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Mai 68 : le début d'une lutte prolongée ?

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les affiches
de Mai 68

 

 

 

 

 

 

 

 

Mai 68 :
aux USA,
en Chine.

Entre mars et juin, le Monde Libertaire a consacré une à deux pages par semaine à des témoignages
d'acteurs de Mai 68. Qu'ils fussent illustres ou inconnus peu importe, des individus ont bien
voulu livrer leur itinéraire dans les colonnes du Monde Libertaire ou sur les ondes de Radio-Libertaire (1).
Nous n'avons fait que donner la parole à ceux qui ne se reconnaissaient pas dans la "Génération 68" celle de
ces autoritaires en mal de P(C)F (2) et de ses acolytes (UNEF, UEC) mais qui formèrent, avec d'autres,
les quelques millions de travailleurs, de lycéens, d'étudiants en grève avec l'espoir de changer la vie.

MAI 68, dix millions d'individus en grève : étudiants, lycéens, paysans, travailleurs, jeunes, femmes, immigrés...
Dix millions d'individus en grève en même temps, la France paralysée, les pouvoirs politiques, institutionnels, syndicaux contestés et affaiblis. La force de millions d'individus prêts à tout détruire pour tout réinventer. Non seulement, des milliers d'étudiants ont fait- l'expérience, pour la première fois, de la lutte des classes avec côté des ouvriers, comme en témoignent encore avec vigueur les affiches de l'Atelier populaire de l'Ecole des beaux-arts de Paris, mais d'autres couches de la population comme la paysannerie, du moins sa partie active, ont pu retrouver l'action commune et la solidarité avec la classe ouvrière.
Une symbiose rare qui laissa des traces.

Ce qui fut nouveau en 1968, ce fut le champ revendicatif très large de la population. Il ne s'agissait plus des sempiternelles revendications elles sont justes en ce qui concerne les augmentations de salaires ou la réduction du temps de travail, mais d'une révolte, d'une révolution pour certains, pour changer la vie !
C'est la volonté de modifier la vie quotidienne qui s'affirme comme enjeu politique, de transformer les relations entre individus, y compris et surtout les relations de pouvoir.
La jeunesse, tant ouvrière qu'édudiante, revendique sa dignité, celle d'être reconnue, celle de sa responsabilisation sociale au moment où le développement économique lui ouvre un marché de consommation que l'autorité morale, portée par les parents et l'école, lui interdit (1).
Elle ne peut, alors, pour exister, que remettre en cause le pouvoir, les pouvoirs.
Et elle se le permet !
En tout premier lieu, un autre mode de communication se met en place. La parole se libère, cinglante, irrévérencieuse, souvent moqueuse, elle s'affranchit de la verticalité : l'information ne peut-elle que circuler vers le bas comme dans nos . sociétés autoritaires, ou du bas vers. le haut comme dans celles revendiquées par les " révolutionnaires " de tous poils (trotskistes, maoïstes, tout aussi autoritaires d'ailleurs) ? Mais si, bien sûr, et chacun réinvente, revivifie les circuits horizontaux.
Quelle force subversive !
C'est l'An 01 de Gébé : Ouvrez les yeux, fermez la télé. Ces dix ans de gaullisme, cette guerre d'Algérie mal digérée, celle du Vietnam, ne pouvaient alors que voler en éclats.

Dessin de Wolinski édité dans l'Enragé

Le Parti communiste français en fera lui aussi les frais.
C'est la fin des mandarins, de tous les mandarins. La crise de l'UEC et de l'UNEF tue le "père" : le P.C.F. est liquidé comme parti dominant. Un espace de liberté s'ouvre alors espace de liberté que le mouvement anarchiste n'a pas su saisir...
Une fois ces carcans supprimés -n'oublions pas ceux de la sexualité, qui commencèrent à céder dès 1967 lors de l'occupation du bâtiment des filles, à la Cité-U de Nanterre- l'individu pouvait renaître. Non pas l'individu égoïste des années grises, mais l'individu autonome qui s'épanouit dans le collectif. Par sa volonté et sa capacité à rompre la monotonie et le conformisme, le mouvement fascine, d'autant qu'il permet à chacun d'être acteur, qu'il lui reconnaît le droit à la parole. Les notions et fonctions de parti et de bureau politique sont affaiblies au profit de celles de mouvement et d'assemblée générale.

Le plaisir de remettre en cause le principe de la délégation de pouvoir et de parole, de remettre en cause le pouvoir et. le pouvoir des hommes est largement partagé (2). Ces formes d'organisation et de lutte, très souples et ouvertes, permirent l'émergence de revendications nouvelles. Des mouvements Spécifiques prendront forme, le plus souvent à partir de 1970-1971, comme prolongements de 1968 quant aux revendications à développer et à porter, mais aussi quant à l'esprit " festif " et chaleureux de Mai 68. Le droit à la différence s'affirme et s'amplifie au cours des luttes .des homosexuels ou des femmes. La morale de l'Eglise, mais aussi celle de la famille, sont éventrées. Au-delà des, luttes pour la maîtrise de leur corps- (liberté et gratuité de la contraception et de l'avortement, dénonciation du viol, etc.), les femmes ouvrent le débat sur le travail- domestique et le patriarcat. La famille et les relations avec les enfants s'en trouvent profondément modifiés.

L'expression explose sur les murs sous forme d'affiches, de graffitis ou de "bombages", dans la presse (avec notamment la parution de Charlie-hebdo) et bouleverse les méthodes pédagogiques et éducatives : les écoles deviennent mixtes, les filles ont enfin le droit de porter le pantalon et les tables sont places en " U " ou en rond pour permettre des échanges plus égalitaires. La remise en cause du pouvoir s'étend jusqu'à l'armée ; puisque les soldats s'organisent en comités et que l'objection de conscience y trouve un statut.

Changer la vie se traduit aussi par mieux vivre : refus de construire des centrales nucléaires, mise en place de réseaux de distribution de produits alimentaires biologiques, lutte contre les colorants, recherche d'une autre relation entre soignants et soignés afin de maîtriser sa santé, mouvements antipsychiatrique et anticarcéral...
Le syndicalisme s'ouvre alors à la vie quotidienne, et non plus seulement à ce qui se passe dans l'entreprise ; les unions locales interprofessionnelles apparaissent comme un vivier reliant l'entreprise aux différents aspects de la vie quotidienne (sexualité, famille, éducation, transport, bouffe, urbanisation, etc.). Resurgi la notion d'autogestion, mais dissimulant l'ambiguïté entre cogestion et gestion directe : elle aurait bien méritée d'être explicité, alors, pour clarifier les débats syndicaux.

Les plongements de Mai 68, même s'ils n'aboutirent pas complètement, même s'ils ne laissent pas assez de traces, ou même s'ils furent récupérés, demontrent bien l'aspirationà priviligier les revendications qualitatives sur les quantitatives. Et c'est bien parce qu'il s'agit de changer la vie, donc de faire la révolution, que Mai 68 fut danger pour les pouvoirs en place. Ils disparurent temporairement devant la marée contestataire, sous les projections de pavés et face aux barricades d'entraide et de solidarité.
Mais ils reprirent tous leur rôle, à peine, à la finale, entaillé : le gouvernement en lâchant sa police, mobilisant l'armée et offrant le royal cadeau de l'urne, le Parti communiste français "seul" parti de la classe ouvrière barrant toute jonction possible entre ouvriers et étudiants afin que les velléités de luttes d'ensemble (déjà sensibles dans les années précédentes) ne viennent pas remplacer les grèves saisonnières orchestrées, les "socialisants bon teint" convoquant Charléty afin de trouver un souffle à leur propre impasse, la kyrielle d'organisations d'extrême gauche incapables de fédérer ces expériences (3), les syndicats pervertissant les mots d'ordre vers des augmentations de salaires lâchées en pâture, la CGT toujours sous l'emprise du PCF, la CFDT quant à elle surfant avec le mouvement et acceptant l'autogestion tout en renforçant et centralisant son appareil, le patronat qui semblera céder sur les "petits chefs" en laissant introduire la section syndicale dans l'entreprise mais qui reconquerra ce peu d'espace laissé aux travailleurs par. tout moyen d'intégration à l'entreprise. Chaque institution contribuera à sortir le pays de la crise politique, sociale et culturelle pour le placer sur le chemin de la démocratie bourgeoise et consensuelle : les accords de Grenelle bradent le qualitatif pour le quantitatif.

D'autres pays, d'autres continents connurent, de 1964 (Berkeley aux Etats-Unis) à octobre 1968 (Italie), des mouvements sociaux contestataires de grande ampleur, les secousses furent connues plus tardivement... En fait, à part quelques exceptions, les mouvements ne s'influencèrent. pas directement, même si le ferment révolutionnaire s'appuyait sur des éléments communs ou semblables : la radicalisation autour de la lutte contre la guerre du Vietnam ou la recherche d'un plus grand contrôle de sa propre vie. Le vieux monde fut bien ébranlé mais, sans la conjonction de tous ces événements, il put résista et digérer.

Au-delà des nouvelles valeurs, des nouveaux modes de pensée, il persiste, du mouvement ouvrier, des résurgence de formes d'organisation et de lutte. Des mouvements se développent pour l'affirmation de la dignité de chaque individu, comme dans les ghettos- noirs d'Afrique du Sud, et s'organisent selon des principes d'action directe et de refus de délégation du pouvoir (Solidamosc), ou dans des organisations anarçhosyndicalistes (marins et dockers de Gilbraltar, COR au Brésil), en toute indépendance vis-à-vis du pouvoir politique (SMOT en URSS), ou en dehors de toute structure syndicale reconnue (COBAS en Italie).
Y compris, en France, les velléités de revendications uniformes, comme à la SNECMA et chez Chausson, où le jet de pièces de 20 centimes à la gueule des chefs. et des patrons en réponse à une augmentation salariale de 0,20F donne l'espoir, face au marasme politique, d'un nouvel espace à conquérir.
Le début d'une lutte prolongée...

Hélène Hernandez
Groupe Pierre Besnard 1988

Dessin de Siné parru dans "Action" (les photos 1968)

(l) Voir les travaux de Daniel Bertaux. et Daniéle Linhart évoqués lors de la " Chronique syndicale " (sur Radio Libertaire Paris du 18 juin 1988.
(2) Daniel Cohn Bendit n'aura pu su rester le porte-parole (dans le sens indien), bien qu'il se détacha des leaders qui fleurirent alors et après : il préféra emprunter le chemin scabreux de la social-démocratie.
(3) Quant aux pro-Chinois, ils sont à présent ce qu'ils devaient être : staliniens fiers reconvertis et normaliens normalisés.


Autres Articles :
Que reste-t-il de Mai 68 (interview de Léo Ferré) ; introduction à l'anarchie (Léo Ferré) ;
Pour un syndicalisme lycéen (février 1968) ; Mai 68 sous les plis du Drapeau Noir ;
le congrès international de Cararre septembre 1968 ;
Le mouvement du 22 mars (Interview de Jean-Pierre Duteuil) ;
Tract du mouvement du 22 mars, appel à la manifestation du 23 mai 1968 ;
Mai 68, Creudot-Loire occupée à St Etienne ; Mai juin 1968 raconté par un gréviste ;
Les communautés libertaires (1968 ...) ; le Living Theater ;
Hua Linshan. Rebelles balyez tous les démons ! (un Garde Rouge témoigne) ;

Ba Jin (Pa Kin). Pour un musée de la révolution Culturelle, un air bureaucratique.
Les Diggers de San Francisco 1966 - 1968 ;
les "unes" de l'Enragé : hebdomadaire dessiné créé en Mai 68 ;
; Cabu, Mai 68 raconté par ceux qui l'ont dessiné de l'intérieur ;

A lire :
Mai 68 par eux-mêmes (Editions du Monde libertaire) ;
Sous les plis du Drapeau Noir
(Edition du Monde libertaire)

A écouter :
Mai 68, extrait de l'album : Pour en finir avec le travail (1,4 Mg)

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