autres articles
& bibliographie
sur le sujet

Algérie, Indochine : les guerres coloniales
& la Fédération Anarchiste entre 1945 et 1962

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un site consacré
aux réfractaires à
la Guerre d'Algérie.

La saignée de 1939-1945 venait à peine d'être arrêtée que, déjà, seize ans de guerres coloniales, perdues d'avance (ce n'est pas un regret) commençaient pour la France. Leur mépris des peuples colonisés n'ayant d'égal que la profondeur de leur stupidité, ils pensaient pouvoir casser plus facilement du " Viet " ou du " bougnoule " que du " boche ", et acquérir une nouvelle gloire en sauvegardant l'empire français et les intérêts qui s'y rattachaient.
Officiers supérieurs, généraux, colonels, des hommes politiques et d'affaires en profitèrent pour trafiquer sur la monnaie du pays ; mais quoi, on pouvait bien s'offrir un peu de butin en ramassant quelques piastres (1) Les hommes politiques de droite, conformément à leur nature, étaient pour la reconquête. Les socialistes, fidèles à eux-mêmes, tournèrent le dos à leurs principes déclarés et tant en Indochine qu'en Algérie ajoutèrent à leur titre de loyaux gérants de la société capitaliste celui de zélés défenseurs de l'impérialisme français.
Quant aux communistes, ils participaient au gouvernement au début de la guerre d'Indochine, et ce n'est que lorsqu'ils en furent écartés en 1947 qu'ils entreprirent une campagne d'opposition à la guerre. En revanche, ils s'élevèrent dés le début contre la guerre d'Algérie et les militants menèrent un dur combat, mais, pour rester près des socialistes -leur tactique de l'époque- ils votèrent au Parlement les crédits qui permirent à Guy Mollet d'intensifier la répression. Si la guerre d'Indochine ne suscita aucune divergence dans les milieux libertaires, celle d'Algérie amena des prises de position différentes, non pas que quiconque l'approuvât, qu'on se rassure, non, les controverses portèrent sur la tactique, comme d'habitude.

L'INDOCHINE

Dès le début, en 1946, des articles ont paru assez fréquemment dans le Libertaire. Ce n'est cependant qu'à partir de 1950 que, de plus en plus régulièrement, et avec de plus en plus de virulence, la question d'Indochine est traitée, la guerre en Corée -de 1950 à 1953- contribuant à renforcer l'opposition à toute guerre. De 1952 à 1954, des pages entières du Libertaire seront consacrées aux événements de l'Asie du Sud-Est mais aussi à ceux de Madagascar, de Tunisie, du Maroc et.., de l'Algérie, événements qui sont le prélude aux combats qui vont éclater aussitôt après la fin des hostilités en Indochine. " Dans cette guerre qui est, en fait, un épisode révolutionnaire, deux facteurs entrent en jeu et cette solidarité ouvrière internationale qui doit dresser les travailleurs français et les travailleurs vietnamiens contre le même ennemi : le capitalisme français. "
le Libertaire 20 novembre 1952.

FIN DU PREMIER EPISODE DE LA GUERRE AU VIET-NAM

Le 21 juillet 1954, le président du Conseil Mendés France signait les accords de Genève qui mettaient fin à huit ans de guerre et à la présence française dans la moitié nord du pays.
En attendant les Américains... Cent mille tués, cent quatorze mille blessés, en majorité des Indochinois et des Nord-africains incorporés dans le corps expéditionnaire français. Du côté vietnamien, des centaines de milliers de victimes, probablement, et les séquelles habituelles aux guerres. Pendant ces huit années bien d'autres événements tinrent les libertaires en haleine : de puissantes grèves en France ; la guerre de Corée ; la mort de Staline et le rapport Khtouchtchev ; des grèves en Espagne ; la décomposition de la IV République...
A partir de 1950, des conflits à l'intérieur de la Fédération anarchiste allaient mener à la scission de 1953, à la disparition du Libertaire en 1956. Une nouvelle Fédération anarchiste était créée au cours d'un congrès constitutif tenu du 25 au 27 décembre 1953. Son journal, Le Monde libertaire, on l'a vu, sortait en octobre 1954.

L'ALGÉRIE

"J'ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s'exerce aveuglément dans les rues d'Alger, et qui, un jour, peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice mais je défendrai ma mère avant la justice." Albert Camus


Cette phrase d'Albert Camus résume bien ce qui fit de la guerre d'Algérie un drame bien plus intensément ressenti par la population française en général, par les militants des organisations de gauche et d'extrême gauche en particulier, que ne le fut la guerre d'Indochine. Il ne s'agit pas d'excuser mais de comprendre les comportements. Sans un minimum d'attention pour les faits et gestes des autres, les événements risquent de nous être incompréhensibles, et notre action peut être mal adaptée à la lutte à mener. Un million d'habitants en majorité d'origine française, mais aussi des Italiens, des Espagnols, s'étaient installés dans ce pays depuis près de cent cinquante ans, et ils s'y sentaient chez eux comme dans n'importe quelle province française.

L'Algérie française était une évidence pour tous.
Que les Algériens musulmans, qu'ils méprisaient plus ou moins, n'aient pas de droits politiques dans leur propre pays ; qu'ils soient confinés pour la plupart dans les besognes les plus dures et les moins payées, ou tout bonnement privés d'emploi, qu'on leur ait volé leurs terres au début de la colonisation cela, malheureusement, ne semblait pas monstrueux à tous ces " petits blancs " pour lesquels les autochtones étaient encore inférieurs.
Seuls quelques-uns -Camus était de ceux là- s'élevaient courageusement contre cet état de choses qui, un jour ou l'autre, amèneraient une révolte générale. Les révoltes, elles n'avaient pas manqué depuis 1830. La dernière, en mai 1945, avait fait quarante mille victimes dans la population musulmane. Personne ne crut -surtout pas les militaires ni les hommes politiques- que la série d'attentats qui furent perpétrés ce matin du 1er novembre 1954 dans toute l'Algérie était le début d'un conflit dont l'aboutissement serait son indépendance, qui verrait la France au bord de la guerre civile, l'avènement d'une nouvelle République et le retour en métropole de huit cent mille " colons ".

CONTRE LA GUERRE

Dès le mois de décembre 1954, Maurice Fayolle signait un article remarquable -il allait en faire, bien d'autres- dans Le Monde libertaire intitulé : " De Tunis à Casablanca où mûrissent les fruits de la colère ". Pendant huit ans, Le Monde libertaire n'allait pas cesser de combattre contre cette guerre. Les trois "Maurice" : Fayolle, Joyeux, Laisant, d'autres encore, vont dénoncer les tortures, clouer les politiciens au pilori, fustiger l'attitude des socialistes, ce qui entraîna des saisies larvées du journal et son interdiction en Algérie, évidemment la Fédération anarchiste, de son côté, ne restait pas inactive. Membre des Forces libres de la paix, qui comprenaient des associations pacifistes, elle participa à la lutte commune et organisa elle-même plusieurs meetings.
Au cours d'une de ces réunions, des "anciens d'Indochine" brisèrent le matériel et volèrent la caisse avant d'être expulsés ; à la sortie de la réunion, ils jetèrent d'une voiture deux grenades offensives qui firent quelques blessés, dont deux grièvement.
Le13 mai1958, des généraux, des colonels, des groupes d'extrême droite au service des gros colons qui, pendant des années avaient poussé les pieds-noirs à refuser la moindre réformette en faveur des Algériens musulmans, et les incitaient depuis le début de la guerre à se révolter contre la Métropole, s'emparent du siège du gouvernement général. C'est l'insurrection, cette fois des Français d'Algérie. Le socialiste Guy Mollet va chercher de Gaulle, la IVè République a vécu.

LA LUTTE CONTINUE

Sous l'impulsion de Maurice Joyeux, la Fédération anarchiste met sur pied un comité d'action révolutionnaire auquel adhérent : le Parti communiste internationaliste (trotskiste), le syndicat des charpentiers en fer (CGT), le comité de liaison et d'action pour la démocratie ouvrière. Des tracts, des affiches sont édités ; un meeting est organisé. Le comité d'action révolutionnaire participera à la manifestation du 28 mai 1958, dernier baroud, où deux cent milles manifestants clamaient leur volonté de s'opposer aux factieux.
Les partis de gauche, les syndicats étaient présents. Le comité d'action révolutionnaire formait un groupe imposant et remarqué, de nombreux membres de diverses organisations étaient venus se joindre à lui. La Fédération anarchiste tient un congrès extraordinaire à Paris les 24, 25 et 26 mai 1958 et, à l'issue de ses travaux adopte cette motion : " Le congrès extraordinaire de la Fédération anarchiste, réuni les..., demande à ses groupes et à ses militants de tout mettre en oeuvre pour lutter sans merci contre les fascistes, appuyés par des factions militaires à la faveur d'une guerre absurde que nous n'avons cessé de dénoncer et qui ne veulent pas terminer. Il les incite expressément à resserrer leurs contacts avec les comités de résistance locaux les moins politisés et, surtout, à mener une action décidée dans leurs syndicats pour créer les conditions d'une riposte ouvrière immédiate. Nos lïbertés essentielles reposant incontestablement sur le fonctionnement normal et les possibilités d'action des organisations démocratiques, leur défense est pour les libertaires un impératif absolu.

La Vè République s'installe, la lutte contre la guerre d'Algérie continue, de plus en plus violente. Participent à cette lutte : les communistes, des socialistes, des chrétiens regroupés autour de Témoignages chrétien, de nombreux intellectuels de tout bord, qui s'expriment dans des périodiques comme France-observateur et l'Express, les milieux d'extrême gauche et, naturellement les libertaires, ceux de la Fédération anarchiste et d'autres, par exemple dans Liberté, de Louis Lecoin qui, en pleine guerre d'Algérie, menait une campagne pour obtenir un statut de l'objection de conscience.
A la librairie du Monde libertaire 3, rue Temaux à Paris, on diffusait des publications interdites telles que La Question, Pour Djamila Bouhired, La Gangrène, et d'autres encore.
En mars 1961, le siège du Monde libertaire et sa librairie sont entièrement détruits par une puissante explosion provoquée par l'OAS qui assassine, au cours de ces mois, des dizaines de personnes.

André Devriendt, un militant kabyle et Maurice Joyeux lors d'un congrès de la Fédération Anarchiste.

DÉBATS AU SEIN DE LA F.A.

Dans la Fédération anarchiste, un courant largement majoritaire avait adopté une position " classique " : lutte contre la guerre coloniale, la répression, la torture, et renvoi dos à dos des belligérants, le Front de Libération nationale algérien, et le gouvernement colonialiste français.
Un autre courant, dont j'étais, pensait que cette position n'était plus suffisante après quatre années de conflit, même si elle correspondait aux principes libertaires antinationalistes. Nous disions qu'il fallait tenir compte de la réalité si l'on voulait que cette tuerie cesse ; la réalité, c'était que les Algériens musulmans voulaient l'indépendance politique de leur pays et que le FLN représentait pour eux la force qui devait y conduire. Il nous semblait qu'on ne pouvait pas mettre simplement sur le même plan gouvernement français et ceux qui se battaient pour chasser leurs oppresseurs, même si, finalement, ils ne feraient peut-être que changer une exploitation par une autre. Il est à remarquer qu'il est constant qu'un peuple opprimé par un autre peuple cherche d'abord à se débarrasser de l'occupant étranger avant de s'en prendre ultérieurement à ses propres exploiteurs.

Dans le Bulletin intérieur n° 37 du 1er mai 1961, je signais un article intitulé : A propos des 121, en réponse à notre camarade Hem Day qui avait écrit dans Freedom du 7 janvier 1961 et dans Les Cahiers du pacifisme un article reproduit dans le n° 36 du Bulletin intérieur de la Fédération anarchiste, Hem Day écrivait, entre autres, dans son excellent article : Entre cette démocratie française et ce gouvernement d'indépendance nationale, mon choix est impossible, car, pour moi, l'équivoque des objectifs reste constant... Alors pourquoi choisir un camp plutôt que l'autre, je n'éprouve point l'enmie.
Je répondis : Nous refusons ce dilemme. S'il ne s'agissait que de choisir entre Ferhatabas et de Gaulle, il n 'y aurait, bien entendu, pas de problème. Nous n'avons pas choisi entre deux gouvernements, nous avons choisi le camp des opprimés en révolte, celui de ceux qui, depuis plus d'un siècle, ont été bafoués, volés, réduis à la misère dans leur propre pays, et que cela trouble la conscience du peuple français en général. Nous sommes avec ceux qui ont été " contraints " d'user de la violence...
Ils ne sont pas libertaires, ils font une guerre d'indépendance nationale.
Et comment pouvait-il en être autrement ?
Dans ce même numéro du Bulletin intérieur, deux tracts que nous avions diffusés étaient reproduits ; ils explicitaient notre position. L'un était intitulé : Les anarchistes s'adressent aux révolutionnaires algériens. L'autre : Au peuple algérien, c'est sa révolution qu'on lui demande de laisser à la porte comme une paire de babouches. Je rappelle, pour mémoire, que le manifeste dit des "121" était une " Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie ". Il était signé par 121 personnalités représentant le monde littéraire, médical, syndical... De nombreux jeunes du contingent -envoyés en Algérie par Mendés France et Mitterrand- ont choisi, en effet l'insoumission. Parmi eux, des libertaires.

C'est surtout au cours du congrès de 1960 de la Fédération anarchiste que la question algérienne donna lieu à débats.
A l'issu d'une, très longue discussion, le congrès adopta une motion présentée par le groupe d'Alfortville : Le groupe d'Alfortville, après examen des conditions qui ont amené la guerre d'Algérie, considère que cette guerre ne pourra se terminer que par la reconnaissance du droit effectif aux Algériens de disposer d'eux-mêmes. Pense qu'il ne suffit pas aux anarchistes d'exprimer des voeux platoniques sur la fin du conflit ni d'attribuer au FLN les mêmes responsabilités qu'aux Français dans la poursuite des combats. Malgré le caractère nationaliste de la rébellion algérienne (caractère qui était inéluctable), nous ne pouvons rester absolument neutres. Il faut accentuer notre soutien moral aux combattants, prendre des contacts avec eux partout où cela est possible, ce qui nous permettrait de leur faire comprendre qu'il existe une autre voie que la constitution d'un Etat bourgeois. En conséquence, nous demandons que dans les semaines, les mois à venir, la FA, dans Le Monde libertaire et dans les groupes, engage une vaste campagne pour dénoncer la responsabilité du seul gouvernement français dans cette guerre colonialiste, afin de faire sortir l'opinion publique de son indifférence et de l'amener par une pression puissante à obliger les forces réactionnaires et le gouvernement à capituler.
Texte publié dans le Bulletin intérieur de la Fédération anarchiste n° 33 de juillet 1960.

Ces années furent difficiles pour les militants de la Fédération anarchiste. L'équipée de Suez, la révolution en Hongrie, Cuba. La mort d'Albert Camus. Continuation de la reconstruction de la Fédération anarchiste. Il y avait alors peu de militants, et l'on est rétrospectivement étonné de constater que la Fédération anarchiste fit face à tous ces événements, qu'elle fut de tous les combats. Morts en Algérie, morts pour rien, écrivait Fayolle dans Le Monde Libertaire de mars 1959 .
On peut ajouter :
Morts en Indochine, morts pour rien, Morts de tous les guerres, morts pour rien.

André Deviendt

Pour en connaître plus sur les événements de l'époque, on peut consulter, entre autres :
- Les numéros du Libertaire et du Monde libertaire des périodes considérées
- Mourir pour rien, de H. Ainley. Stock, 1969
- Histoire d'une paix manquée. Indochine1943-1947. Fayard 1967
- L'affaire Fontenis, dans La Rue n° 28, La recomtruction de la Fédération anarchiste, dans La Rue n° 30, la Féd&ation anarchiste reprend sa place, dans La Rue n° SI. Ces trois articles sont de Maurice Joyeux.
- Le destin tragique de l'Afrique française, oeuvre collective. Editions de Crémille, Genève 1971, diffusion F. Beauval.
- La guerre d 'Algérie, librairie Jules Tallandier 1971-1974.
- La guerre d 'Algérie, de Jules Roy, Julliard 1960.
- La question, d'Henri Alleg. Mitions de Minuit 1958.
- Pour Djamila Bouhired, de G. Arnaud et J. Verges. Editions de Minuit 1957.
- Chroniques algérieennes (Actuelle III), d'Albert Camus, Gallimard 1958.
- La répression et la torture, de J. Vialatous. Les Editions ouvrières 1957.
- Le Monde libertaire n° 432, du 8 février 1982 : Charonne.

Affiche de soutien, suite à un attentat contre notre librairie.


Autres articles :
Cuba : manifeste du socialime libertaire (1960) ; La Fédération Anarchiste et les guerres coloniales ;
De Tunis à Casablanca, où mûrissent les fruits de la Colère (1954)
;
Appel pour les syndicalistes Algériens (A. Camus) ; 1956 : la mobilisation c'est la guerre ;
La restructuration de la Fédération Anarchiste ; 1954 - 1962, pas un Homme pour la guerre d'Algérie ;
Congrès de la Fédération Anarchiste d'octobre 1945 : déclarations et orientations.
Mohamed Sail : la kabylie libertaire ? Albert Camus et le théâtre ;
1954, naissance d'un journal : le Monde Libertaire ;

A lire :
Albert Camus et la pensée libertaire (Edition Volontée Anarchiste) ; Sous les plis du drapeaux noir (Maurice joyeux - Editions du Monde Libertaire) ; Louis Lecoin, le cours d'une vie ;
Les égorgeurs
(Editions du Monde Libertaire) ;
L'âge des casernes, histoire et mythes du service militaire
(
Michel Auvray)
Et pourtant ils existent ! 150 articles du Monde libertaire de 1954 à 2004. (édition le cherche midi)
Le Monde libertaire a cinquante ans. Numéro anniversaire hors série


Haut de page