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Mai / juin 1968, au Lycée
Mallarmée, la vague rouge submerge tout. Les couloirs du bahut
sont couverts de citations et de photos de Mao. Un "camarade"
se noie en allant diffuser les pensées du lumineux président.
Plusieurs milliers de kilomètres plus à l'Est, le rouge
envahit la campagne chinoise... C'est du sang ! Le même Mao ze dong
énonce un nouveau principe " il est interdit de tuer les rebelles
sans motif ! ".
Nous avons retrouvé ici deux acteurs de ce passage controversé
de l'histoire chinoise : Hua Linshan
(1) et Pa Kin (2)
Un de mes amis, venant pour
la première fois à Shanghai, et bien que très occupé,
a profité d'un répit pour passer me voir. Comme il s'inquiétait
qu'à pousser la discussion plus avant ma voix ne s'enrouât,
nous ne nous sommes entretenus qu'un peu plus d'une demi-heure. Pour ma
part, je craignais surtout de m'emporter, car je m'épuise facilement.
Si j'évite soigneusement les sujets de conversation propices à
l'exaspération, je jugerais inconvenant, quand je reçois
un hôte qui a parcouru un long chemin pour me rendre visite, de
tenir des propos auxquels je ne crois pas dans l'unique intention de me
débarrasser de lui au plus vite - d'autant que j'agite souvent
la bannière du "parler vrai". Au demeurant, aujourd'hui
où l'atmosphère sociale est à la réforme,
quand deux amis se rencontrent ils n'ont plus besoin de troquer des dithyrambes
"de bazar".
Nous avons donc discuté, sans détour, du fameux "air
bureaucratique". Une attitude dont se défend énergiquement
le fonctionnaire qu'il est. je l'en ai félicité car c'est
tout à son honneur mais j'ai fait observé qu'on pouvait
très bien afficher des airs de bureaucrate sans en être un.
je ne plaisantais pas. C'est, disons, le bilan que je dresse de quelques
dizaines d'années d'expérience.
Je souffre d'un défaut. Ordinairement, je me plais à répéter
ce mot : "Cela n'a pas d'importance". Comme si tout m'était
égal et que rien ne me touchait jamais. En revanche, je réfléchis
toujours sérieusement après coup. Ce qui m'a conduit à
inventer une maxime: Qui trop bien parle mal agit. À la lumière
de cette sentence, j'ai examiné les discours ronflants contenus
dans mes propres oeuvres. Quelle n'a pas été ma stupéfaction,
alors, devant tant de verbiage creux !
Voilà donc comment j'étais, mais qu'en était-il des
autres ?
Mes palabres s'inspiraient des leurs !

la "Triologie
Maoiste" : Ouvrier, Garde Rouge, Paysan et Soldat chassent les contre-révolutionnaires
!
Comment cet air bureaucratique
s'est-il imposé ?
Il n'y avait parmi nous que des "serviteurs" du peuple. Tout
le monde était "au service du peuple". Je répandais
la bonne nouvelle et je voyais fréquemment les autres se livrer
à la même propagande auprès de moi. Nous entonnions
en chur : "Avec le temps, tout va de mieux en mieux",
forts de cette conviction que : " l'homme s'améliore".
C'est de cette façon que je vivotais avant la Révolution
culturelle. Si je dis que je vivotais, c'est parce que, m'étourdissant
de paroles creuses, je n'accomplissais rien de tangible. Les réunions
se succédaient sans fin, les cahiers couverts de notes se succédaient
sans fin, les manuscrits truffés de balivernes se succédaient
sans fin !
Là-dessus, la Révolution culturelle a éclaté.
On m'a arraché ma peau d'homme sans autre forme de procès
et j'ai été impitoyablement déchu au rang de "buf".
Plus besoin pour moi dans ces conditions de colporter les fausses bonnes
nouvelles. Nul n'allait, bien évidemment, se mettre au service
du "buf " que j'étais devenu. Il m'a fallu me résoudre
à des traitements inhumains. je n'ai pas été seul
dans ce cas. Pour nombre de ceux qui avaient auparavant travaillé
à mes côtés, pour ceux qui alors ont été
confinés avec moi dans une étable, il en a été
de même. De ce jour, ils ont dû tout effectuer par eux-mêmes
et ils ont dû endurer, bon gré mal gré, toutes sortes
d'infamies et d'humiliations. Les rebelles placardaient dans leur unité
d'origine des dazibaos nous "ordonnant" de faire ceci ou de
ne pas faire cela. Non contents de se conduire en despotes dans la leur,
ils allaient également, munis de leurs dazibaos, se rebeller dans
d'autres unités pour y débusquer des gens. En bref, ils
étaient très actifs. Pendant dix ans, en dehors des moments
où nous récitions à en perdre haleine les "trois
articles les plus lus", l'expression servir le peuple n'avait
pas de sens pour nous. Nous ne méritions que la "réforme
par le travail". Cela signifie que personne n'était à
notre service, et que nous ne pouvions exciper d'aucun titre, d'aucun
droit pour servir les autres. Servir était désormais une
affaire glorieuse entre toutes, de même que "camarade"
était une appellation glorieuse entre toutes. Nous en étions
exclus. En dix ans, je n'ai pas eu le sentiment que les rapports entre
les hommes " s'amélioraient ". Tout ce que j'ai remarqué
c'est que les rapports entre les " hommes " et les " bufs
" allaient de mal en pis. On aurait juré que ceux qui servaient
le peuple étaient des êtres supérieurs aux autres:
se plaçant spontanément au-dessus du lot, ils remplissaient
leur tâche comme on réglait les questions administratives
dans le Yamen. Tandis que nous, même dans les magasins où
nous entrions pour faire nos emplettes, nous n'étions pas considérés
comme des clients, mais comme des mendiants quémandant une aumône.
La plupart du temps, nous étions rabroués sans ménagements.
Je me rappelle avoir participé
en 1962, à Pékin, à l'Assemblée populaire
nationale.
La session terminée, à la veille de me mettre en route pour
retourner à Hu, durant l'après-midi, je me suis assis un
moment dans la salle du restaurant de l'hôtel, et j'ai noté
dans le cahier de suggestions (5) une suite de remerciements. J'avais
été très touché par l'accueil fraternel et
cordial qui m'avait été réservé dans cet endroit.
Mais après la "Révolution culturelle, je n'ai
plus observé entre les individus de rapports comparables à
ceux-là. Partout régnait un air bureaucratique, une espèce
de tension. Où que j'aille, je me sentais oppressé. Et le
pire c'est que cela ne me choquait pas, comme si je m'étais accoutumé
à la chose. Certes, les étables avaient été
démolies, mais je conservais ma queue, et je restais un être
inférieur. Et si on claironnait à longueur de journée
qu'il fallait " servir le peuple ", certaines gens n'étaient
toujours pas concernés par la nouvelle politique. C'est pourquoi,
bien qu'essuyant rebuffade sur rebuffade, je gardais le cur léger,
comme si, mon sort étant prédestiné, toute plainte
était vaine.
Pour être sincère,
des dix années de Révolution culturelle, je tire
un profond enseignement : Quel que soit le sujet en cause, face à
un article, à un reportage ou à un discours, il convient
obligatoirement de s'impliquer et de penser par soi-même avant d'exprimer
son avis et d'emboîter le pas, ou non. En bref, il importe de s'assurer
en premier lieu qu'on vous dit bien la vérité. Jadis, je
n'aurais jamais supposé qu'on pût subsister en faisant commerce
de fausses marchandises. Mais un jour est arrivé où, à
mon tour je me suis mis sans honte à raconter n'importe quoi pour
essayer de faire passer des vessies pour des lanternes. J'ai compris alors
que les gens n'avaient à l'époque pas d'autre moyen de protéger
leur vie que de se transformer en charlatans. Voilà à quoi
la prétendue Révolution culturelle nous a réduits
! J'ai réalisé que, fort de l'entraînement acquis
pendant cette période, j'étais capable moi aussi de mettre
de beaux habits pour réaliser de sales besognes. Moi qui avais
cru à la grandeur de la Révolution culturelle, quand
l'heure a sonné de composer des essais célébrant
cette grandiose révolution, je n'avais que trop vu de ces choses
sanglantes, immondes et hideuses à l'extrême. Si j'ai chanté
ses louanges c'est contraint et forcé, sous la dictée. J'ai
supporté cela parce que je cherchais à sauver ma peau. J'ai
supporté cela parce que j'avais déjà percé
à jour cette grande escroquerie. J'ai supporté cela parce
que depuis mon enfance on me répète ce précepte que
nous ont légué nos ancêtres : Le sage protège
sa personne.
Le sage protège
sa personne !
Quel trésor de sagesse ! Mouvement sur mouvement ! Critique sur
critique ! Et tout cela pour défendre notre trésor de sagesse,
pour que tout le monde comprit bien qu'il fallait rester sagement à
l'abri !
Là-dessus, un feu ardent de dix ans a nettoyé tout ce qu'il
y avait de bien. Récemment, des délégués de
l'Assemblée populaire nationale ont débattu de la qualité
des services à Pékin. Aux éloges enthousiastes que
j'avais portés sur le cahier de suggestions ont fait place les
doléances. La preuve est administrée que dix années
de Révolution culturelle ont induit quantité d'effets
pervers et provoqué de gros bouleversements. Aujourd'hui, on se
souvient avec nostalgie des bonnes années cinquante. En ce temps-là,
la délimitation erronéeet l'extension n'étaient pas
encore de mise, servir n'était pas ce mot dérisoire
suspendu à toutes les lèvres, les tours de passe-passe qui
permettent de métamorphoser les hommes en "bufs"
n'avaient pas encore été imaginés, et si dans la
nouvelle société j'étais regardé comme un
être humain, je traitais les autres sur un pied d'égalité.
Mais après un incendie long de dix ans que reste-t-il à
dénicher sur cet amas de ruines ?
Des décombres, un amoncellement de cendres ?
Des manières grossières, des clients qu'on houspille, ce
que l'Assemblée populaire nationale a découvert, ce n'est
pas l'égalité, c'est l'air bureaucratique. S'il en va ainsi
dans la capitale, on affirme que cela est pire en province. En vérité,
partout, il y a du bon et du mauvais.
Nous avons un adage : Suspendre une tête de mouton mais débiter
de la viande de chien, qui démontre qu'accrocher une enseigne
avenante pour écouler de fausses marchandises ou des marchandises
défectueuses est un procédé qui ne date pas d'hier.
Si on ne prend pas le problème à bras le corps, les gens
s'adapteront sans peine à la situation, ils deviendront des dupes
consentantes et les choses empireront.
je suis issu d'une famille
de propriétaires fonciers et de bureaucrates. Plus tard, pendant
dix ans, j'ai été confiné dans les "étables"
de la Révolution culturelleoù j'ai pris l'habitude
de vivre en baissant la tête et en courbant l'échine.
Des bureaucrates, grands ou petits, ou des "bureaucrates" qui
en avaient seulement l'air, j'en ai croisé plus d'un. Dans cette
société hiérarchisée, j'appartenais, apparemment,
au bas peuple (au cours de la Révolution culturelle, en
effet, j'ai été tenu pour tel et on m'a infligé toutes
sortes de mauvais traitements) et les bureaucrates, grands ou petits (en
particulier ceux qui n'en n'avaient que l'air), me prenaient pour cible
de leur morgue bureaucratique. Critiques nominatives, séances de
lutte itinérantes, j'étais sermonné à tout
bout de champ. C'est pourquoi je suis d'une sensibilité exceptionnelle
à tout ce qui relève du féodalisme: même sous
les défroques de la révolution, je le reconnais sans difficulté.
Il y a des gens qui aiment à suspendre l'enseigne du " rechercher
la vérité dans les faits pour brader leur camelote "bureaucratique".
Il en est pour qui l'Air bureaucratique constitue un privilège
politique, et qui estiment tout compte fait que leurs hauts mérites
et la position élevée qu'ils occupent les distinguent des
autres. On en trouve qui laissent le préfet libre de mettre le
feu où bon lui semble et qui interdisent au peuple d'allumer un
lumignon persuadés qu'ils sont depuis toujours de la supériorité
des bureaucrates sur le commun des mortels. Il y a ceux, enfin, dont on
croirait que pour eux être au service du peuple se résume
à expédier des documents ou à émettre des
directives. En tout état de cause, on ne saurait davantage reléguer
le parler vrai dans un coin de son cerveau, il est temps de le mettre
en pratique.
Que s'agit il de mettre en pratique ? Il s'agit de mettre en pratique
le principe de la recherche de la vérité dans les faits,
autrement dit ne pas se bercer de mots.
N'avoir qu'une parole, cela ne signifie pas : Dire pour oublier immédiatement
après, mais faire aussitôt que dit.
Car si on dit et qu'on ne fait pas, autant ne rien dire.
Mon visiteur a pris congé
de moi. En m'aidant de ma canne, je l'ai raccompagné jusqu'à
la porte. L'entrevue a été courte et nous n'avons pas eu
le temps de bavarder longuement, mais nous étions ravis. Mon point
de vue se résumait à peu de chose: Fonctionnaires, moins
de paroles creuses; quant a vous qui ne l'êtes pas, n'arborez point
l'air bureaucratique. Plus personne pour faire la leçon, plus personne
pour l'entendre, que tous les individus soient égaux et qu'ils
se comprennent mutuellement. Davantage d'actes concrets, pour la satisfaction
générale... Et voilà tout.
Ba Jin, 9 juin
1986.
Traduit par Angel Pino
Les Gardes rouges
distribuent la bonne parole !
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Pour un musée de
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(Pa Kin) ;
les années rouges (Huan Linshan) ; La révocul
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(Christian Bourgeois éditeur) ;
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