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Affiches de
solidarité avec
le peuple
espagnol
A
lire aussi
le soutien
d'André Breton
aux anti-facistes espagnol
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À la
fin de l'été 2003 paraissait, sous le titre Le Garrot
pour deux innocents, l'affaire Delgado-Granado, la traduction de l'ouvrage
que le journaliste espagnol Carlos Fonseca a consacré aux événements
qui, quarante ans avant, menèrent deux militants de la Fédération
ibérique des jeunesses libertaires (FJIL) à la mort pour
un attentat qu'ils n'avaient pas commis.
Il serait exagéré de dire que le livre a beaucoup intéressé
les journalistes qui l'ont reçu ou qui en ont eu connaissance.
Mais la vérité est que la presse française ne s'en
était guère plus préoccupée à l'époque
même des faits. On nous permettra de rappeler les principaux épisodes
de
ce que C. Fonseca regarde comme une seconde affaire Sacco-Vanzetti.
Le garrot
pour deux innocents : Delgado-Granado
Madrid, 29 juillet 1963 : à 5 heures de l'après-midi, une
bombe explose dans les locaux de la DGS (Dirección General de Seguridad),
le siège des services répressifs du régime, causant
une vingtaine de blessés parmi les personnes présentes à
la section des passeports (1). Quelques heures plus
tard, une autre bombe explose, cette fois-ci au siège du syndicat
"vertical" franquiste. Alors que le régime établi
sur des dizaines de milliers de morts se flatte d'en avoir fini avec ses
opposant(e)s et qu'il s'apprête à lancer la campagne des
"25 années de paix", ceux-ci viennent de frapper, coup
sur coup, et au cur même de la Bête.
Les soupçons s'orientent aussitôt vers le mouvement anarchiste,
qui tente de réactiver l'opposition armée au régime
malgré la dure répression dont il a été victime,
et en dépit du découragement qui, au fil des ans, a gagné
nombre de ses militant(e)s. Les choses ne traînent pas : deux jours
après les faits, la presse annonce l'arrestation des auteurs présumés
des attentats, Francisco Granado et Joaquín Delgado, liés
tous deux au mouvement libertaire espagnol.
Le régime, qui est encore sous le coup de la campagne menée
à l'étranger contre le procès et l'exécution,
en avril de la même année, du communiste Julián Grimau
(2), va conduire l'affaire au pas de charge, en
coupant l'herbe sous le pied de tous ceux qui seraient tentés de
lancer une campagne du même genre. Qu'importe donc le communiqué
du CIL (Conseil ibérique de libération) certifiant que les
deux hommes sont étrangers aux faits qui leur sont reprochés,
et qu'importe l'incapacité des autorités à prouver
leur responsabilité dans les attentats du 29 juillet. Après
une enquête menée tambour battant et un procès sumarísimo
instruit par le Conseil de guerre, ils sont condamnés à
la peine capitale le 13 août. Le 17, après que le très-catholique
Caudillo eut refusé -une fois de plus- la grâce qu'on lui
demandait, Granado et Delgado sont livrés aux bourreaux et exécutés
par le procédé du garrot vil.
Il faudra de longues années pour qu'enfin la preuve soit faite
que les deux suppliciés étaient morts pour un acte qu'ils
n'avaient pas commis. Il y eut d'abord le documentaire de Lala Gomá
et Xavier Muntanyá, Granado et Delgado, un crime légal (3),
où apparurent à visage découvert les auteurs des
attentats. Deux ans après, c'est le journaliste Carlos Fonseca
qui se penchait à son tour sur ces événements dans
un livre, Garrote vil para dos inocentes, où il démontait
le terrible engrenage qui mena deux innocents à la mort, frappés
par un pouvoir qui, malgré les apparences, n'avait guère
changé depuis 1939. C'est de ce livre que les éditions de
la CNT ont publié cet été 2003 une version française,
à l'occasion du quarantième anniversaire de l'exécution
des deux militants libertaires (4).

Les photos de
la fiche de police de F. Delgado et F. Granado.
L'Espagne
de 1963
Cette Espagne de 1963, où règne toujours sans partage le
même Caudillo vieillissant, elle n'est plus, pourtant, celle qui
sortait alors de l'effroyable bain de sang où la plongea l'initiative
prise par les militaires et les fascistes les 17 et 18 juillet 1936. Oublieuses
des appuis trouvés par ceux-ci auprès de Hitler et Mussolini,
les puissances démocratiques ont admis le pays dans les principales
organisations de l'ONU.
Vers la fin des années 50, les experts de l'OCDE parviennent à
convaincre le gouvernement espagnol d'en finir avec l'autarcie instaurée
dès la fin de la guerre civile et son dirigisme économique.
Commencée en 1957, cette nouvelle politique culmine en 1959 avec
le plan dit de stabilisation, à la réalisation duquel veille
un groupe de technocrates liés à l'Opus Dei.
La médecine libérale administrée alors à une
économie sous perfusion aurait produit sans doute les mêmes
effets que les politiques-électrochocs inspirées par les
Diafoirus du FMI induisent aujourd'hui sur les pays " émergents
" si l'Espagne n'avait profité du cycle d'expansion dont bénéficient
alors les économies du monde occidental. Sans cela, elle n'aurait
pas pu exporter le chômage massif causé par le Plan de stabilisation,
et elle n'aurait pas tiré profit non plus de la venue de millions
de touristes -ils sont 9 millions, dont 3,5 millions de Français,
à visiter le pays en 1963- , qui apportèrent à l'économie
espagnole les devises dont elle avait le plus grand besoin.
Réunification de la CNT et création de Defensa Interior
(DI)
Bien qu'ils aient compris l'importance du tourisme de masse pour la survie
du régime, et qu'ils sachent qu'il leur sera difficile de dissuader
les touristes de venir dépenser leurs économies au soleil
d'Espagne, les libertaires espagnol(e)s souhaitent au moins leur rappeler,
et rappeler à l'opinion publique internationale, la vraie nature
du régime qui y est établi et son incapacité à
faire taire toute opposition.
En 1963, le Mouvement libertaire espagnol (MLE) - qui regroupe la CNT,
la FAI et la FIJL (5) vient de refermer les blessures
ouvertes en son sein entre un secteur dit "politique", partisan
d'une collaboration avec les secteurs antifranquistes, et la tendance
dite "apolitique", qui souhaite retourner aux sources de la
plus pure tradition anarcho-syndicaliste. Après la réunification
ratifiée par le congrès de Limoges en 1961, le MLE s'essaie
à relancer un combat armé qui n'était plus assuré
depuis quelques années que par des groupes et des individualités
agissant hors de tout contrôle, à l'instar du mythique Francisco
Sabaté, dit El Quico, tué par la garde civile en
1960 à San Celoni.
C'est à cette CNT réunifiée vient de créer
la section DI (Defensa Interior) en vue de "galvaniser les
enthousiasmes libertaires" et de secouer la torpeur qui, peu à
peu, a saisi les milieux de l'exil. Elle en confie l'animation à
un groupe de militants chevronnés, dont les "historiques"
Cipriano Mera et Juan García Oliver, auxquels se joint Octavio
Alberola, en tant que représentant des Jeunesses libertaires. Mais
il ne s'agit pas seulement pour les militants libertaires de mener des
actions symboliques : malgré les précautions extrêmes
dont s'entoure le Generalísimo et les échecs successifs
des tentatives précédentes, ils sont résolus à
frapper au plus haut, à la tête même de l'État.
Tract de la CNTE de Paris du 18 août 1963
La mission
de Granado
À l'instigation de Defensa Interior, un nouveau projet est mis
sur pied pour l'année 1963. Le lieu choisi pour l'attentat contre
Franco se situe en un point du trajet que le Caudillo emprunte pour se
rendre de sa résidence de El Pardo au Palacio de Oriente. Le commando
responsable de l'action doit trouver sur place les explosifs qu'un autre
militant, venu du sud de la France, a introduits peu avant. Comme il ne
peut rester plus longtemps à Madrid, il faut que quelqu'un d'autre
vienne les récupérer et les garder en attendant l'arrivée
du commando chargé de l'attentat. Cette autre personne, ce sera
Francisco Granado.
Installé depuis peu à Alès, il présente l'avantage
d'être un émigré économique, d'avoir des papiers
en règle et de ne pas être connu de la police. Il l'est d'autant
moins que son entrée en "politique" est toute récente
: c'est une fois arrivé en France, en 1960, qu'il a pris conscience
de la situation réelle de son pays et qu'il a décidé
de s'engager dans la résistance armée au franquisme. Sans
formation idéologique, son besoin d'action le porte vers les libertaires
présents dans la région. L'un d'entre eux, Vicente Martí,
transmet son nom à Defensa Interior, qui décide d'accepter
la "candidature" du jeune ouvrier.
Le 14 mai 1963, Francisco Granado part en Espagne remplir sa première
mission. Il ne sait pas qu'elle sera la dernière de sa vie.
Une fois arrivé à destination, rien ne va se passer comme
prévu. Alors que le séjour de Granado ne devait pas excéder
trois ou quatre semaines, il lui faudra attendre plus de deux mois pour
que DI lui envoie le contact chargé de réceptionner le matériel
amené par lui. Cependant, à la date prévue, le 20
juillet, celui-ci n'est pas au rendez-vous. Pour des raisons qui seront
éclaircies plus tard, ledit contact, Robert Ariño, ne se
présente que le 21 juillet. C'est à partir de ce jour que
le piège commence à se refermer sur Granado.
Et il se refermera aussi sur Joaquín Delgado, fils d'un exilé
cénétiste et militant déjà expérimenté,
accouru en Espagne pour contacter Ariño et Granado et les inciter
à rentrer en France au plus vite, d'autant que le DI a mis au point
un autre plan d'action pour les premiers jours d'août. Mais alors
que Delgado et Granado ne peuvent quitter Madrid aussi vite qu'ils le
souhaiteraient, les deux militants chargés des attentats contre
des institutions du régime, Sergio Hernández et Antonio
Martín -qui ignorent la présence à Madrid de leurs
deux compagnons- décident, pour leur part, d'avancer la date des
actions : le premier nommé a été reconnu par une
ancienne connaissance et il a eu le plus grand mal à expliquer
sa présence en Espagne. C'est ce même militant qui avoue
à l'auteur du livre combien il fut bouleversé du dénouement
de l'affaire, et quel ressentiment il éprouva à l'endroit
de ceux qui l'envoyèrent à Madrid, qu'il tenait pour responsables
de la mort de ses deux compagnons.
Si une telle réaction est compréhensible, il n'en reste
pas moins qu'elle ne rend pas justice aux dirigeants de DI, puisqu'il
fallut une véritable avalanche de ratés et de circonstances
imprévues pour qu'on arrivât à un dénouement
aussi désastreux et dramatique (6). Il n'est
pas exclu, enfin, qu'une trahison ait été cause -en partie,
au moins- de cet épilogue. L'auteur examine sérieusement
cette hypothèse, mais il a l'honnêteté de reconnaître
que rien ne vient la confirmer à coup sûr.
Espoir, hebdomadaire
de l'exil libertaire édité à Toulouse.
Des coupables
tout désignés
Si on ne sait toujours pas comment la police fut amenée si vite
sur la piste des deux hommes, on sait, en revanche, pourquoi ils furent
exécutés. Que la police ait cru ou qu'elle ait feint de
croire qu'elle tenait les responsables des deux attentats, cela n'a, tout
compte fait, guère d'importance. L'essentiel, pour le régime,
était qu'on pût exhiber le plus tôt possible des coupables
plausibles : Delgado et Granado répondaient on ne peut mieux à
cette exigence, d'autant que le second ne chercha pas à cacher
le but de sa présence en Espagne.
Enfin, il suffit de se reporter à l'acte d'accusation lu par le
procureur Enrique Amado pour réaliser que le procès intenté
à Delgado et Granado fut aussi l'occasion de régler ses
comptes à l'anarchisme militant, depuis son apparition à
la fin du XIXe siècle jusqu'à la guerre civile, en passant
par la Semaine tragique de Barcelone (1909) ou l'assassinat du cardinal
Soldevila (7).
Un précédent : l'affaire Sacco et Vanzetti
C'est à juste titre que l'auteur du livre établit un parallèle
entre le sort connu par les deux Espagnols et la condamnation infligée
aux deux anarchistes italiens, Sacco et Vanzetti, innocents les uns et
les autres des faits pour lesquels ils furent conduits au supplice. Il
relève néanmoins l'immense différence entre les mobilisations
que suscita la sentence prononcée contre les deux Italiens et la
quasi-indifférence dans laquelle Delgado et Granado allèrent
ensemble à la mort (8). Ne parlons même
pas de ce qui est resté des uns et des autres dans la mémoire
collective : si l'Histoire a, en quelque sorte, réhabilité
Sacco et Vanzetti, elle se souvient à peine du nom des deux Espagnols.
Pour ma part, je conclurai sur un point qui n'a guère retenu l'attention
de l'auteur et qui, à mon sens, aurait mérité au
moins quelques lignes. Les noms de Sacco et Vanzetti sont liés
depuis plus de 70 ans et on peut supposer qu'ils le resteront toujours.
Unis dans la mort et dans la mémoire, Sacco et Vanzetti l'avaient
été avant, dans leur vie : ils se connaissaient, ils étaient
amis. Or, une des choses les plus poignantes de l'affaire Delgado-Granado,
c'est qu'ils ne partagèrent que les trois dernières semaines
qui les menèrent au supplice. Avant la date du 29 juillet 1963,
ils ne se connaissaient pas et n'étaient rien l'un pour l'autre.
C'est le jour même où, sans le savoir, ces deux hommes dont
les noms sont maintenant inséparables entraient du même pas
dans la mort, c'est ce jour-là qu'ils se virent pour la première
fois de leur vie, ce jour du 29 juillet où deux autres de leurs
compagnons mettaient des bombes dans Madrid, l'une au siège du
syndicat unique et l'autre dans les locaux de la DGS, dans l'antre même
de la Bête.
Miguel
Chueca
Une version du présent texte avait paru dans les
numéros de mars et avril 1999 d'Alternative libertaire au moment
de la parution, en espagnol, du livre de Carlos Fonseca. Il a été
repris, sous une forme remaniée et abrégée, dans
le numéro de janvier-février 2004 de la revue Gavroche.
Quelques observations qui m'ont été faites m'ont incité
à revoir certaines formulations de cet article, et à le
compléter.
Depuis quelques années une campagne de réhabilitation de
nos camarades est en cours en espagne.
Pas de démocratie sans justice !
1. On a su, depuis, que l'engin devait sauter bien après
la fermeture des lieux au public, mais un détonateur défectueux
en décida autrement.
2. Julián Grimau fut condamné et fusillé pour des
faits qui remontaient aux années de la guerre civile. On lui reprocha
ses activités au sein de la " tchéka " de la rue
Baranguer de Barcelone, un centre d'interrogatoires et de tortures dépendant
du SIM, le service de renseignements militaires. Le poumiste Víctor
Alba fait noter, dans Memorias de un cabreado, que ce centre servit principalement
aux staliniens à réprimer les militants du Poum, de la CNT
et de la gauche du Parti socialiste.
3. Le documentaire a été diffusé d'abord sur Arte,
en décembre 1996. Il n'est passé en Espagne qu'en novembre
1997, à
2 heures du matin !
4. Carlos Fonseca, Le Garrot pour deux innocents. L'affaire Delgado-Granado,
Éditions CNT-RP, Paris, 2003, 226 pages, 15 euros. (Traduction
d'Alain Pecunia et dessin de couverture de Jacques Tardi).
5. Respectivement, la Confédération nationale du travail,
la Fédération anarchiste ibérique et la Fédération
ibérique des jeunesses libertaires.
6. Il faudrait aussi se demander, très honnêtement, si la
CNT avait encore les moyens, en 1963, de mener des actions de ce genre.
7. Soldevila fut abattu en 1923, peu après le meurtre du responsable
syndicaliste de la CNT Salvador Seguí par des pistoleros à
la solde du patronat.
8. La lecture de la presse française de l'époque est très
instructive à cet égard : je citerai en particulier le cas
du Monde, qui attend plus d'une semaine pour informer de l'arrestation
des deux présumés responsables des attentats du 29 juillet,
en se trompant du reste sur le prénom de l'un des deux, sur la
date et sur le lieu du premier attentat. Ensuite, le correspondant du
Monde, proche du Parti communiste espagnol, se contentera des rares communiqués
issus du régime lui-même.
Ordre
de l'execution de nos deux camarades
"Cette guerre européenne qui commença en Espagne ne pourra se terminer sans l'Espagne." A. Camus, le 7 septembre 1944 in Combat.
Autres
articles :
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Onze camarades
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: la guérilla libertaire en Espagne 1945-1960 ;
La lutte armée
contre le franquisme : apperçu historique du Groupe du 1er Mai
;
La
lutte contre le franquisme 1966 : L'enlèvement de Mgr Ussia
par le Groupe du 1er Mai ;
Don Quichotte, Cervantes icônes de la lutte antifranquiste ?
A
lire :
Carlos Fonseca, Le garrot pour deux innocents - L'affaire Delgado
- Granado (Éditions de la CNT-RP).
Miguel Chueca, Espagne 1963, l'affaire Delgado-Granado.
Gavroche n° 133, janvier-février 2004 (revue
d'histoire populaire),
L'odeur des patates douces (Vicente Marti)
A
voir :
Delgado - Granados : un crime légal. Documentaire de 58
minutes diffusé sur Arte.
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