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Feu sur le comité central. Rebelles… Balayez tous les démons !
Hua Linshan
La révolution culturelle en deux épisodes


Mai / juin 1968, au Lycée Mallarmée, la vague rouge submerge tout. Les couloirs du bahut sont couverts de citations et de photos de Mao. Un "camarade" se noie en allant diffuser les pensées du lumineux président.
Plusieurs milliers de kilomètres plus à l'Est, le rouge envahit la campagne chinoise... C'est du sang ! Le même Mao ze dong énonce un nouveau principe " il est interdit de tuer les rebelles sans motif ! ".
Nous avons retrouvé ici deux acteurs de ce passage controversé de l'histoire chinoise :
Hua Linshan (1) et Pa Kin (2)


En 1966, tu es lycéen dans une ville du sud de la Chine, comment commence la Révolution culturelle pour toi ?

Hua Linshan : Bien avant 1966, en tant que lycéens, nous ressentions beaucoup l'oppression, le manque de liberté qui pesait sur nous et lorsqu'en 1966 Mao nous invite à nous rebeller, à remettre en cause les cadres et les professeurs, aussitôt nous sommes entrés dans le mouvement.
Pour vous faire mieux comprendre l'oppression que nous subissions, vous devez savoir que dès l'âge de 13 ans, chaque élève était suivi par un dossier dans lequel tout ce qui le concernait était consigné. Ce carnet le suivait toute sa vie, et décidait de son entrée à l'université, de son embauche dans un travail, etc.
Je ne reviendrai pas ici sur les raisons qui ont poussé Mao à déclencher la Révolution culturelle, ce qui est sûr, c'est qu'il avait besoin de mobiliser la population contre une fraction du parti, pour cela il a habilement utilisé les mécontentements sociaux des Chinois en popularisant des mots d'ordre tels que : Les masses peuvent se libérer elles-mêmes , il ne faut pas avoir peur de critiquer les cadres. Tout d'un coup, nous avons cru en une possibilité formidable de transformer la société chinoise, c'est donc pour cela que nous avons répondu à l'appel de Mao.

Tu te présentes comme "rebelle" et non comme "garde rouge", pourquoi ?
En Occident, on parle de gardes rouges comme si cela avait été un corps homogène avec le même engagement politique. En Chine, quand quelqu'un se présente comme garde rouge, on lui demande aussitôt : Tu étais rebelle ou conservateur ?
Dans mon école, il y avait les mécontents du système qui se sont soulevés contre les professeurs et les cadres du parti, nous étions donc rebelles (et majoritaires), une autre petite partie, parce qu'ils bénéficiaient de petits privilèges, luttaient contre les changements et protégeait les cadres en place, c'était les conservateurs !

Tout en luttant les uns contre les autres, vous vous réclamiez tous de Mao.
En fait, l'attitude de Mao était ambiguë. Les conservateurs voyaient en lui le chef du parti, le garant, le protecteur de l'appareil bureaucratique. Nous, les rebelles, Mao nous a donné l'occasion de nous rebeller, d'une certaine manière nous cherchions à le protéger.


Graphisme Maoiste et héros révolutionnaires

A quel moment avez-vous pensé qu'il était devenu nécessaire de chercher le soutien des travailleurs ?
Au lycée, 90% d'entre nous étaient des rebelles, et très vite nous nous sommes heurtés à la municipalité de Guilin qui, pour se protéger, a fait appel aux ouvriers pour nous réprimer. En septembre 1966, elle leur a ordonné de venir encercler l'université et le lycée, il y a eu un affrontement. Etudiants et ouvriers, nous avions intérêt à défendre les mots d'ordre qui nous donneraient plus de démocratie, de liberté, de droits. Nous avions donc décidé d'aller dans les usines pour expliquer le sens de notre combat.
Au début, cela a été très difficile, avec un petit groupe de camarades, nous avons choisi une usine près de notre école. Quand nous sommes entrés par la grande porte, aussitôt le directeur nous a dit que nous n'avions rien à faire dans son usine, il se passait très bien de nous pour diffuser la pensée du président Mao.
Il a demandé à un groupe d'ouvriers de nous expulser, il nous a mis dehors (avec difficulté, car nous avions formé une chaîne) et a fermé le portail, mais nous sommes rentrés de nouveau en "faisant le mur", pour nous asseoir au milieu de la cour.
Le manège a eu lieu plusieurs fois et les ouvriers quittaient peu à peu leur poste de travail pour rigoler. A ce moment le directeur s'est mis en colère après eux.
Nous avons saisi cette occasion pour le mettre en défaut : Les cadres sont au service des masses et non l'inverse !
Ainsi il était pris en défaut et obligé de nous "accepter" dans l'usine.

Y avait-il un décalage entre votre univers et celui des usines ? (Comme en France)
En effet, il y avait de grands problèmes de communication qui tenaient au l'ait que nous ne connaissions pas la vie réelle dans les usines, les problèmes auxquels sont confrontés les travailleurs. C'est un jeune ouvrier (un ancien de notre lycée) qui nous a fait comprendre comment transposer nos mots d'ordre généraux à des cas concrets de la vie quotidienne. Par exemple lutter contre les abus des cadres de l'usine et du parti.
En 1966, un grand mouvement intitulé Balayez tous les mauvais démons avait été lancé par Mao, les bureaucrates l'avaient détourné à leur avantage en accusant les ouvriers de tous les maux, près de 15% d'entre eux ont été soumis à des discriminations diverses (baisse de salaire, par exemple).

Quelle était la situation exacte des travailleurs ?
En gros, on peut diviser les ouvriers en deux catégories ; il y avait une minorité appelée les activistes car proches du P.C.C., ils collectaient tous les éléments d'informations pour les utiliser contre les ouvriers à chaque fois que cela était nécessaire. Bref, il aidaient la maîtrise à contrôler l'usine. Le second groupe se voyait interdire tout un tas d'avantages nécessaires à l'amélioration de la vie quotidienne (logement, crèche, école, fac, etc.).
Pour vous donner un exemple, le jeune ouvrier qui nous a aidés n'avait pas été augmenté depuis plus de 6 ans ; lorsqu'il a été demander les raisons de cette situation, son chef d'atelier lui a répondu que le simple fait d'oser demander des explications, c'était déjà désobéir au parti, par la suite il a été obligé de se livrer à de nombreuses séances d'autocritique.

Comment avez-vous fait pour renverser les cadres et prendre les usines ?
D'abord, il fallait que les ouvriers s'organisent. Dès 1966, Mao dit qu'il fallait restructurer la Chine selon les principes de la Commune de Paris. Nous avons donc proposé à tout le monde d'appliquer ces principes sur leur lieu de travail. Comme les " rebelles ouvriers " étaient représentatifs de la grande majorité des travailleurs, ces principes ont été appliqués.
Fin 1966, plus personne n'obéissait aux cadres, ils avaient perdu tous leurs pouvoirs et en janvier 1967, Mao autorisa les rebelles à prendre le pouvoir.

Le pouvoir c'était quoi ?
Le pouvoir était représenté par les sceaux du parti dans l'usine. Nous nous sommes donc précipités dans les bureaux pour nous emparer de ces fameux tampons. Et nous n'avons pas été les seuls, ce qui fait que Mao s'est aperçu qu'il perdait le contrôle de la Chine, des villes et que le P.C.C. risquait la destruction puisqu'aucun cadre du parti n'était mandaté par les masses. Il a donc lancé un nouveau mot d'ordre : Qui doit prendre le pouvoir dans les usines ? Qui avait pour but de favoriser les luttes de fraction.
On peut dire qu'il existait deux types d'usines : celles où les rebelles étaient organisés de longue date, étaient devenus le noyau dirigeant, et avaient fait avancer rapidement les changements au sein des entreprises. Ces usines-là étaient belles à voir, par exemple on votait pour tout, il y régnait une ambiance extraordinaire, après le travail dans leur usine. Même la production était bien meilleure qu'avant
Par contre, dans certaines usines, il n'y avait pas unité des rebelles, les luttes pour le pouvoir occupaient tout le monde et les changements n'avançaient pas. Cela donnait des épisodes comiques, par exemple, dans une usine à force de " coup " les travailleurs avaient perdu " le cachet ", il a été retrouvé dans le pantalon d'une ouvrière... personne n'osa aller le récupérer !

Bref, on peut parler d'autogestion, y a-t-il eu des tentatives de fédération des usines rebelles ?
Toutes les usines appartiennent à l'Etat, la distribution est contrôlée par l'Etat et les travailleurs ne cherchaient pas à se confronter directement avec le P.C.C.
Il n'y a pas eu d'échanges entre les usines, les travailleurs pensaient d'abord à lutter contre l'arbitraire, contre la hiérarchie, pour plus d'égalité dans les usines.

Quand la situation s'est-elle retournée en faveur du P.C.C. et quel rôle ont joué les paysans ?
En juillet 1967, Mao voyant qu'il ne reprenait pas le contrôle des usines, a tout simplement envoyé l'armée contre les rebelles, il y a eu affrontement. Les militaires nous disaient : Même si ici vous êtes majoritaires, que représentez-vous sur l'ensemble de la Chine ? (la campagne rassemble plus de 80% de la population chinoise). Alors nous nous sommes dits qu'il fallait convaincre les paysans de nous suivre. La tentative de mobilisation de "rebelles paysans" a été un échec total, l'incompréhension était beaucoup plus grande qu'entre nous et les ouvriers.

Cet échec marque le début de la répression à grande échelle, est-ce dû au fait que le parti tenait mieux les paysans que les ouvriers ?
C'est exact, on peut dire que le P.C.C. est avant tout le parti paysan, ses assises sont au sein de la société paysanne. Effectivement la féroce bataille dans laquelle s'est achevée la Révolution culturelle a avant tout opposé paysans et citadins. A Guilin, 90% de la population était aux côtés des rebelles. Le P.C.C. ne pouvant reprendre la ville avec les 10 % restants, il a mobilisé des dizaines de milliers de paysans, chaque village devait envoyer son "détachement" qui était armé par le parti.

Aujourd'hui que reste-t-il dans les mémoires de ces événements ?
Actuellement les autorités chinoises redoutent encore la Révolution culturelle. C'était la première fois que les ouvriers s'auto -organisaient depuis 1949. Aujourd'hui, les autorités passent leur temps à nous présenter comme des fascistes, comme des gens qui ont commis de nombreuses violences, mais elles oublient de dire quelles étaient nos revendications, nos buts.
Pour la population, il y a ceux qui ont vécu la révolution et qui savent ce qui s'est passé, même s'ils ne peuvent pas le dire ouvertement, et il y a ceux qui ne l'ont pas vécue, qui ne comprennent pas ce mouvement, d'autant plus que seule la version officielle leur est présentée. Les gens qui ont participé à la la Révolution culturelle, vu leur âge, sont à même de jouer un rôle important dans la société chinoise, par exemple lorsque nous disions : "On n 'a pas le droit de réprimer les masses", aujourd'hui les gens disent : "Droits de l'homme". De même, la lutte contre les privilèges des cadres se poursuit aujourd'hui, si plus personne ne croit au marxisme-léninisme, c'est grâce à la Révolution culturelle.

Pour terminer, as-tu profité de ta présence en France pour mieux connaître "la Commune", y as-tu retrouvé les idées que tu défendais entre 1966 et 1968 ?
Quand j'ai dit à mes amis que je partais pour Paris, ils m'ont tous dit d'aller voir pour eux le mur des fédérés. J'y suis allé, et vraiment j'ai été ému, j'ai essayé de ressentir les mêmes sensations que les communards. Sur le fond, malgré toutes les différences entre la Chine de 1966 et la France de 1871, je pense que les principes de la Commune de Paris continuent d'être d'actualité pour les chinois.

Enregistré en 1988 sur Radio Libertaire et pour Le Monde Libertaire.

1- Hua Linshan, Les années rouges (Seuil)
2- Pa kin ou Ba Jin, Pour un musée de la révolution culturelle


Un rebelle chasse les révisionnistes ?



Autres articles :
Ba Jin (Pa Kin). Pour un musée de la révolution Culturelle, un air bureaucratique.
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A lire :
Pour un musée de la révolution culturelle (Pa Kin) ;
les années rouges (Huan Linshan) ; La révocul dans la Chine pop (Simon Leys) ;
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