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La grève de Mai - juin 1968 chez Alsthom en banlieue parsienne racontée par un gréviste

Mai 68 par un gréviste : Guignol's mécanique

Jolis mois de mal et juin qui rompirent la monotonie d'une vie toute faite, sans imprévu.
Ce fut des vacances pour beaucoup.
Les foules enchaînées d'habitude à leurs occupations, gorgées d'heures supplémentaires, de travaux parcellaires abrutissants...
Un jour l'engrenage s'encrasse, las, un instant d'une vie monotone sans aventures, les hommes quittent le travail comme fatigués. Car depuis quelques temps la jeunesse manifeste dans les rues de Paris.
L'Etat, le gouvernement ne pouvant réagir de suite, les foules poussées quelquefois, apathiques depuis longtemps, entrent en grève comme dans des vacances non-payées.
Ils veulent quoi ?
C'est confus. Ils ne le savent pas, à part les éternels clients des boutiques politiques qui eux « ont un programme ».

Mais l'information, principalement l'ORTF, lasse de subir la censure, formée d'ex-étudiants solidaires de leurs cadets, pour une fois va faire de l'information. Ils la paieront très cher d'ailleurs, le gouvernement ne leur pardonnera pas et rares furent les soudans efficaces en leur faveur. Ce ne sont pas les politiques de gôche qui prendront leur défense, ils ont la haine tenace envers ceux qui furent les responsables directs de la superbe distribution de vestes à leurs candidats députés couronnant les événements. Quoi qu'il en soit, pendant les jours qui précédèrent les grèves, petit à petit certains commencèrent à murmurer, par exemple, dans l'entreprise parisienne dont nous allons vous entretenir, les jeunes ayant encore un peu de flamme, s'étonnant : Qu'attend-t-on ? Nous ont fait rien.

Les cellulards ont beau faire de la calomnie, de dévaluer la mouvement de la jeunesse, cela devient trop gros.
La matin, avant d'entrer au boulot, l'odeur stagnante des gaz les prend à la gorge, tout le monde parle des manifestations, L'atmosphère est à la revendication, même les plus assoupis, abonnés aux heures supplémentaires, joueurs de courses semblent être intéressés. La moindre brimade du cheffallion commence à leur faire prendre conscience de leur condition, ils s'éveillent.

Il faut dire que ce n'est pas l'action qu'ils attendent, c'est l'inaction qui leur devient nécessaire. Au pied de l'étau ou de la machine, le boulot semble les rebuter. Ils en oublient leurs traites, ils commencent à entrevoir des possibilités de farniente. Sommes-nous devant un phénomène collectif pouvant être accoucheur de révolution ?
Certainement, mais il faudrait dans ce cas des révolutionnaires ayant conscience que la société actuelle n'est dans aucun cas valable et possédant la volonté d'en sortir, soutenus en cela par la conviction qu'une autre forme d'organisation sociale peut aboutir.
Ce ne fut même pas envisagé, loin de là.

A peine votée, la grève fut pour beaucoup une fugue, la plupart vont retourner chez eux rapidement. Ainsi les événements feront peut-être comprendre à quelques-uns l'utilité d'une éducation révolutionnaire, «avant de changer la vie», il faut commencer à changer les hommes. Donc le lundi 20 mai, dans les ateliers, les jeunes de l'équipe du soir parlent d'occuper l'usine, ils laissent tomber le boulot et ils discutent : "du calme", conseillent les syndicalistes en attente des ordres. Demain, il fera jour.

Et comme souvent les meneurs d'hommes suivent le troupeau, les événements étant comme d'habitude en complète contradiction avec leurs théories. Trop longtemps contenus par les appareils, ils se trouvent devant un mouvement qui les dépasse sur tous les tableaux, il est urgent de s'en emparer tout en le condamnant. C'est ce qu'ils vont faire pendant toute la durée de la grève.

Le lendemain mardi 21, moi, l'équipe du matin qui commence à travailler à 6 h 30 n'a pas embrayé, les machines sont à l'arrêt, des petits groupes sont rassemblés, certains assis, lisent, ne se dérangent même pas à l'arrivée des cadres et de l'équipe normale à 7 h 30. Quelques rares chefs d'équipe zélés, mais assez timidement d'ailleurs poussent les gars au boulot, ils répondent avec des plaisanteries sans bouger d'une semelle. Les caïds disparaissent dans leurs bureaux, tout le monde paraît vouloir entrer en vacances. Un délégué passe : « tous à 9 h pour l'assemblée générale dans le hall » annonce-t-il. Aujourd'hui, "l'Huma" enfin conseille la grève, les effets ne se font pas attendre.

Dès 8 h 45, les ouvriers des ateliers sont rassemblés dans l'immense hall, mêlés aux cadres, aux techniciens, aux employés de bureau en costume; Les représentants syndicaux prennent place sur la plate-forme d'une remorque. Chacun y va de son petit laïus, la CGT et la CFDT se partagent le plateau, FO ne possédant que quelques rares militants, est absente. C'est un beau spectacle, à ne pas en croire ses yeux ni ses oreilles. Les voilà partis, les tacticiens de la grève tournante, les champions du débrayage le vendredi soir pour que cela soit plus facilement suivi, ont "peur".

La grève illimitée !

« Tout est permis », affirme le secrétaire du Comité d'Entreprise qui visiblement a lu l'Huma du matin. Dans l'intimité celui-là se défend d'être du parti : opposant de principe, il suit leurs mots d'ordre (de tels hommes sont la caution démocratique au sein de la CGT).
Nous passons au vote... 98 % sont pour la grève, c'est pas possible, des chefs, des techniciens votent pour, sauf un petit groupe tassé auprès d'un piller, les éternels réactionnaires qui ne comprennent rien ou trop dans l'arrivisme. Les autres par opportunisme, prévoyant à tort la chute du gaullisme et se rappelant peut-être les lendemains de la Libération, où justement dans cette entreprise la parti et la CGT tenaient les rênes, crurent préparer, ainsi leur reconversion.

D'autres plus jeunes, subjugués par les événements, sincères, braves types d'ailleurs, qui nous déclarèrent au plus fort de la grève : Les rapports entre cadres et ouvriers même si la grève échoue ne seront plus les mêmes.
De belles réflexions pleines de bons sentiments, mais aujourd'hui beaucoup doivent regretter de tels propos, la peur, la système les a repris.

En vérité, l'organisation de la grève a été bien préparée, certainement au moins depuis plusieurs jours, les syndicats sont de bonnes machines et c'est très visible au niveau des rapports CGT et CFDT. La CFDT dépasse légèrement et surtout verbalement la CGT pour la galerie, minoritaire, elle essaye d'être le fer de lance sur les planches, mais pour le reste elle fait comme les autres. Certainement à l'avenir elle en décevra plus d'un.

Un comité de grève fut nommé, selon la CGT, ils sont catégorique là-dessus, se seront les délégués élus qui la composeront. La CFDT rétorque : «Il faut qu'il soit représentatif des ateliers, dans certains, il n'y a pas de représentants syndicaux . En définitive se sera un composé des deux : les délégués rentrent d'office dans cet organisme, on leur adjoint quelques inorganisés généralement sympathisants comme caution envers les ateliers ou bureaux n'ayant pas de délégués ou possédant des « emmerdeurs ». Ils seront comme de bien entendu minoritaires.

La comité de grève s'occupera des mesures de sécurité dans l'entreprise, le gardiennage sera remplacé par des piquets de grève.
« Pas d'aventures. Attention aux provocateurs ! » tels furent les principaux mots d'ordre. La consécration de l'isolement fut ainsi obtenue, surtout dans le sens du renouveau des idées subversives.
La première mesure prise fut de mettre un drapeau tricolore au-dessus de la porte pour réaffirmer s'en doute leur fidélité à la République, le lendemain un drapeau rouge lui est adjoint afin de faire plaisir à quelques énervés, Ils auraient bien mis un christ si cela avait été nécessaire, pourvu qu'ils tiennent la direction des événements Il faut dans ce cas là savoir faire des sacrifices.

Le tout est permis fut traduit dans le cahier de revendications :
- Les 40 heures tout de suite ! Curieusement personne ne protesta, même dans une usine où la mode est aux heures supplémentaires et quand un gars fait 45 heures la semaine il est pour ainsi dire catalogué comme "beatnik",
- Mensualisation des horaires.
- 1000 F de salaire minimum.
- Augmentation générale des salaires, pour contenter tout le monde.
- Reconnaissance des sections syndicales d'entreprise, ça c'est leur nouveau dada et la forme pseudo-révolutionnaire de la participation.

Sur un tel programme tout le monde fut d'accord, là-dessus nos élus partirent comme de vulgaires quetteuses voir les patrons. Le pouvoir perdant pied, ils allaient comme à leur habitude, la casquette à la main se perdre dans les couloirs directoriaux. Au lieu d'envoyer un coursier en vélo muni d'une bafouille contenant l'ultimatum. par exemple, cela aurait été plus simple et plus économique, mais la délégation en groupes compacts ils aiment cela, c'est une de leurs nombreuses faiblesses.

 

ci-contre : Affiche du Parti Communiste français dénnonçant les ultra gauchistes et les anarchistes. L'humanité par l'intermédiaire de georges marchais denoncera : l'aventurier anarchiste juif allemand Cohn Bendit.

 

« L'heure est à la cogestion et à l'autogestion même », nous affirme le zigomard de la CFDT revenant certainement d'une réunion de chrétiens de gôche, après tout cela. Il a peur du ridicule le gars ! «L'usine est à nous» renchérit un autre perméable aux idées nouvelles. C'est à se demander s'ils ont bien étudié cette chose. Derrière la barricade du - Protocole de Grenelle - la patronat se retrancha.

C'est inacceptable ! Clamèrent le chœur des orateurs sur le plate-forme : Nous continuerons jusqu'au bout. Seul un cadre FO, différemment apprécié par le personnel monta sur la tribune et lut sous les sifflets les accords courageux d'ailleurs, il demanda la reprise du travail, les gros durs furent contre jamais nous reprendrons dans de telles conditions, 15 jours plus tard lis firent accepter la reprise du travail avec les mêmes promesses.

Entre temps l'approche des élections ne permettait plus de fantaisies. Il fallait tout de même faire plaisir, par exemple, au député communiste, ancien ouvrier de la maison. qui venait soutenir le moral de ses ouailles devant la porte, lui aussi a eu une belle veste, ils n'ont plus de député, nous avons pas nos 40 heures. Pour cela au moins c'est de la fine tactique.

De Gaulle montra les dents, il installa sa police tous les soirs à 20 h sur le petit écran, l'ambiance changea aussitôt, certains voulaient reprendre le boulot surtout les cadres possédant des emplois au-dessus de leurs capacités et souteneurs de tous les régimes, les inquiets, les malheureux, ceux qui sont dans misère même à 3000 F par mois.

La direction organise un référendum bidon, une manifestation à la papa est organisée, ce fut gentil. Le chef du personnel mains dans les poches, devant la porte attendait le cortège, un petit tour dans les rues désertes et chacun rentra chez sol ou assista, l'après-midi, à une sauterie, délassement et rapprochement des sexes, sans perspectives de méthodes anticonceptionnelles officielles. Le comité de grève n'ayant pas voulu accepter cette revendication.

Une foule énorme, des drapeaux rouge et noir, des manifestants passent, Ils vont au stade Charléty. Des hommes sûrs seront aux portes et empêcheront toute velléité de participation des occupants de l'usine, les cellulards mettront en garde les naïfs : Attention aux provocateurs ! Des cris retentirent : « Séguy démission ! », les chaisières du parti firent leur signe de la faucille et du marteau. Et pourtant, Il n'avait rien de folichon le meeting de Charléty ; Barjonet, leur ancien pote, Mendès et un même un représentant officiel de la CGT vinrent jouer les pleureuses à la démocratie.

La démobilisation des grévistes s'accentue surtout par l'information qui fut bien reprise en main. Les "au parfum", les dirigeants, pris individuellement, avouent d'une façon camouflée : on ne peut faire autrement, les troupes nous lâchent. Ils préparent ainsi la fin de la grève auprès de certains ouvriers, mais ils sont bien contents que les élections approchent. Il va falloir faire re-prendre le boulot s'en perdre la face, des troubles sociaux pendant les élections, c'est notre défaite, pensent-ils.
Et bien ce truc là, la majorité des ouvriers ne l'a pas compris !
Un beau matin, Ils organisèrent la reprise du travail. Une motion fut lue : Nos avantages acquis par notre lutte furent dénombrés, après un mois de grève, dans l'ordre, la dignité, les travailleurs conscients de leurs devoirs,...
Congratulations, autosatisfaction, génuflexions, tout cela copieusement.
Le type qui lu la motion pris son compte après les événements et disparu lui aussi. Comme quoi ? Ben, on sait pas, mais il était bien dévoué.

Ce jour-là on ne demanda pas aux grévistes d'être pour ou contre la grève, mais pour ou contre la motion.
Beaucoup furent ainsi trompés, sur 2 000 types une trentaine votèrent contre. Salut à eux ! Ils ont compris la manœuvre, les autres acceptèrent, souvent s'en y comprendre grand chose au Protocole de Grenelle (lu par le cadre FO quinze jours plus tôt), assorti comme il se doit de quelques fioritures pour nous faire avaler la chose.
Et tout cela pour payer de belles vestes aux candidats députés de gôche. un comble.
Tant et tant de servilités politiques pour si peu de résultats.

Pol Chenard. La Rue, ocobre1968


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