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| Don Quichotte ou Cervantès icône de la lutte contre la dictature franquiste ? | ||||||||||||||||||
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Entre 1944 et les années 1960, de nombreuses illustrations libertaires (et antifranquistes) représentent le Don Quichotte (souvent sans Sancho Pança).
PERMANENTE PROJECTION DE CERVANTES, À TRAVERS LES SIECLES Il a été dit que seulement deux livres traduits dans presque toutes les langues, étudiés et transmis de génération en génération avaient atteint l'immortalité. Ce sont La Bible et L'ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche. Il est presque inconcevable que Don Quichotte, considéré en son temps comme un simple livre de chevalerie errante, puisse être devenu le « best seller» constant que l'on sait. Si, dès son apparition, la Bible voulait être, et a bien été, en un certain sens, l'explication des origines de l'Homme, de la préhistoire et de l'histoire, Don Quichotte , ce chef d'œuvre fondamental de la pensée de Cervantès, a été et demeure, l'esprit de l'aventure, de la lutte pour la justice et de l'exaltation de la personne humaine. Si, dans certains chapitres, le Don Quichotte présente des caractéristiques quelque peu grossières et s'il eut même l'image de l'homme illuminé par les créations de son esprit, l'ensemble n'en constitue pas moins le symbole des luttes, des avatars et des tragédies vécues par Cervantès et par tant d'autres hommes qui, dès le Moyen-Age ont, de par leur courage et leur intelligence, marqué le rayonnement des siècles futurs. C'est très souvent que Cervantès a dépeint son héros sous des aspects ridicules; par exemple, lorsqu'il entre en lice pour affronter les moulins à vent qui se profilent à l'horizon et qu'il les attaque, convaincu qu'il s'agit là d'ennemis particulièrement dangereux. Cependant, à côté de ses aspects comiques -ébauchés d'ailleurs avec maestria, pour faciliter la publication de son œuvre et éviter qu'il tombe entre les mains de l'Inquisition- le Don Quichotte constitue une source intarissable de réflexion philosophique; il affirme le droit à l'indépendance et à la liberté. La pensée de Don Quichotte est à la fois subtile et profonde, bien que, par moments, elle nous semble un peu fofolle. Son créateur eut la sagesse de lui adjoindre -tel un symbole de la prudence et du bon sens populaire- l'inimitable Sancho Pança. Sancho représente le peuple qui, tout en tâtonnant, cherche à connaître a vérité, la réalité des choses, même si, parfois, cette réalité l'emporte sur les rêveries héroïques de ingénieux Hidalgo ! Bien des vérités que Don Quichotte (Cervantès) ne pouvait point dire (et pour cause), il les faisait dire à Sancho. Ce sont des expressions populaires, rudes, bien en accord avec le franc parler du peuple de l'époque. La perspicacité de Cervantès a dû être profonde, et grande a du être son habileté pour que son chef d'œuvre résiste à l'épreuve des siècles et se fasse connaître partout dans le monde, au point de devenir un exemple de comportement pour les hommes, et un modèle pour la culture mondiale. Nous avons pensé que le Calendrier de SIA s'honorerait en s'enrichissant de la présence de Cervantès et en évoquant son œuvre, cette œuvre constituant un élément de base de la connaissance de la littérature espagnole et de l'éclosion de la pensée humaine. Tout en faisant abstraction des anachronismes que les siècles ont apportés, il convient de connaître ce livre, pour mieux comprendre comment s'est créé la littérature espagnole. Cervantès est aussi l'auteur d'une série de récits, publiés sous le titre de Nouvelles Exemplaires . Chacune de ces nouvelles est un portrait de la vie de l'époque, une présentation des idées du « manchot de Lépante» et une critique des préjugés sociaux et religieux de son temps. Cervantès, pacifiste par excellence, ennemi de la force brutale incarnée par le pouvoir politico-financier qui, en son temps, était accaparé par les rois et les grands de l'Espagne, affronte ce pouvoir avec les seules armes qui sont les siennes et qui s'avèrent être redoutables : son imagination et son intelligence, elles s'expriment admirablement-dans les personnages qu'il a créés. La vie de Cervantès fut triste et riche en misères et en soucis de toutes sortes. Les écrivains de sa génération, considérés de grande valeur, ne daignaient même pas lire son chef d'œuvre. Ils le considéraient tout simplement comme un vulgaire livre de chevalerie. C'est ce qui porte atteinte au prestige de Cervantès, puisque par exemple, Calderon de la Barca et Lope de Vega (qui, eux, connurent la célébrité) ne lui adressaient que des critiques malveillantes. Nul ne peut mettre en doute la valeur de La vie est un songe , de Calderon, où foisonnent des pensées exemplaires. Mais, de tous les grands écrivains espagnols, il n'y en a qu'un qui ait fait preuve de cette immense imagination, toujours très équilibrée, c'est Cervantès. Nous considérons qu'il aurait manqué quelque chose d'essentiel, à l'histoire du Calendrier de SIA si Cervantès, son Don Quichotte et son Sancho Pança n'y avaient pas eu leur place. Nous en sommes le reflet, nous tous, hommes et femmes, qui avons peiné pour vivre et lutter pour la liberté, la dignité et la justice. Federica Montseny
L'espagne et le Donquichottisme par Albert Camus. A l’autre extrémité de l’histoire espagnole, Unamuno, devant ceux qui déploraient les faibles contributions de l’Espagne à la découverte scientifique, eut cette réponse incroyable de dédain et d’humilité : “C’est à eux d’inventer”. Eux étaient les autres nations. Quant à l’Espagne, elle avait sa découverte propre que, sans trahir Unamuno, on peut appeler la folie de l’immortalité. Dans ces deux exemples, aussi bien chez le roi guerrier que chez le philosophe tragique, nous rencontrons à l’état pur le génie paradoxal de l’Espagne. Et ce n’est pas étonnant qu’à l’apogée de son histoire, ce génie paradoxal se soit incarné dans une œuvre elle-même ironique, d’une ambiguïté catégorique, qui devait devenir l’évangile de l’Espagne et, par un paradoxe supplémentaire, le plus grand livre d’une Europe intoxiquée pourtant de son rationalisme. Le renoncement hautain et loyal à la victoire volée, le refus têtu des réalités du siècle, l’inactualité enfin, érigée en philosophie, ont trouvé dans Don Quichotte un ridicule et royal porte-parole. Mais il est important de noter que ces refus ne sont pas passifs. Don Quichotte se bat et ne se résigne jamais. “Ingénieux et redoutable”, selon la vieille traduction française, il est le combat perpétuel. Cette inactualité est donc active, elle étreint sans trêve le siècle qu’elle refuse et laisse sur lui ses marques. Un refus qui est le contraire d’un renoncement, un honneur qui plie le genou devant l’humilité, une charité qui prend les armes, voilà ce que Cervantes a incarné dans son personnage en le raillant d’une raillerie elle-même ambiguë, celle de Molière à l’égard d’Alceste, et qui persuade mieux qu’un sermon exalté. Car il est vrai que Don Quichotte échoie dans le siècle et les valets le bernent. Mais cependant, lorsque Sancho gouverne son île, avec le succès que l’on sait, il le fait en se souvenant des préceptes de son maître dont les deux plus grands sont d’honneur : “Fais gloire, Sancho, de l’humilité de ton lignage ; quand on verra que tu n’en as pas honte, nul ne songera a t’en faire rougir”, et de charité : “... Que lorsque les opinions seraient en balance, qu’on eût plutôt recours à la miséricorde”. Nul ne niera que ces mots d’honneur et de miséricorde ont aujourd’hui la mine patibulaire. On s’en méfie dans les boutiques d’hier ; et, quant aux bourreaux de demain, on a pu lire sous la plume d’un poète de service un beau procès du Don Quichotte considéré comme un manuel de l’idéalisme réactionnaire. En vérité, cette inactualité n’a cessé de grandir et nous sommes parvenus aujourd’hui au sommet du paradoxe espagnol, à ce moment où Don Quichotte est jeté en prison et son Espagne hors de l’Espagne. Certes, tous les Espagnols peuvent se réclamer de Cervantes. Mais aucune tyrannie n’a jamais pu se réclamer du génie. La tyrannie mutile et simplifie ce que le génie réunit dans la complexité. En matière de paradoxe, elle préfère Bouvard et Pécuchet à Don Quichotte qui, depuis trois siècles, n’a pas cessé lui aussi d’être exilé parmi nous. Mais cet exilé, à lui seul, est une patrie que nous revendiquons pour nôtre. Nous célébrons donc, ce matin, trois cent cinquante années d’inactualité. Et nous les célébrons avec cette partie de l’Espagne qui, aux yeux des puissants et des stratèges, est inactuelle. L’ironie de la vie et la fidélité des hommes ont ainsi fait que ce solennel anniversaire est placé parmi nous dans l’esprit même du quichottisme. Il réunit, dans les catacombes de l’exil, les vrais fidèles de la religion de Don Quichotte. Il est un acte de foi en celui que Unamuno appelait déjà Notre Seigneur Don Quichotte, patron des persécutés et des humiliés, lui-même persécuté au royaume des marchands et des polices. Ceux qui, comme moi, partagent depuis toujours cette foi, et qui même n’ont point d’autre religion, savent d’ailleurs qu’elle est une espérance en même temps qu’une certitude. La certitude qu’à un certain degré d’obstination la défaite culmine en victoire, le malheur flambe joyeusement et que l’inactualité elle-même, maintenue et poussée à son terme, finit par devenir l’actualité. Mais il faut pour cela aller jusqu’au bout, il faut que Don Quichotte, comme dans le rêve du philosophe espagnol, descende jusqu’aux enfers pour ouvrir les portes aux derniers des malheureux. Alors, peut-être, en ce jour où selon le mot bouleversant du Quichotte “la bêche et la houe s’accorderont avec l’errante chevalerie”, les persécutés et les exilés seront enfin réunis, et le songe hagard et fiévreux de la vie transfiguré dans cette réalité dernière que Cervantes et son peuple ont inventée et nous ont léguée pour que nous la défendions, inépuisablement, jusqu’à ce que l’histoire et les hommes se décident à la reconnaître et à la saluer.
Albert Camus
Le Monde libertaire n°12, novembre 1955
"Cette guerre européenne qui commença en Espagne ne pourra se terminer sans l'Espagne." A. Camus, le 7 septembre 1944 in Combat. Autres articles : A lire : A voir :
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