autres articles
& bibliographie
sur le sujet

Mai 68 vu par Cabu et Hara-kiri Hebdo
Interview réalisée par radio libertaire en 1988, à l'occasion du XXè anniversaire de Mai 68

Cabu, dessinateur. humoristique qu'on ne présente plus. Hara-Kiri, L'Enragé, Charlie-Hebdo...
l'esprit subversif de la fête, celui de Mai 68. Il a aussi donné beaucoup de dessin pour la presse libertaire et pacifiste.

 

Cabu : En 68, j'avais 30 ans, j'étais dessinateur à Hara-Kiri et à Pilote; mais ces deux journaux ne paraissaient pas dans cette période et je me suis donc recyclé dans L'Enragé, le journal créé début mai par Siné et Wolinski. L'Enragé était vendu par colportage, à la criée sur les trottoirs, parce que les kiosques étaient fermés; ça a très bien marché parce que, évidemment, il n'y avait plus aucune censure, on faisait des dessins qui dans un journal ordinaire nous auraient valu des procès ou ne seraient même pas passés, parce que les rédacteurs en chef se seraient dégonflés.
La période était différente, on ne pensait pas aux procès, on cherchait à s'exprimer le plus largement possible. Voilà, et puis si tu veux les vieux cons la ramenaient pas, c'est de ça dont j'ai le souvenir...
On était sur une planète où les méchants avaient momentanément disparu; on croyait naïvement qu'ils allaient se convertir, que l'intelligence allait gagner enfin !

Tu allais un peu partout, tu rencontrais des gens, comment ça se passait ?

Tous les jours je me promenais, j'allais beaucoup à la Sorbonne, mais pas d'une manière militante, comme un promeneur dans Paris quoi !
J'avais une bicyclette à l'époque et, pour moi, Mai 68 c'est vraiment une autre vision de Paris; si tu veux, Paris sans voiture c'est vraiment une ville formidable et ça, jamais on n'a retrouvé une ville pour le piéton et les vélos; les Champs-Élysées quand tu les descends, que tu as toute la largeur pour toi, en vélo, c'est une sensation extraordinaire...

Tu te souviens de gens précis que tu as rencontrés?

Je me rappelle de Mouna, mais il y avait beaucoup de Mouna finalement, beaucoup de petits groupes dans les rues qui discutaient spontanément, ou s'assemblaient autour d'une grande gueule. Quelquefois c'était un militant, mais souvent simplement un type qui avait l'esprit critique assez développé. Il faut dire aussi, le climat s'y prêtait, il faisait beau, c'était un temps qui favorisait la convivialité.

Tu as fait des dessins dans d'autres journaux?

Oui, quelques-uns dans le journal des étudiants, Action, et dans les Cahiers de Mai. On devait avoir l'espoir des gens qui avaient fait la Libération de Paris, qui croyaient que la presse allait devenir intelligente et ne serait plus aux mains de quelques magnats. Là, on a été vite déçu, c'était une parenthèse qui s'est vite refermée, mais comme tu dis, dans la tête de beaucoup de gens, ça ne s'est pas refermé tout à fait.
Je me demande toujours pourquoi cette haine vis-à-vis de 68 ; c'est justement parce qu'ils ont compris que c'était un moment subversif, un des rares moments où les gens faisaient fonctionner leur esprit critique.
Oui, ils ont vraiment eu peur, ils ont senti que ça leur échappait.
Voilà, oui... et puis c'était la consommation qui s'arrêtait; un des slogans c'était : « Non à la société de consommation », c'est formidable une idée comme ça. Je pense qu'ils ont récupéré les gens par la consommation, ça a commencé par le retour de l'essence qui a été concerté vraiment du jour au lendemain.

Et puis il y a eu la chienlit tricolore sur les Champs-Elysées, les élections, tu a pensé que c'était complètement foutu ?
Si tu veux, en gros depuis mon service militaire -moi j'ai fait l'Algérie- j'avais compris pas mal de choses; je suis revenu en 1960, j'ai eu la chance de rentrer tout de suite dans l'équipe d'Hara-Kiri et c'était déjà l'esprit de Mai 68. Donc j'ai toujours été dans ce bain, et je me suis dit on a semé des choses car, je pense, comme les situs, comme des milliers de gens on a semé une petite graine et brutalement...

Et puis c'est grâce à Mai 68 et au succès de L'Enragé que Cavanna a décidé de lancer Hara-Kiri Hebdo au début 69, car auparavant il pensait qu'un hebdo ne vivrait pas; à la mort de De Gaulle en 1970, il a été interdit pour son titre, « Bal tragique à Colombey: 1 mort /», et c'est devenu Charlie-Hebdo. Pour beaucoup Charlie-Hebdo c'était vraiment une prolongation de 68, un journal dans lequel on pouvait découvrir l'écologie à travers Fournier, le free-jazz à travers Delfeil de Ton, avec l'esprit de 68, l'humour, l'insolence...
Pendant des années on a eu 600 000 lecteurs, qui étaient des soixante-huitards.
Mais ce public s'est peu à peu amenuisé et, un jour, dam; les années Giscard, les étudiants ont moins lu. Giscard était très malin, il a compris qu'il ne fallait pas interdire un journal, il a commencé à dépolitiser complètement les jeunes et ça a marché ; à partir de là on n'avait plus que 25 000 lecteurs.

Charlie-Hebdo s'est arrêté en 1981.

Mais, c'est vrai, dès 1960, dans Hara-Kiri il y avait des slogans anti-consommation; je crois que c'était la première prise de conscience; avec l'antimilitarisme puis plus tard l'écologie, c'étaient les thèmes porteurs. Donc moi, je pense qu'avant, pendant, après les idées de 68 sont bonnes et je ne cracherai jamais sur 68, c'est un des rares moments de liberté qu'on a eus.

Tu as travaillé ailleurs?

J'ai travaillé un peu partout, car Charlie-Hebdo n'a jamais nourri son homme. J'ai aussi fait de la télé, avec Polac et aussi dans une émission pour enfants sur Récré A2 ; c'est important le public des enfants. Chaque semaine, dans la .revue de presse de Polac, on faisait des dessins qui ne passaient nulle part ailleurs. On retrouvait un peu Charlie-Hebdo.
Et puis y a eu Le Canard enchaÎné, j'y suis depuis 1982 parce qu'il n'y a plus que ça comme journal où l'on peut s'exprimer. Mais je m'aperçois que je fais toujours beaucoup de dessins sur les thèmes éternels de liberté, de reflexion...

Est-ce que tu penses comme certains voudraient nous le faire croire que 68 a été une période négative, que ça ne sert à rien de croire qu'on peut changer la vie?

De toute façon, pour moi, et pour beaucoup d'autres, c'est positif.
On aura toujours à lutter contre leurs slogans à eux, c'est-à-dire « Les écolos sont payés par Moscou », « Les pacifiques sont à l'Ouest, les missiles sont à l'Est» ; si tu réponds « F. O. a été subventionné par la C.I.A. », ça a été prouvé, mais on trouve ça normal, on retient seulement que les écolos ont été payés par Moscou, sans preuve !
Mais faut pas se faire avoir par ceux qui voudraient te traiter de ringard; c'est des idées éternelles, complètement en dehors de la mode; c'est pour ça que c'est toujours vivace et que ça énerve justement les gens qui suivent la mode.
Ce qui était aussi important à l'époque c'est que la politique n'était plus réservée à des spécialistes; elle touchait tous les domaines, la vie quotidienne, la musique...

Oui, c'était une tentative de démocratie directe. Il faudra refaire ça parce que rien n'a changé, les gens sont toujours aussi malheureux à leur travail, ils ont la trouille du chômage, on a réussi à leur faire peur avec tout, leur voisin, les étrangers... Le phénomène Le Pen s'appuie sur toutes les trouilles qu'on avait un peu réussi à évacuer alors. Si c'est délibérément que les socialistes ont choisi la proportionnelle pour installer Le Pen et sa bande pour faire chier la droite, c'est dégueulasse.

Comment on va s'en débarrasser maintenant ?

De toute façon, les gens ne peuvent accepter éternellement la vie actuelle, ça finit par leur peser; et puis ceux qui « refont» l'Histoire sont toujours surpris, comme en 68 ou en 86, car l'Histoire se passe aussi dans la peau des gens.
L'année 1986 ça été un clip; ça a pas duré longtemps, mais espérons qu'il y aura d'autres clips comme ça.
Quand je dis que je suis soixante-huitard ça fait le mec qui n'est pas dans le coup, mauvais citoyen parce qu'il ne consomme pas. Pourtant on avait réussi à débarrasser les gens de leurs angoisses, ils se parlaient.

Bien sûr, il y a plusieurs 68, chacun peut raconter le sien, moi j'ai le souvenir d'un piéton, pas plus.
Ce qui m'a étonné c'est qu'il y ait des doctrinaires qui ont essayé d'« endoctriner » 68... c'était pas ça 68 ; pour moi, c'est justement pas ceux qui étaient politisés à l'époque comme la Gauche prolétarienne et tout... Ils se sont greffés là-dessus évidemment, avec leur analyse politique qui était assez juste, mais c'était après.

Et on n'a retenu que ces gens-là... qui étaient tristouilles aussi, ils faisaient pas tellement la fête eux !
Ça me rappelle un slogan de 68 : La doctrine tue la vie  !

La Une du Monde Libertaire dessinée par Cabu, après la saisie de Rdaio Libertaire (septembre 1983)


Autres Articles :

Pour un syndicalisme Lycéen (Janvier 1968) ;
Le mouvement du 22 mars à Nanterre (Interview de Jean-Pierre Duteuil) ;
Tract du mouvement du 22 mars, appel à la manifestation du 23 mai 1968 ;
Introduction à l'anarchie de Léo Ferré (Janvier 1968) ;
Ils ont voté et puis après...
(interview de Léo Ferré sur Mai 1968) ;
Mai 68, sous les plis du drapeau noir ; Mai 68 : Début d'une lutte prolongée ;
Mai 68 chez Creusot-Loire à St Etienne (Interview de Sébastien Basson) ; Mai juin 1968 raconté par un gréviste en Ile de France ;
le Living Theater ; les "unes" de l'Enragé : hebdomadaire dessiné créé en Mai 68 ;
Septembre 1968, le congrès international de Carrare (Italie) ;
Les communautés libertaires (1968, ...)

A lire :
Mai 68 par eux-mêmes (Editions du Monde libertaire) ;
Sous les plis du Drapeau Noir (Edition du Monde libertaire) ;

Le mouvement du 22 mars (articles, textes,...) ;


Haut de page