accord avec
les forces politiques de la droite, l'église catholique en particulier.
Par le biais des financements, et comme il l'avait fait avec la réforme
agraire, l'État étouffe les expériences d'autogestion
dans l'industrie. En effet, depuis l'été 1974, et suite
à l'occupation de nombreuses usines abandonnées par les
patrons, un réseau d'entreprises en "autogestion" s'était
mis sur pied, surtout dans le textile. Ces entreprises continuèrent
à fonctionner selon les lois du marché, même s'il
y eut des tentatives pour instaurer une plus grande égalité
de salaires et la rotation des tâches, mettre en question la hiérarchie.
Finalement, les travailleuses et travailleurs se limitaient à vendre
directement au public les marchandises produites et ne trouvaient salut
que grâce au surtravail et à l'endettement auprès
de l'État. Au-delà d'une expérience limitée
d'autogouvernement d'entreprise, et en absence d'une rupture avec la logique
capitaliste, l'autogestion s'était transformée en auto-exploitation.
En un an, le Parti communiste est passé du stade d'un groupe clandestin
à celui d'une force politique dominante dans l'État, force
sans commune mesure avec son implantation sociale. Dans les administrations
publiques et grandes entreprises, dans les ministères, ses militants,
ou compagnons de route sont aux postes de responsabilité.
Ils ont le contrôle des médias.
Cette ascension rapide, cet appétit de pouvoir, cristallisent des
peurs anciennes, font naître une nouvelle hostilité. Naturellement,
le Parti est rejeté par les secteurs conservateurs de la population,
soumis à l'emprise des notables, caciques locaux et l'Église
qui conspirent ouvertement. Mais son attitude arrogante dans l'appareil
d'État et dans les syndicats ; ses campagnes productivistes de
pur style stalinien (10) et son opposition aux mouvements de grève,
braquent contre lui les travailleurs les plus combatifs. Un nouveau courant
s'organise, dit de "pouvoir populaire". Revendiquant une alternative
au pouvoir grandissant du Parti communiste, il est implanté dans
les zones urbaines de Lisbonne, Sétubal et Porto, autour de quelques
commissions de travailleurs, des commissions d'habitants des quartiers
pauvres et des comités de soldats, apparus en l'été
de 1975. Si les conceptions avant-gardistes du maoïsme dominent,
les idées d'un socialisme non-autoritaire, commence également
à s'exprimer.
En avril 1975, a lieu à Lisbonne le Congrès des Conseils
révolutionnaires, à l'initiative d'un petit parti qui prône
le renforcement des liens horizontaux entre les organisations unitaires
de base.
Cible des forces réactionnaires qui l'attaquent, le Parti cherche
momentanément une alliance avec l'extrême gauche et les organisations
du "pouvoir populaire". Pour se raviser ensuite et se ranger
du côté des militaires conservateurs qui préparaient
le putsch du 25 novembre 1975 (11). La position de la direction du Parti
se veut responsable. En réalité l'écrasement des
courants gauchistes par l'armée ne peut que combler les desseins
tactiques des communistes. "L'attitude ferme du Parti vis-à-vis
d'une solution politique et contre des actions aventurières a beaucoup
contribué à ce que le soulèvement militaire du 25
novembre 1975 n'ait pas débouché sur les soulèvements
de masse que quelques aventuriers pseudo-révolutionnaires voulaient
provoquer et qui auraient eu de tragiques conséquences pour le
mouvement ouvrier et populaire." (12)
Avec ce recentrage de dernière minute, le Parti négocie
sa survie politique dans le nouvelle situation. Dans la langue de bois
marxiste-léniniste, " sauver le mouvement ouvrier et populaire
", signifie sauver le Parti.
L'absence de "
double pouvoir "
Les limites de l'expérience portugaise étaient surtout données
par l'isolement de cette agitation sociale et politique dans une Europe
capitaliste qui suivait avec appréhension les événements,
craignant une possible contagion à l'Espagne voisine. Or la transition
du régime franquiste vers une démocratie parlementaire se
poursuit sans danger pour les forces du capitalisme privé. Et le
projet d'un socialisme d'État "lusitanien" ne pouvait
trouver le moindre appui dans un bloc soviétique, à l'époque
déjà bien enfoncé dans sa crise mortelle crise.
Lorsque une agitation sociale généralisée s'accompagne
de la naissance d'organisations indépendantes, le tout dans un
cadre d'affaiblissement du pouvoir d'État, la question du double
pouvoir peut se poser. Au Portugal, après la chute de l'ancien
régime, quelques corps de l'État, les administrations locales,
les organes répressifs, semblent frappés de paralysie. Mais
ces institutions ne furent pas démantelées, à l'exception
de quelques services trop connotés avec l'ancien régime
et finalement superflus à la démocratie parlementaire. Le
pouvoir politique était éclaté, fractionné
en plusieurs centres parfois en conflit les uns avec les autres. Mais,
jamais, le pouvoir ne fut vacant (13). Et jamais il n'y eut de double
pouvoir.
La structure putschiste de l'armée -le Mouvement des forces armées-
a, tout au long de cette période confuse, assuré la continuité
de l'État. Le Parti communiste et le Parti socialiste, furent cooptées
dans l'appareil d'État afin de mieux faire appliquer la loi et
l'ordre. Pour bien assumer ce rôle, la gauche a sans cesse joué
avec la peur, invoquant les dangers d'" extrémisme ",
d'" aventurisme ", enfin, la menace d'un retour du fascisme.
De leur côté, les travailleurs qui avaient découvert
leur force collective, ne voyaient pas moins dans l'armée et dans
la gauche, les garants de leurs intérêts. Et les organisations
du " pouvoir populaire ", lorsqu'elles se sont affrontées
au Parti communiste et à l'État, ont toujours cherché
un soutien dans une des fractions de l'armée. Comme si chacun attendait
des luttes à l'intérieur de l'armée l'issue du combat
décisif. Soit on respectait les institutions légitimées
par les partis de gauche, soit on respectait la fraction de gauche de
l'armée (14).
Les derniers feux de
l'agitation sociale
Le 25 novembre 1975, un deuxième coup militaire, restaure l'autorité
centrale de l'État, neutralise les centres du pouvoir de la gauche
militaire. La facilité de l'opération prouve que ces forces
militaires qu'on disait aux mains de comités de soldats ainsi que
les groupes d'extrême gauche formés à l'activisme
et possédant des armes, n'étaient que bluff.
Les organisations du " pouvoir populaire " se révèlent
impuissantes.
Les luttes politiques incessantes, les divisions, avaient fini par user
les militants, vidant ces organisations de toute initiative et l'imagination.
Dans un mouvement social essoufflé, les auto-proclamées
structures de pouvoir militaire révolutionnaire n'étaient
plus que des coquilles vides.
Il importe de démêler, ce qui, au cours de ces deux années,
fut le produit des pratiques rigides d'avant-gardisme et ce qui fut le
fruit de l'action autonome des luttes, les expériences d'auto-gouvernement.
Les actions directes, les occupations d'usines, la coordination des organisations
autonomes, les expropriations de terres et de logements, les tentatives
de gestion collective de la production et d'échange de biens, la
libération de la parole et de la pensée critique, tout cela
rattache la " révolution des illets " aux courants
modernes de l'émancipation sociale. Cherchant des réponses
aux problèmes du moment, les travailleurs les plus combatifs se
sont affrontés au Parti communiste et comprirent la nécessité
de construire un contenu nouveau à l'idée de socialisme.
Le concept nouveau née au cours de ce mouvement : Apartidaire ,
symbolise bien cette démarche subversive.
L'échec de la "révolution des illets" signifie
la victoire de la transition démocratique.
La classe dirigeante portugaise va pouvoir liquider les archaïsmes
du salazarisme et jeter les bases d'un nouveau cycle d'exploitation du
travail.
Le Portugal est mur pour apporter sa pierre a l'édifice européen.
Finis sont les jours où "la poésie est dans la rue"
pour reprendre l'expression du peintre Vieira da Silva. Désormais
ce sera le quotidien de la grisaille et la nausée de la politique
insignifiante, avec son cortège de médiocrités, corruptions,
lâchetés et opportunismes et la violence ordinaire des conditions
de vie, de travail et de non-travail.
Charles Reeve
1 Le
MFA fut clandestinement créé en mars 1974, par des officiers
de métier, opposés à la politique coloniale du régime.
Il y avait dans le MFA diverses tendances, allant des officiers proches
du Parti communiste et de l'extrême-gauche aux officiers démocrates
conservateurs.
2 De 1926 à 1974, le Portugal a subit la plus longue dictature
de l'époque moderne en Europe occidentale
3 Dès les premiers jours, le peuple met des illets
aux fusils des soldats insurgés. D'où l'expression reprise
par les médias.
4 Déclaration d'un dirigeant du Parti communiste, 5 décembre
1974.
5 Interview d'un dirigeant du Parti communiste , Expresso, 22 juin
1974.
6 Alvaro Cunhal, 25 mai 1974.
7 Par la suite la CGTP s'est trouvée en concurrence avec
un syndicat d'obéissance social-démocrate, l'Union Générale
des travailleurs (UGT).
8 Dans cette région, où les grands propriétaires
sont en majorité absentéistes, plus de 1000 latifundia possédaient
plus de 500 hectares, correspondant à un tiers de toute la terre
cultivée dans le pays.
9 Les UCP emploient pratiquement tout le prolétariat rural
du sud. Les propriétés qui employaient, avant l'occupation,
20 000 ouvriers, en ont 70 000 en 1976 et la production par travailleur
chute de moitié entre ces deux périodes.
10 À l'initiative du Parti communiste, le gouvernement a
organisé plusieurs " campagnes patriotiques " , qui furent,
bien entendu, des échecs : " Effort national pour sauver l'économie
" , " Travaillons plus et mieux ", " Plus de travail,
c'est plus de richesse à distribuer avec justice ", ou encore
" La bataille de la production ".
11 On sait aujourd'hui que la direction du Parti communiste a été
informé par les militaires de la préparation du putsch de
novembre 75.
12 Alvaro Cunhal, interview, O Jornal, Lisbonne, 5 décembre
1975.
13 Le 25 avril 1974, lors de sa réédition aux militaires
putschistes, le premier ministre Caetano avait souhaité que le
pouvoir ne tombe pas "dans la rue".
14 Le COPCON, organisme militaire de police intérieur, créé
en juillet 1974 pendant la vague de grèves et dans le but de "
maintenir et rétablir l'ordre publique ", est devenu - après
la tentative du coup de droite de mars 1975, et sous le commandement de
Otelo de Carvalho - proche des thèses d'extrême-gauche et
du " pouvoir populaire ".
Autres
articles :
Développer l'action directe
(A Batalha 1975) ;
A
lire :
Portugal l'autre combat. Classes et conflits dans la société,
(Spartacus, 1975) ;
Jaime Semprun, La Guerre sociale au Portugal, (Champ Libre, 1975)
;
Charles Reeve, La conception putschiste de la révolution sociale.
Le cas portugais, (Spartacus, 1976).
Charles Reeve, Les illets sont coupés. Chroniques portugaises,
(Paris-Méditerranée, 1999).
Joao Freire, Les anarchistes au Portugal, (Éditions CNT,
2002).
L'autogestion au Portugal (La Rue N°29) ;
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