autres articles
& bibliographie
sur le sujet

La lutte armée contre Franco : 29 avril 1966,
l'enlèvement de Monseigneur Ussia par le groupe du 1er Mai.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

l'histoire
du groupe
du 1er mai.

Pendant près de trente ans, Franco fut la cible de multiples tentatives d'attentats,
une des dernières tentatives fut l'oeuvre des Jeunesses Libertaires (FJIL),
L'écossais Stuart Chirstie d'une part et les camarades Delgado & Granado d'autre part, furent les
dernières victimes de deux échecs qui coutèrent la vie à ces innocents (voir l'article à ce sujet) en 1963.
Ces échecs ne marquèrent pas pour autant la fin de la lutte armée contre le franquisme.
Avant la fin tragique de Puig Antich, il y eu les aventures des "Pieds Nicklés" du goupe du 1er mai 1966.

Voici le compte-rendu de l'évènement rapporté par le Monde Libertaire (juin 1966)

NOCHER vient de terminer son numéro.
L'auditeur de France-Inter reprend son souffle en s'appliquant à digérer la ration d'artistes décadents et d'intellectuels dévoyés que le Gaudissard de la radio nationale lui fait ingurgiter chaque soir. Soudain, la voix du speaker retentit. En quelques mots, il relate le stupéfiant enlèvement de Mgr Ussia, conseiller de l'ambassadeur d'Espagne au Vatican. Puis le timbre se fait plus grave pour déclarer : Nous allons maintenant vous faire entendre un document inédit, recueilli par un de nos-reporters.
Le journaliste interroge :
- La presse a déclaré que Mgr Ussia avait été enlevé par des anarchistes espagnols. Est-ce exact ?
La réponse, anonyme naturellement, et le lecteur comprend pourquoi, est claire et nette :
- C'est exact ! Comme l'a déclaré notre camarade Luis Edo à Madrid, ce sont des militants libertaires qui se sont emparés du conseiller auprès du Vatican.

Des hommes parlent d'abord en français, puis en espagnol. Des hommes qui sont des militants anarchistes, et l'auditeur, soudain intéressé par l'insolite, apprend à la fois qu'il existe dans les prisons du pays où il passe des vacances dorées des milliers de prisonniers politiques et, de par .le monde, des hommes qui sont décidés à tout pour les faire libérer et qui n'hésitent pas, lorsque cela leur est possible, à le crier à la radio.

Tout a commencé il y a quelques semaines.
J'avais, il y a deux mois, signalé l'étrange faiblesse d'anciens militants anarchistes qui avaient pris contact avec la Phalange et les syndicats verticaux. Faiblesse qui, aujourd'hui, tourne à la forfaiture.
La résistance intérieure a réagi et, appelé par ses camarades, Luis Edo est à Madrid. À travers des difficultés où le pittoresque n'est pas exclu, il tient une conférence de presse, clandestine naturellement, où le représentant de l'Agence France-Presse est présent. Seul, le Monde et quelques journaux: de province-signaleront les déclarations du mouvement libertaire qui rejette toute collaboration avec le régime franquiste et condamne formellement les tractations entreprises par des personnages qui rie représentent qu'eux-mêmes. Bien qu'étant au courant de cette déclaration, la presse franquiste la passera sous silence, occupée à exploiter au maximum le mariage contre nature de syndicalistes fatigués avec Franco-La-Muerte.

Ce silence, le groupe libertaire engagé dans l'action s'y attendait. Pour le crever, il possédait un atout maître, l'enlèvement de Mgr Ussia. L'effet fut foudroyant. La nouvelle, diffusée tard dans la nuit par la radio de Madrid, sortit de leur lit tout ce que la. capitale compte de flics de l'échelon ministériel aux commissariats de quartiers. Le lendemain matin, les militants de la clandestinité qui, de bonne heure, s'arrêtaient devant les kiosques, pouvaient voir à la une des quotidiens s'étaler les trois lettres de la légende : C.N.T. !
Des groupes s'agglutinaient autour des crieurs de journaux. Des discussions s'engageaient dans la rue, la radio fulminait; la flicaille s'affairait. Que disait cette presse ?
Elle condamnait l'enlèvement, bien sûr. Elle parlait de complot communiste, injuriait l'émigration libertaire certainement. Des broutilles habituelles sans grande importance ! Mais surtout, cette presse démentait tout accord de la CNT clandestine et de l'opposition libertaire de l'intérieur avec les syndicats fascistes. Pour la première fois, elle reconnaissait que la phalange n'avait pris contact qu'avec quelques anciens syndicalistes qui ne représentent qu'eux-mêmes. Luis Edo et ses amis du groupe clandestin libertaire avaient gagné !
La combinaison fasciste était désamorcée, les renégats démasqués.

Et nos camarades pouvaient alors faire cette déclaration, que nous avons tous lue, qui reliait la conférence de Madrid et l'enlèvement de Rome et qui donnait à cette action deux objectifs :
- La condamnation du complot de Madrid qui avait pour but de discréditer la CNT clandestine.
- La libération des prisonniers politiques.
Le premier de ces objectifs est aujourd'hui pleinement atteint.
Mais si le coup porté fut efficace à Madrid, son retentissement ne fut pas moins grand dans le. monde entier. A Paris, les titres les plus fantaisistes ornèrent la une des quotidiens à scandale. On parla des Basques, on affirma l'accord de l'évêque à son enlèvement, on fit intervenir Jacqueline Kennedy dans un scénario qui aurait mérité la signature d'Abel Gance.
Le document diffusé sur France-Inter devait remettre les choses au point. Le lendemain, une autre déclaration, elle aussi anonyme mais provenant également de source autorisée confirmait sur Europe 1 la première. De leur côté, nos amis Daniel Guérin et Charles-Auguste Bontemps, avec le talent que chacun leur reconnaît, profitaient de l'énervement pour tracer à Radio Luxembourg (RTL) les grandes lignes de notre action libertaire et pour dénoncer les crimes de Franco.

En Italie, la presse se déchaîna.
Les carabiniers se mirent en route. Ils courent encore !
On dit que seules les sollicitations pressantes de l'ambassadeur d'Espagne empêchèrent le Pape de faire une déclaration qui, même nuancée, risquait de mettre Franco en difficulté devant son clergé. De toute façon, ce que voulaient nos camarades c'était attirer l'attention du Vatican sur la situation des emprisonnés politiques. Ils sont bien trop réalistes pour ne pas avoir compris qu'une intervention de ce genre, pour être efficace, ne peut être rendue publique et il y a gros à parier que, sur ce deuxième objectif et après la manifestation des prêtres de Barcelone, leur action sera payante. C'est pourquoi ils ont relâché ce petit évêque falot, ahuri de son aventure et ballotté comme un bouchon sur la grande vague de douleurs qui déferle sur l'Espagne.

Salut camarades!
On avait perdu un évêque, vous avez rendu un cardinal, car j'espère bien qu'avoir passé douze jours pour un héros vaudra à notre " fugueur" la pourpre avec la bénédiction de notre saint père le pape et celle du groupe du Premier Mai. A moins qu'on ne l'envoie faire pénitence dans un de ces sombres monastères qui sont à la fois la parure de l'Italie et des opérettes anticléricales.

Salut camarades!
Vous avez rappelé au monde goguenard et souriant qui, pas un instant, n'a cru qu'il puisse arriver malheur à l'infortuné prêtre, que l'anarchie n'était pas seulement le courage, mais qu'elle était encore la précision dans l'organisation.

Salut camarades !
Partout, sur cette terre où il existe des anarchistes, vous leur avez confirmé que l'anarchie, en aucun cas, ne capitulera devant l'oppression et qu'elle saura tirer d'elle-même toutes les ressources nécessaires pour la libération de l'humanité.

Salut camarades et à bientôt !

Maurice Joyeux
Le Monde Libertaire, Juin 1966

Fin du premier épisode :
Dans un entre-filet paru dans le Monde le 10 octobre 1966, nous apprendrons que cinq camarades ont été arretés à Madrid. Ils (et elle) seront accusé-e-s puis condamnés par l'Etat espagnol ( juillet 1967) à neuf ans de prison pour L-A Edo et de trois ans à trois mois pour les autres.
D'après les camarades organisateurs de cette action, aucun-e- des compagnon-e-s arrêtés n'a été impliqués dans l'enlèvement lui-même.

Maurice Joyeux reprendra la plume pour exiger la libération nos camarades dans le Monde Libertaire en décembre 1966. Il usera de son influence au sein pour que le secrétaire général de son organisation syndicale - la CGT FO- de l'époque se mouille en exigeant l'arrêt des explusions et des arrestations.
Il ne sera pas le seul, une trentaine de personalités signèrent un appel pour la libération des camarades et contre les arrestations opérées en France à la même époque :
"Les soussignés élèvent une protestation indignée contre l'arrestation des républicains espagnols en exil. Ils s'étonnent que le gouvernement d'un pays , terre traditionelle de refuge de tous les proscrits politiques ait cru devoir céder aux injonctions de Franco."
Parmi les signataires : Collette Audry, Simone de Beauvoir, Georges Brassens, Léo Campion, Roger Grenier, Daniel Guérin, Roger Hagnauer, Maurice Joyeux, Claude Lanzmann, Louis Lecoin, Clara Malraux, Daniel Mayer, Georges Navel, Bertrand Poiro Delpech, Pierre Prévert, Jean Rollin, Jean-Paul Sartre, Michel Simon, Henry Torres,...


Le groupe du 1er Mai refera parler de lui au début des années 70'.

"Cette guerre européenne qui commença en Espagne, il y a huit ans, ne pourra se terminer sans l'Espagne." Albert Camus 1944.

Octavio Alberolla Luis Andres Edo


Autres articles :
"Contre vents et marées" histoire de l'exil espagnol ;
Onze camarades condamnés à mort, sauvez les ! discours d'André Breton ;
Jose Ester Borras et le "réseau Poznan" ;
El Quico Sabaté : la guérilla libertaire en Espagne 1945-1960 ;
La lutte armée contre le franquisme : apperçu historique du Groupe du 1er Mai ;
L'affaire Delgado - Granado, un crime légal dans l'Espagne franquiste (1963) ;

Don Quichotte, Cervantes icônes de la lutte antifranquiste ?

A lire :
Carlos Fonseca, Le garrot pour deux innocents - L'affaire Delgado - Granado (Éditions de la CNT-RP).
Miguel Chueca, Espagne 1963, l'affaire Delgado-Granado. Gavroche n° 133, janvier-février 2004 (revue d'histoire populaire),
L'odeur des patates douces (Vicente Marti)

A voir :
l'affaire Granado Delagado, un crime d'état ( Arte 1996) ;
Objectivo : matar Franco (Arte 1993) objectif : éliminer Franco ;
Le funambulesque groupe du Premier Mai (Universitat Pompeu Fabbra Barcelona)

Haut de page