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le
site de
la revue
Agone
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Je reviens à l'après
1968 : toute une série de camarades, des vieux militants de la
RP [Révolution prolétarienne], des autres groupes, de la
Fédération anarchiste, de l'Union des anarcho-syndicalistes,
des indépendants comme Lecoin, etc., décident de se réunir,
pour faire quelque chose
Ils se rencontrent dans une, puis plusieurs
conférences nationales, à la Bourse du travail déjà,
et ça discute, longtemps
De fil en aiguille naît un
mouvement, enfin un petit mouvement qui prend comme nom Alliance syndicaliste
révolutionnaire et anarcho-syndicaliste (Alliance syndicaliste)
et se veut un regroupement d'anarcho-syndicalistes des différentes
confédérations. Je suis partie prenante de cette création.
Il reste entendu que chaque militant un peu averti du mouvement est venu
jeter un petit coup d'il, pour voir ce qui se passait au cours des
conférences nationales ; puis il est reparti chez lui. Chez lui,
ce sont les groupes anarchistes "spécifiques".
Or, le mouvement "spécifique" libertaire est en pleine
révolution, si on peut dire
Une scission s'est produite à la Fédération anarchiste,
et une partie des groupes scissionnistes ont fondé l'ORA (Organisation
révolutionnaire anarchiste), qui a eu, pendant quelque temps, une
certaine influence. C'est de cette organisation que provient Alternative
libertaire.
L'orientation qui dominait, à l'époque, consistait à
constituer des collectifs autonomes d'entreprise, et nombre de jeunes
militants snobaient les syndicats. Beaucoup de copains, dont Thierry Renard
et Patrice Spadoni (tout jeunes mais qui sévissaient déjà)
ont fait leurs premières armes dans ces collectifs. Ils diffusaient
un bulletin appelé Le Postier affranchi. J'allais oublier Henri
Cellier, qui est aujourd'hui à SUD-Rail. Les débats allaient
bon train dans tout le mouvement ; la plupart des questions politiques
qui avaient été étouffées par le stalinisme
étaient examinées de nouveau : les collectifs ouvriers étaient-ils
des embryons de soviets ? On reparlait de la gauche allemande, de l'AAUD
et du KAPD, le parti communiste ouvrier allemand, les vrais gauchistes,
les gauchistes historiques
Vers 1974, à l'occasion de deux grèves importantes, celle
des postes et celle des banques, les copains les plus lucides ont finit
par constater que les collectifs ouvriers ne servaient à presque
rien dans les grèves : ceux qui décidaient, c'étaient
les syndicats. Les grèves étaient commencées par
les syndicats, gérées par les syndicats, terminées
par les syndicats. Il y avait toujours moyen de faire un petit peu quelque
chose dans les entreprises et les centres de tri, mais rien de déterminant.
Un débat dans l'ORA s'est donc amorcé pour changer de position,
c'est-à-dire pour commencer à investir des militants dans
le mouvement syndical, indépendamment des collectifs ouvriers qui,
pour la plupart, disparaissaient assez vite.
Ces débats et questions théoriques : certains parlaient
de synthèse entre le marxisme-léninisme et l'anarchisme
ou d'un nouveau concept dit " dictature antiautoritaire du prolétariat
" ont déclenché une scission : l'Organisation communiste
libertaire (OCL), très affaiblie aujourd'hui, et, sur la nouvelle
orientation, l'Union des travailleurs communistes libertaires (UTCL) qui
deviendra Alternative libertaire.
Ces derniers ont alors fait la "tournée des popotes"
pour tenter des rapprochements. L'incompréhension de nombreux anarcho-syndicalistes
sur l'évolution de ces copains (et peut-être des questions
de génération) ont fait que l'Alliance et l'UTCL n'ont pas
fusionné, on peut peut-être, aujourd'hui, le regretter
Depuis, nous avons néanmoins réussi à faire des choses
ensemble. En soutien à la lutte antifranquiste, par exemple, lorsque
Puig-Antich a été garrotté ou que deux militants
basques, Garmendia et Otaegui, ont été assassinés.
À l'Alliance, nous étions en rapport avec Frente libertario,
une tendance de la mouvance espagnole, dont l'un des animateurs principaux,
Fernando Gomez-Pelaez, était correcteur aux dictionnaires chez
Larousse ; avec cette tendance, nous avions constitué une association
de défense nommée Comité Espagne libre, dont le président
était mon ami et camarade Alain Pécunia. Dans notre comité
d'honneur, nous avions André Devriendt, secrétaire du syndicat
des correcteurs, et Eugène Descamps, secrétaire de la CFDT.
Soit dit en passant, tant que ce dernier est demeuré aux affaires,
la CFDT est restée sur une ligne de gauche ; lorsqu'il est tombé
malade, la dérive a commencé. On était sans cesse
forcés de faire des actions publiques au sujet de l'antifranquisme,
et nous avions l'espoir que la CNT pourrait se reconstituer dès
la disparition du dictateur et retrouver au moins une partie de sa force.
Avec René Berthier, je suis allé à Madrid rencontrer
des militants libertaires qui commençaient à réapparaître.
Enfin, je n'entre pas dans les détails parce que pénétrer
dans le mouvement espagnol, c'est comme aller dans un labyrinthe dont
on ne sort jamais.
Pour revenir à l'Alliance syndicaliste, c'était un courant
proprement syndicaliste dont je faisais partie avec quelques autres, et
qui a duré jusqu'en 1980. Il y a eut beaucoup de travail de fait,
du travail d'opposition, de création de syndicats ou de structures
interprofessionnelles. Par exemple, nombre de copains de l'Alliance ont
participé à la création du Sycopa, le syndicat parisien
du commerce, qui vient de quitter la CFDT.
Agonne : L'Alliance syndicaliste
fonctionnait comme une tendance ?
Oui, une tendance anarcho-syndicaliste
: l'idée était de constituer une coordination des syndicalistes
révolutionnaires dans les syndicats, et d'élaborer une politique
commune ou convergente, entreprise qui s'est révélée,
en fait, extraordinairement difficile. On ne manquait pas d'illusions
à l'époque, mais on s'est heurté au fait que beaucoup
de militants étaient d'abord des militants de leur confédération
avant d'être des militants libertaires ou anarcho-syndicalistes,
ou syndicalistes révolutionnaires.
Nous avons découvert ce "nationalisme confédéral"
en particulier avec les camarades de Force ouvrière, surtout implantés
dans la Gironde et la Loire-Atlantique, qui étaient d'abord des
militants de Force ouvrière, dont l'objectif était de promouvoir
et de défendre Force ouvrière sans le moindre esprit critique.
Leur objectif réel était que le plus de militants possible
de l'Alliance entrent à FO.
Or, quasiment aucun soixante-huitard libertaire ne voulait se syndiquer
à Force ouvrière, pour des raisons qui, à l'époque,
étaient évidentes : FO conduisait, dans la plupart des secteurs
et des entreprises, une politique épouvantablement droitière.
Presque tous les militants qui se reconnaissaient peu ou prou dans le
mouvement de Mai 68 entraient à la CFDT, qui apparaissait comme
la plus progressiste. Concrètement, dans les luttes ou les revendications,
elle l'était d'ailleurs à ce moment-là, jusqu'à
l'arrivée d'Edmond Maire, avec qui l'inflexion droitière
s'est amorcée. Il y a eu alors une rupture avec les anarcho-syndicalistes
supposés de Force ouvrière, qui étaient très
proches des lambertistes de l'OCI. Sans doute existait-il, à l'époque,
une sorte de pacte entre les deux groupes, et quelques "anarcho-syndicalistes"
espéraient améliorer leur rapport de forces en s'appuyant
sur un regroupement comme l'Alliance.
Agonne : Il y avait combien
de personnes à l'Alliance ?
Cent à cent cinquante,
ça dépendait des moments.
La plupart sont à la CNT maintenant, ou à SUD, enfin ceux
qui militent encore
Dans la région parisienne, l'Alliance avait quelques militants
dans les services municipaux, qui ont créé une union locale
CFDT dans les 8e et 9e arrondissements. Quelques camarades de l'Alliance
militaient aussi à l'Union locale (UL) de la CFDT du 10e ; pendant
le conflit du Parisien libéré, de 1975 à 1977, ils
ont donné divers coups de main aux copains du livre. Dans les Hauts-de-Seine,
au début des années 1970, l'Alliance et l'ORA, qui fonctionnaient
ensemble dans ce secteur, ont obtenu une bonne implantation, en particulier
dans le secteur interprofessionnel, à partir des services, des
enseignants et des métaux. Je me souviens qu'un camarade se déclarant
libertaire, et qui fut secrétaire de l'Union départementale
(UD) à Boulogne, se réjouissait que chacune des UL du département
possédait un équipement technique et un collectif militant
qui lui permettaient de soutenir activement les mouvements locaux. En
outre, nous avions réussi à faire embaucher à l'UD,
comme permanent technique, un vieux camarade espagnol, Antonio Barranco,
qui se chargeait, entre deux tirages de tracts sur la machine offset du
sous-sol, de la formation syndicaliste improvisée des militants
qui venaient chercher du matériel
Dans le Val-de-Marne, le secrétaire de l'UD était sympathisant
de l'Alliance ; il fut de tous les combats de l'Alliance et les militants
de l'Alliance lui apportèrent tout le soutien possible dans les
luttes du département ; je me souviens, en particulier, de la reprise
de la production, durant une grève, d'une usine de fabrication
de biscuits. Un des militants fondateurs de l'Alliance, Serge Aumeunier,
ingénieur à l'Aérospatiale, fut longtemps trésorier
ou trésorier adjoint de l'Union parisienne des syndicats des métaux
(UPSM) de la CFDT. Serge et quelques-uns de ses copains, après
qu'ils eurent été décentralisés aux Mureaux,
firent un gros travail dans l'UD des Yvelines et les UL de la vallée
de la Seine. A l'époque, un syndicat maison plus ou moins fasciste
régnait à Simca-Poissy, la CFT. Le secrétaire et
l'employée du syndicat du bâtiment local étaient adhérents
de l'Alliance. Dans la santé et le social, l'Alliance avait beaucoup
de contacts et quelques militants ; la plupart de ces derniers sont aujourd'hui
à SUD-CRC-Santé-Social.
Enfin, à partir des quelques correcteurs adhérents de l'Alliance,
René Berthier, Alain Pécunia, Thierry Porré, Pascal
Nürnberg et moi-même, nous avons eu quelques rares contacts
avec la CGT ou la CFDT dans le livre. Dans la région de Bordeaux,
un groupe de copains qui travaillaient à la Société
européenne de propulsion (SEP) décidèrent de quitter
FO pour s'affilier à la CFDT, ce qui n'améliora guère
les relations avec ceux qui s'y appelaient anarcho-syndicalistes. De proche
en proche, ces copains réussirent une implantation dans les métaux
et d'autres secteurs, comme l'enseignement. Puis quelques-uns d'entre
eux ont obtenu des responsabilités à l'UD-CFDT de la Gironde,
y compris dans son bureau.
Il est évident que, une fois membres du bureau de l'UD de Gironde,
les camarades ont commencé un travail de sensibilisation sur divers
thèmes du syndicalisme révolutionnaire, les revendications,
évidemment, mais aussi sur le contenu de l'autogestion -mot d'ordre
officiel de la CFDT depuis son congrès de 1970- et de l'indépendance,
alors qu'avec le parti socialiste on commençait à parler
"d'autonomie engagée". La majorité de la direction
de la centrale commençait alors son inflexion pour essayer d'amener
l'énorme masse de nouveaux adhérents -peut-être un
demi-million-, plus ou moins influencés par les idées de
Mai 68, vers la version syndicale de la démocratie chrétienne,
qui était, comme on a pu le constater plus tard, son idéologie
réelle, en tout cas de ceux qui, autour d'Edmond Maire et de la
direction de la chimie, allaient conduire le tournant droitier. Les deux
démarches ne pouvaient que se heurter. En plus, à plusieurs
reprises, les copains avaient diffusé des tracts antimilitaristes
dans les gares lors des départs des appelés du contingent.
Vers 1976, la direction de la Centrale a dissous le bureau de l'UD et
renvoyé les militants dans leurs syndicats d'origine. Dans le même
temps, le copain délégué syndical de la SEP, Vladimir
Charov, fut licencié avec l'accord du ministère du Travail.
Évidemment, nous avons fait le maximum de bruit autour de l'affaire.
Peine perdue : la direction se moquait de tout ce qu'on pouvait dire,
avec encore plus de mépris que les "stals". En plus,
comme souvent durant ces années-là, les autres courants
d'extrême gauche voyaient l'exclusion d'un membre d'une chapelle
voisine comme la disparition d'une concurrence.
Ainsi les "cathos" ont pu appliquer sans trop de difficultés
la bonne vieille technique du salamis à presque toute leur opposition.
[
]
On voit combien l'échec de la construction de la CNT dans l'immédiat
après-guerre a pu avoir des conséquences néfastes.
Si les anarchosyndicalistes, au lieu de se disputer sur des abstractions,
avaient eu la conscience révolutionnaire de constituer une organisation
syndicale minimale, même de quelques milliers de membres, ils auraient
pu offrir ce recours à tous les syndicalistes combatifs qui se
sont fait expulser des grandes confédérations après
1968. Cet échec historique nous est apparu avec encore plus d'acuité
dans l'affaire d'Usinor, à Dunkerque.
Jacky Toublet
(à gauche) et René Berthier
L'affaire Usinor Dunkerque
: un cas d'école
Au tournant des années
1980, lorsque nous entrons en contact avec la section CFDT de cette grande
usine, plus de dix mille personnes travaillent dans l'entreprise et la
section représente plusieurs centaines de cartes et environ 30
% des voix aux élections professionnelles. C'est à la suite
d'articles parus dans Libération que nous y allons. Nous rencontrons
là-bas quelques-uns des sidérurgistes qui animent la section
et qui ont des problèmes avec l'appareil de la CFDT. Dès
les premiers moments, Serge et moi avons été très
touchés par ces rencontres. Alors que, souvent, lors des prises
de contact, nous nous lions avec la mouvance gauchiste (par exemple dans
la santé ou l'enseignement), pour l'essentiel, les camarades que
nous rencontrons à Dunkerque sont de purs produits de la classe
ouvrière du Nord, aussi durs à la peine que solidaires dans
l'épreuve. Ils se méfiaient de nous, d'ailleurs. Pour des
raisons que nous n'avions pas perçues tout de suite, ces camarades
gênaient, mais on pouvait deviner, par le récit qu'ils nous
faisaient des ennuis qu'ils commençaient à avoir avec le
syndicat local, l'UD du Nord ou la Fédération des métaux,
qu'on allait leur faire un sort sinon à tous, au moins à
un certain d'entre eux, sûrement les plus actifs. Ils ne nous ont
pas cru, quand on comparait leur situation à celles de Bordeaux,
de Lyon-Gare ou d'autres.
Ce n'était pas des militants oppositionnels mais des syndicalistes
actifs, sans état d'âme concernant l'orientation et la direction
de la CFDT. L'essentiel de leurs activités consistait à
combattre leur patron. Plus tard, ils nous ont confié qu'ils n'avaient
pas vraiment compris la campagne lancée par Edmond Maire contre
les "coucous" qui était alors en phase très active.
Les coucous, c'étaient les militants d'extrême gauche qui
déposaient leurs ufs dans les nids de la CFDT. Ceux qui formeront
SUD ou le CRC seront les "moutons noirs". Les camarades d'Usinor
ne croyaient pas que les coucous, c'étaient eux, tous ceux qui,
pour une raison ou une autre, déplaisaient aux démocrates
chrétiens de la direction confédérale.
À Usinor-Dunkerque, les camarades avaient un coucou (un sur dix
mille) prénommé Frank, plus ou moins venu de la mouvance
" mao-spontex ", et, disaient-ils en riant, ils l'avaient "bien
en main" !
Ils n'ont pris aucune précaution, bien que nous le leur ayons suggéré,
pour se protéger contre l'orage qui arrivait. Par exemple, ils
n'ont pas cherché à se constituer en syndicat d'entreprise,
pour avoir un statut de personne morale ; ils sont resté en section
syndicale. Aussi, lorsque les exclusions sont arrivées, dans la
commission exécutive du Syndicat métallurgique de Dunkerque,
ils ont été minoritaires. Les bureaucraties savent organiser
les majorités !
Un certain nombre de militants furent jetés de la CFDT comme des
malpropres. Et Frank fut licencié
Qu'allaient faire les sidérurgistes combatifs d'Usinor-Dunkerque
pour continuer le bon combat ?
La CGT ? Depuis dix ans, ils polémiquaient avec ses membres. Le
groupe de militants expulsés nous a chargés d'explorer toutes
les solutions possibles. À cet effet, je rencontrai même,
à la Bourse, mon camarade Pepito Rosell, vieil anarchosyndicaliste
espagnol, pour examiner un recours à FO où il s'était
réfugié dans les années 1950. Après ça,
ne me dites pas que je suis sectaire ! Peine perdue.
Dans la région du Nord, nous ont informé les copains d'Usinor,
FO-métaux c'est le RPR ! Ils ont refusé nos solutions et
se sont lancés, avec comme seul appui un petit groupe d'anarcho-syndicalistes,
dans la constitution d'un syndicat autonome, fièrement nommé
Syndicat de lutte des travailleurs d'Usinor-Dunkerque (SLT). On ne peut
s'étendre sur les innombrables difficultés qu'ils ont dû
affronter, ne serait-ce que pour se faire connaître des travailleurs,
puis pour être reconnus comme représentatifs dans l'entreprise
En tout cas, ils ont obtenu la représentativité. Mais beaucoup
se sont lassés et ont quitté l'entreprise. Nous les avons
aidés, par des contacts ou une aide matérielle. Je me souviens
que nous leur avons offert une machine SAM à imprimer les tracts.
Après l'exclusion, ils n'avaient plus rien, ni local, ni papier,
ni machines, ni trésorerie
Il faut souligner combien nous étions démunis, avant l'apparition
de SUD et la renaissance de la CNT.
Nous n'avions rien en magasin à proposer aux camarades qui se faisaient
jeter.
Ah ! J'oubliais : la véritable raison de la décapitation
de la section CFDT d'Usinor-Dunkerque, c'était évidemment
la préparation de la modernisation de l'outil sidérurgique
français, Dunkerque et Fos, qui allait s'accompagner de divers
regroupements, de fusion et de nombreuses pertes d'emplois. La section,
dans son état premier, aurait pu créer de vraies difficultés
à l'actionnaire principal, à savoir l'État français.
Un nettoyage préalable s'imposait, et la direction de la CFDT s'en
fit la complice. Nous avions eu des contacts quelque temps auparavant
avec Longwy et Thionville, la sidérurgie lorraine. Il y avait deux
ou trois copains de l'Alliance dans le coin, qui travaillaient avec des
camarades de l'OCL et d'autres personnes plus ou moins d'extrême
gauche. Malgré la détermination de tous ces copains et des
ouvriers lorrains à défendre leur boulot, toute leur résistance
fut lestée par un terrible handicap : la volonté politique
des employeurs de déplacer la fabrication de l'acier vers les ports
et d'abandonner la Lorraine et sa "minette". Les immenses usines
de Longwy et de la région resteraient en l'état mais le
minerai serait traité à Dunkerque.
Parce qu'une vraie résistance était possible, il fallait
détruire, démoraliser et chasser ceux qui étaient
en capacité d'organiser cette lutte.
Agonne : Est-ce qu'il
y a une continuité entre l'Alliance syndicaliste et la CFDT, puis
les mouvements qui sont issus de la CFDT ?
Les camarades de l'Alliance,
comme les autres libertaires qui étaient à la CFDT, faisaient
partie de l'opposition. Cette opposition, plurale et qui s'est peu à
peu coordonnée, a réussi, par exemple en 1988, à
organiser à Paris un rassemblement du 1er mai avec la CGT et quelques
autres. Cette coordination et cette initiative commune sont la cause profonde,
selon Élisabeth Claude, des mises sous tutelle des "moutons
noirs" de 1988, qui ont abouti à la création du CRC-Santé-Sociaux
et de SUD-PTT. Alors que la cause apparente, ce sont les grèves
des "camions jaunes" aux PTT et des infirmières de la
Coordination.
Agonne : Que peut-on
dire encore de l'Alliance syndicaliste ?
Une des choses les plus originales
que nous ayons inventées, c'est la pratique de la "contre-fraction".
Qu'est-ce qu'une contre-fraction ? Dans une organisation syndicale où
des fractions politiques tentent de monopoliser les postes de direction,
c'est proposer aux adhérents de constituer une structure plus ou
moins clandestine d'opposition avec comme objectif de rétablir
la démocratie et le pluralisme syndicaux.
Dans cette contre-fraction, les anarchosyndicalistes sont le noyau et
ils s'emploient sans cesse à développer la surface de la
contre-fraction, en faisant appel à tous ceux qui veulent que le
syndicat appartienne aux syndiqués et non au PCF ou à la
LCR ou encore à la social-démocratie chrétienne.
Il ne s'agit nullement d'une fraction anarchiste (elle n'a pas de programme
anarchiste) mais d'une plate-forme de rétablissement de la démocratie,
des élections pour les postes de responsabilité, des assemblées
générales pour gérer les luttes et discuter des accords.
Agonne : Quels ont été
les effets du programme commun et l'arrivée des socialistes au
pouvoir ?
C'est difficile à expliquer
dans le détail. À la victoire électorale de Mitterrand,
on a tous pensé que c'était fini, pour un certain temps
On avait perdu partout
Beaucoup de camarades avaient été exclus ou "renvoyés
à la base". Par exemple, les camarades de la chimie de Grenoble
n'avaient plus de responsabilités. Les camarades qui étaient
à l'UD des Hauts-de-Seine en avaient eu marre. Le secrétaire
de l'UD du Val-de-Marne, qui avait abandonné son mandat et s'était
fait embauché par l'Agence pour l'économie d'énergie,
avait arrêté la lutte. Serge Aumeunier venait de perdre son
mandat à l'UPSM. Le copain qui était secrétaire du
syndicat du bâtiment de Versailles avait non seulement été
viré de la CFDT mais n'avait plus de travail. Il y en avait d'autres
Enfin, beaucoup de secteurs de l'opposition, en particulier ceux où
se trouvaient les anarchosyndicalistes, avaient été laminés.
Mais pas tous. Il y avait encore des copains dans les Postes, comme Alain
Sauvage (actuellement à SUD-PTT), qui était à la
Fédération anarchiste
Il y a eu une période où on a été, d'une certaine
manière, laminés par le programme commun. Votre génération
n'a pas connu l'espoir parfaitement illégitime et totalement illusoire
du programme commun. Mais les gens y croyaient, au programme commun. Enfin
la gauche était unie, tous s'étaient mis d'accord, et on
allait gagner, pensaient-ils
Agonne : Il y avait quand
même eu la désillusion des législatives en 1977.
Oui, la désillusion avait été énorme
Le problème c'est que les gens vivent d'illusions.
Chez les correcteurs, nous avions refusé de signer le programme
commun. Il a fallu défendre ça à la CGT, au cours
d'un congrès confédéral. C'est moi qui suis monté
à la tribune.
J'ai essayé d'expliquer, c'était laborieux : Il n'est
pas dans la nature des syndicats de se lier les mains en signant des programmes
politiques
Les personnes présentes te regardent en pensant visiblement : Qu'est-ce
que c'est que cet hurluberlu !
Ce n'était même pas perçu comme une opinion politique,
ou comme une divergence.
C'était le bruit d'un fou. Qu'est-ce qu'il a celui-là ?
Il est malade, ça ne va pas, il faut qu'il arrête !
C'était extraordinaire
Il était pourtant évident que la seule chose à faire
c'était d'entrer dans le débat, ce que les gens ne faisaient
pas.
Ils croyaient pour la plupart, avec la foi du charbonnier, que la gauche,
une fois au pouvoir, résoudrait la question du chômage, renforcerait
les droits des travailleurs, rabaisserait le caquet des patrons, impulserait
la démocratie économique et même rétablirait
le prestige de la France, patrie des droits de l'homme et tutti quanti.
Comme vous avez pu le constater, la gauche au pouvoir a fait exactement
le contraire de ce que je viens d'énumérer.
En 1978, le PC s'aperçoit qu'il est en train de se faire plumer,
qu'il va devenir minoritaire. Il tente alors de casser le processus par
ce que le PC a appelé "la réactualisation du programme
commun" pour stopper la machine qui dérape. Trop tard, le
mythe "programme commun", incarné dans les masses du
peuple de gauche, est devenu une force matérielle ; en paraissant
s'y opposer pour les queues de cerise du nombre de nationalisations, les
stals se sont coupés des réformateurs raisonnables.
En Mai 68, ils s'étaient coupés de la jeunesse révoltée.
Ça fait beaucoup de monde en si peu de temps !
Jaky
Toublet
L'intégralité de l'interview se trouve dans le numéro
26-27 de la revue Agonne
les propos ont été recueillis par Franck Poupeau et Pierre
Rimbert.
Autres
articles :
Autogestion
ou gestion directe ;
En route vers les SUD(s) (1986) ;
L'anarcho-syndicalisme
aujourd'hui (1983)
la
naissance de la CGT -U, St Etienne 1922 (l'affrontement anarchistes
bolchevics dans la CGT-U) ;
1986
: Quel avenir pour les coordinations (étudiantes et salariés)
;
Qui
sème la misère, récolte la colère (1997 1998)
! Paroles de la lutte des chômeurs et des précaires.
Syndiqué.e.
! Pourquoi ? Comment ? Où ?
A
lire :
SUD,
syndicalement incorrect (Collectif) ;
Ni Dieu, Ni Maire de Charléty aux moutons noirs (Jorge Valéro)
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