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CREUSOT-LOIRE EN LUTTE
!
En 1968, Sébastien Basson avait 43 ans, il travaillait depuis une douzaine
d'années à Creusot-Loire dans l'usine du " Marais ", à Saint-Etienne.
Technicien, militant syndical, il nous raconte ici son mai 68, la grève
à Creusot-Loire...
R L : Creusot-Loire,
à l'époque, représentait combien de salariés sur Saint-Etienne ?
L'usine de Saint-Etienne a compris, selon les périodes entre 1500 et 2000
salariés.
Mais il y avait tout autour des usines importantes dans le bassin stéphanois...
Il y avait, un moment donné, 17 000 salariés à Creusot-Loire.
R L : Y avait-il une
tradition ouvrière sur Creusot-Loire Saint-Etienne ?
Creusot-Loire à Saint-Etienne, c'était les anciennes aciéries fondées
en 1870. Il y a eu des périodes relativement calmes, sans trop d'histoires,
mais aussi des mouvements sociaux importants avant la guerre de 14-18...
Une histoire complexe, car la sidérurgie c'était une situation un peu
particulière par rapport au reste de la métallurgie. Mais enfin, l'usine
des aciéries, " Baroin " comme on disait à Saint-Etienne, a été présente
dans les grèves de 1936... puis les grèves de 1947 et de 1953.
Donc, il y avait une bonne tradition de luttes ouvrières à l'usine du
" Marais " située dans le vieux quartier du Marais à Saint-Etienne.
R L : Est-ce qu'avant
les mois de mai et de juin 1968, il y avait eu des mobilisations sociales
comme à Sud-Aviation à Nantes ?
Après 1953, au moment de la grève des mineurs, il y avait eu des débrayages,
des actions très locales qui manquaient de cohésion. Mais jamais quelque
chose de très important, des débrayages toujours limités dans le temps.
Pourtant, pour des objectifs assez primordiaux comme l'augmentation des
salaires ou la réduction du temps de travail, ces mouvements n'avaient
aucune suite sinon, peut-être, qu'ils constituaient une pression qui contribuait
au dialogue.
Parce qu'il y avait beaucoup de discussions, c'était la fin des années
50, l'époque où le patronat pratiquait l'accord d'entreprise. La compagnie
des Forges est une des premières à s'ouvrir au dialogue social dans l'entreprise.
On discutait beaucoup. Peut-être bien que cette petite guérilla des travailleurs
de Creusot-Loire représentait une certaine forme de pression, ce qui permettait
de récolter des miettes par rapport aux revendications qui étaient avancées.
C'est, je crois, la seule chose qui était possible de tirer de ce genre
de luttes revendicatives parfois très folkloriques. Je me souviens d'un
débrayage : des ouvriers d'un secteur s'arrêtaient pendant que les autres
travaillaient et se baladaient dans l'usine en jouant du tambour ! C'était
pas des grandes luttes comme beaucoup de travailleurs auraient souhaité
qu'elles se déroulent.
les affiches de mai 68
R L : Donc pas d'affrontement
majeur avec le patronat mais une petite guérilla. Pour revendiquer sur
des aspects plus quantitatifs que qualitatifs ?
Oui, on y trouvait toute la gamme des revendications : la retraite à 60
ans, les augmentations de salaires, etc. Mais les luttes locales partielles
étaient insuffisantes pour faire céder le patronat. Nous étions nombreux
à nous interroger, je me souviens du congrès C.G.T. de Creusot-Loire en
mars 1968 (Creusot-Loire Saint-Etienne était structuré en syndicat).
La question a été posée de l'efficacité de ces mouvements ou bien de ces
grèves nationales saisonnières du printemps, d'automne et d'hiver. Cela
ne donnait rien. Au contraire...
Aucun mouvement d'ensemble pour défendre la Sécu, déjà menacée ! Rien
pour contrer le chômage (il y avait à l'époque 500 000 chômeurs, ça nous
paraissait énorme). Evidemment on ne savait pas ce qui nous attendait.
Il fallait donc un combat d'ensemble de la classe ouvrière...
A ce congrès, le représentant de la C.G.T. de la fédération Métallurgie
nous a répondu que c'était faux, que les luttes partielles permettaient
d'arracher beaucoup plus qu'une grève générale ! Son intervention a même
été publiée quelques jours après dans l'Humanité sur 3 ou 4 colonnes,
" en réponse à ceux qui préconisent la grève générale ".
Alors ça voulait dire une chose : que cette question soulevée à la C.G.T.
Creusot-Loire avait été posée ailleurs... par beaucoup d'autres, et parfois
bien avant 1968. Elle était déjà dans les têtes des mineurs pendant la
grève en 1963.
Les mecs disaient à l'époque : " Il faudrait qu'on s'y mette tous ensemble
".
En 1963, avant comme après, tout a été fait pour qu'il n'y ait pas de
mouvement d'ensemble de la classe ouvrière...
R L : Pour toi, les
prémices de Mai 68 s'annoncent déjà dans les années 60 !
Oui, agir tous ensemble sans savoir comment ça pouvait se faire...
La grande leçon de Mai 68, c'est que ce type de mouvement éclate de façon
totalement imprévisible. En 1947, c'était les manifestations pour les
transports à Marseille ; en 1953, grève des postiers de Bordeaux, à l'initiative
des anars, d'ailleurs. En 1968, c'était l'étincelle du mouvement étudiant.
Ça veut dire que personne ne peut le prévoir. Pour obtenir de petites
revendications, on peut faire de petits débrayages, mais pour obtenir
de grosses revendications il faut qu'il y ait un mouvement d'ensemble...
R L : Comment, après
les premières manifestations étudiantes parisiennes, les occupations et
les grèves démarrent sur Saint-Etienne ?
La première grande manifestation à Saint-Etienne, c'était à l'occasion
de la grève générale du 13 mai qui a eu un succès considérable, une manifestation
très importante devant la Bourse du travail suivie d'un défilé en ville.
Pour la première fois au " Marais ", on a mis en place des piquets de
grève dès le matin. Et la grève a été totale à l'usine. Moi, j'étais partisan
du fait : " Nous sommes en grève, restons-y ! "
On était quelques-uns, alors, à observer la situation ; si bien qu'on
a vu partir les mouvements à Sud-Aviation et ailleurs. De par mon travail,
le 17 au matin, j'apprends que Gaz-de-Lacq est en grève, c'était le moment
d'y aller, on risquait d'être lock-outé !
Cela n'a pas été facile, deux heures de discussion, il a fallu expliquer
aux copains que ce n'était pas une grève comme les autres, ça ressemblait
un peu à une aventure. L'information a circulé...
Le 17 mai au soir, toute la métallurgie de la Loire se mettait en grève.
On ne peut pas dire que c'était un mouvement spontané, ni d'ailleurs télécommandé,
cela a montré plutôt le rôle déterminant des syndicalistes de base.
R L : Qui sont ces syndicalistes
?
Des " mensuels ", des ouvriers d'âges moyens ; moi j'avais 43 ans, d'autres
étaient plus jeunes, mais c'étaient des camarades qui travaillaient dans
la boite depuis pas mal de temps. Nous pratiquions un syndicalisme assez
ouvert.
On se sentait assez proche idéologiquement : libertaires, militants du
P.S.U,... On aurait pu être qualifiés de "gauchistes", bien qu'à l'époque
ce terme était peu connu ! Il y avait aussi des militants C.G.T. traditionnels,
mais combatifs...
R L : Vous avez occupé
l'usine. Comment étiez-vous organisés ?
La première décision qui a été prise, dès le tout début, a été la constitution
d'un comité de grève. Il a connu de suite un certain succès, chaque secteur
désignait ses délégués au comité. Il y avait des jeunes, des vieux et
des gens auxquels on n'aurait jamais pensé, jamais imaginé voir participer
à une action militante. On s'est organisé en commissions : information,
sécurité, ravitaillement, propagande, loisirs également (on a fait venir
la Comédie de Saint-Etienne).
On organisait des excursions dans les petites usines des environs, qui
n'attendaient que notre visite pour se mettre en grève, n'osant pas seules
s'opposer aux patrons. Le comité de grève se réunissait tous les jours.
C'était vraiment une organisation de la grève par les salariés eux-mêmes.
Bien sûr, dans le comité se retrouvaient tous les militants C.G.T., C.F.D.T.,
F.O., mais aussi de nombreux non-syndiqués.
R L : Quels étaient
vos rapports avec les autres, y avait-il des coordinations ?
Il y avait une coordination permanente à la Bourse du travail, une coordination
interprofessionnelle mais exclusivement du fait des appareils syndicaux,
et non une coordination des délégués de base.
Si les syndicats ont manqué le début du conflit, la C.G.T., par exemple,
a très vite repris le contrôle du mouvement. Très habilement, ils ont
manœuvré. Il fallait que tout rentre rapidement dans l'ordre.
dessin de Siné
édité dans "Action"
R L : Quelles étaient
vos revendications ?
En premier lieu, les salaires, nous revendiquions 160 F par mois Pour
tous, une augmentation non hiérarchisée, le salaire mensuel garanti à
800 F, le paiement des jours de grève, la réduction du temps de travail
de 4 heures (on travaillait 48 heures par semaine), la retraite à 60 ans,
la suppression des licenciements pour maladies et accidents parce que
ça existait à ce moment-là, le 13e mois, le droit syndical. Mais aussi
on revendiquait la suppression des contrats temporaires, la mensualisation
des personnels horaires.
R L : Parliez-vous d'autogestion
?
Un militant C.F.D.T. a lancé le débat, mais ça n'a pas eu grand retentissement.
Dans notre secteur professionnel, l'autogestion dans le cadre d'une entreprise
cela nous paraissait irréalisable, produire pour qui ?
Comment ?
L'autogestion de toute l'économie oui, mais sur une entreprise cela paraissait
un peu farfelu.
R L : Mais vous aviez
quand même soin de préserver l'appareil de production ?
Pour une raison de sécurité pure et simple. En sidérurgie, un outil qui
se détériore peut être dangereux, notamment au moment de la reprise du
travail.
R L : Quelle a été l'attitude
des différentes catégories Professionnelles ?
C'était une grève ouvrière avant tout, mais la majorité des employés,
c,est à dire les cols blancs de l'entreprise, se sont joints au mouvement.
Par contre, les agents de maîtrise, syndiqués à la C.G.C., étaient violemment
contre la grève.
Cela faisait bien rire les cadres, qui eux aussi syndiqués à la C.G.C.
soutenaient la grève. Il faut dire que ces gens-là ne se mélangent pas,.il
y avait la petite C.G.C. des agents de maîtrise et la grande C.G.C. des
ingénieurs qui eux avaient d'excellents contacts avec nous. On n'a jamais
eu d'aussi bon rapports avec les cadres que pendant Mai 68.
Ils trouvaient les agents de maîtrise " bêtes et réactionnaires ", on
leur faisait gentiment remarquer que c'était eux qui les avaient nommés
! Alors ça les refroidissait un petit peu !
R L :Pourquoi les agents
de maîtrise refusaient-ils de faire la grève ?
C'était un réflexe conditionné chez eux. La grève, ils en avait horreur,
ils ne pouvaient pas admettre de perdre de l'argent, ils étaient du côté
du patron, c'était un réflexe primitif. Ne pouvant travailler, l'usine
étant occupée, ils allaient se faire inscrire au siège social de l'usine
comme désireux de travailler.
R L : Pourquoi vos
rapports avec les cadres se sont-ils améliorés ?
Ce sont des gens intelligents. Comme nous, ils ont été surpris de l'ampleur
du mouvement, non seulement à Creusot-Loire mais dans toute la France.
Et eux aussi pensaient qu'après ce ne serait plus comme avant.
R L : Quelles ont été
vos relations avec les milieux étudiants ?
Il y a eu quelques contacts, quelques discussions à la porte de l'usine,
une délégation de grévistes du Marais a participé à un meeting organisé
par les étudiants à la Bourse du travail. Mais cela a posé quelques problèmes.
Au syndicat C.G.T., il y avait une tendance assez sectaire qui s'opposait
à tout contact avec les étudiants.
R L : Comment tu expliques
ce refus ?
C'était tout simplement le résultat de ce que disait le parti communiste,
L 'Humanité à propos des étudiants (des " gauchistes", des "provocateurs",
des "aventuristes").
On se souvient de ce qui a été dit sur Cohn-Bendit...
R L : Comment s'est
déroulée la reprise du travail ?
Cela n'a pas été facile. Après 4 semaines de grève, à la mi-juin la reprise
a été possible à partir du moment où les revendications ont été satisfaites,
pas intégralement, mais c'était déjà considérable pour l'époque. Nous
avons obtenu 105 F d'augmentation par mois 640 F pour le salaire, le paiement
des jours de grève, une réduction du temps de travail. Tout cela n'était
pas négligeable quand on voit alors les gains des grèves précédentes.
Il est sûr que le " tous ensemble " plus longtemps, plus fort aurait pu
nous mener beaucoup plus loin. Les appareils syndicaux ont favorisé la
reprise du travail. On peut d'ailleurs remarquer qu'ils invitent souvent
les travailleurs à l'action mais dès qu'il y a une lutte importante ils
n'ont rien de plus pressé que de faire reprendre le travail pour rétablir
la " paix sociale " comme ils disent...
La reprise du travail n'a donc pu se faire que grâce à des magouilles,
des manœuvres, par exemple en diffusant des fausses nouvelles : telle
entreprise a repris le boulot, alors que c'était faux.
Les gens ne voulaient pas reprendre le travail. La grève, c'était la fête.
R L Les rapports sociaux
dans et hors l'entreprise ont-ils changé après la grève ?
Il y a eu un changement dans le travail, les rapports hiérarchiques se
sont améliorés. Mais cela n'a pas duré longtemps. Les patrons devaient
quand même lâcher du lest. Ils ont tiré les leçons de Mai 68 en diminuant
le rôle de la maîtrise, en instaurant la participation, l'intéressement
aux bénéfices. La vie syndicale a repris son train-train comme avant.
Mais après 1974, c'est le déclin, non pas en influence mais en adhésions.
C'est de cette époque-là que date le déclin de l'organisation syndicale
dans une usine comme le Marais.
Pour les changements hors de l'entreprise, la question est difficile,
il faudrait observer les choses de plus haut, de plus loin, peut-être,
pour se rendre compte.
Pour résumer, je dirais, les luttes des femmes, l'extension des libertés
individuelles, je pense que ça c'est le résultat de Mai 68.
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Mai 68 par
eux-mêmes (Editions du Monde libertaire)
;
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A
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Mai 68, extrait de l'album : Pour en finir
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