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Nicolas
Faucier naît en 1900,
il va vivre en militant anarchosyndicaliste toutes les luttes, les espérances
du 20è siècle.
Engagé comme matelos en 1918, il participe aux mutineries en Mer
Noire.
Il milite à la CGT chez Renault, puis devient permanent au Libertaire.
Devenu correcteur de presse, il participe activement aux grèves
de 36 et
au soutien à la révolution libertaire espagnole.
Entre 1938 et 1945, il menera une double lutte contre le fascisme et
contre la guerre qui le ménera en prison.
A la libération, il participera à la revue la Révolution
prolétarienne et
aux combats pacisfistes au côté de Louis Lecoin.
Je ne saurais m'abstenir de
parler également d'un autre événement qui n'allait pas manquer de me bouleverser
et m'appeler a intervenir.
Voici : fin mai 1962, je reçus un mot de Lecoin qui avait perdu quelques
années auparavant sa compagne me convoquant d'urgence pour une affaire
importante. M'étant rendu rue Alibert, siège du journal Liberté, qu'il
avait fondé, en 1957 et que je connaissais bien pour y avoir parfois collaboré
et m'y être souvent rendu.
Là, en présence d'une vingtaine d'autres amis qui, comme moi, avaient
répondu à son invitation, Lecoin nous tînt les propos suivants (je cite
de mémoire, mais j'en affirme l'authenticité) :
Je vous ai appelé
parce que j'en ai assez de jouer les Don Quichotte. Comme vous le savez,
depuis plusieurs années je lutte, tant par mon journal que par les réunions
et autres manifestations publiques, contre la répression qui s'abat sur
les objecteurs de conscience, dont certains, ayant renouvelé leur refus
du métier de tuer, après une première fois, sont de nouveau sanctionnes
par les tribunaux militaires et croupissent dans les prisons, certains
depuis neuf ans.
Or, déjà les interventions de notre Comité, de secours aux objecteurs,
parrainé par des personnalités comme l'abbé Pierre, Albert Camus, Jean
Giono, Alfred Kastler, prix Nobel, André Breton, etc., ont permis que
leur détention, jusque-là illimitée, ne dépasse pas le maximum de cinq
ans. Ce qui a permis la libération d'une dizaine d'entre eux.
Mais tous les autres restent emprisonnés, y compris, alors que la guerre
d'Algérie est terminée, ceux qui avaient refuse d'y participer. C'est
pourquoi, ayant épuisé tous les autres moyens d'obtenir dans ce pays,
après de vaines promesses prodiguées en haut lieu, la reconnaissance de
l'objection de conscience qui es appliquées dans nombre de pays occidentaux.
notamment en Allemagne, ce qui les espérerait aussitôt, j ai pris la décision
irrévocable, je dis bien irrévocable, de mettre ma personne en jeu.
Je vous informe, en conséquence, qu'à dater du 1er juin, je commencerai
à faire la grève de la faim, et de la faire seul, ne voulant entraîner
personne dans une action que je suis décidé à mener jusqu' à son terme
afin que les promesses soient tenues".
A cette déclaration, les réactions
se firent nombreuses, lui laissant entendre qu'à son âge (il avait alors
74 ans) une nouvelle grève de la faim pouvait lui être fatale à bref délai,
et, au surplus, sans une ample préparation de l'opinion, soumise en général
à l'idole patrie d'un chef d'État militaire, c'était aller au suicide.
Mais, toutes nos pressantes objurgations furent vaines.
"Si vous n'êtes
pas d'accord, nous dit-il, j'agirai seul. Par contre, si vous acceptez
de me soutenir, avec tout l'effort de propagande nécessaire auprès de
nos nombreux amis et des groupements pacifistes, libertaires, syndicalistes,
nous pouvons gagner la partie. De toute façon, quelle que soit votre attitude,
c'est mon dernier mot : ou j'obtiendrai le statut pour les objecteurs
ou j'y laisserai ma peau". Que pouvions-nous faire d'autre,
malgré, nos craintes, que nous rallier ?
Le 1er juin, tout se passa donc comme prévu. L'annonce de cette action
par son journal Liberté avait alerté tous les militants de Paris
et de province.
Pourtant, le démarrage fut laborieux.
Les consignes de silence avaient été données au sommet gouvernemental
et la presse aux ordres obéissait servilement en mettant nos communiqués
au panier. Seuls quelques rares journaux osaient enfreindre les instructions.
Mutisme également à peu près total du côté du P.C. et de son organe l'Humanité
où, selon une coutume qui ne se dément pas, on ignore ou on boycotte toute
initiative qui échappe à l'obédience du parti (à plus forte raison en
ce qui concerne l'objection de conscience sévèrement réprimée en Russie).
Au local du journal, qui était aussi son domicile, Lecoin poursuivait
son jeûne , assisté, de quelques fidèles dont un homme jeune, Pierre Martin,
militant pacifiste actif de l'Internationale des Résistants à la Guerre
et objecteur de conscience que Lecoin avait tiré des geôles républicaines,
et qui, dès qu'il apprît la ferme détermination de son vieux camarade,
revint précipitamment de Dakar, où il dirigeait une équipe du service
civil international, pour se mettre a sa disposition. Continuant le combat de l'homme
alors couché, et assisté de quelques camarades, il veillait sur son courageux
ami avec une sollicitude de tous les instants.
En même temps, il animait à la fois la propagande, recevait les amis connus
et inconnus venus s'informer et proposer leur aide. Il recevait les journalistes
en quête d'interviews et répondait au téléphone qui sonnait sans arrêt.
Tout cela sans un moment de répit, tandis que d'autres s'affairaient dans
tous les coins du petit local, classant la correspondance, les télégrammes
reçus de partout, y répondant et expédient le matériel de propagande pour
satisfaire les nombreuses demandes.
Car, du dehors, arrivaient les informations sur l'action des militants
tant à Paris qu'en province.
On apprenait que les lettres, les télégrammes affluaient aussi à l'Élysée
et dans les ministères intéressés, émanant de particuliers ou de groupements
divers, syndicats, etc. Je m'étais, bien sûr, proposé
pour me rendre au siège des syndicats en vue d'un soutien éventuel.. Accompagné
de Raymond Guilloré animateur de La Révolution prolétarienne.
Notre première visite fut pour la CGT où l'un des secrétaires du Bureau
confédérale après une déclaration favorable, devenait plus réticent, plus
ferme, au fur et à mesure qu'il allait au bureau voisin prendre des directives,
nous devinions de qui. Finalement l'entretien se termina a peu près par
une fin de non-recevoir. Ce qui n'était pas pour nous surprendre, même
si le syndicat des correcteurs de cette même CGT. Lecoin était l'un
des membres les plus anciens et en fut l'un des plus actifs- menait campagne
en sa faveur. tout comme le Comité intersyndical du livre parisien, la
Fédération du Livre CGT et nombre de sections de province.
Fort heureusement, tout autre fut la réception qu'on nous fit ailleurs,
là où le sentiment de solidarité n'était pas obnubilé par des considérations
de politique partisane.
Sans pour autant adopter des conceptions identiques sur le problème de
l'objection de conscience, c'est une adhésion spontanée qui nous fut donné
à la Fédération de l'Education Nationale, suivie d'une discussion aux
fins d'une action efficace pour aider Lecoin et les objecteurs emprisonnés.
Même attitude sympathique à Force Ouvrière où le secrétaire général Bergeron
rédigea devant nous un télégramme pour l'Élysée et intervint par la suite
utilement. La CFTC, fut elle, en flèche durant toute la campagne,
Son secrétaire général, Eugène Descamp, qui nous avait promis son entier
concours, tint parole et fit, lui aussi des démarches personnelles jusqu'à
la Présidence de la République.
Il faut dire qu'entre autres arguments pour les amener à nous donner leur
appui et à faire pression sur l'Élysée, nous en avions un de poids en
leur rappelant que, peu auparavant, De Gaulle au cours d'une intervention
de l'abbé Pierre, lui avait déclare : Qu'il était absurde et indigne de
traiter les objecteurs en délinquants. Cependant, l'effervescence
grandissait autour du défi lancé par le vieux lutteur.
Une affiche Sauvez Lecoin !, opposée sur les murs de Paris, interpellait
le grand public, tandis qu'une autre sur la porte de l'immeuble où il
poursuivait son jeûne avait mis le quartier en ébullition. Cela d'autant
plus que, le 13 juin, une manifestation de soutien au même endroit avait
réuni beaucoup de monde.
La grande presse elle-même, devant l'ampleur de la protestation, avait
dû rompre son silence.
Déjà Combat Le Monde, Le Canard enchaîné, qui n'étaient pas gênés
aux entournures, avaient alertés leurs lecteurs D'autres avaient suivi.
certains pour ne pas faire un "ratage". En province, des journaux locaux,
harcelés par les militants, s'étaient eux aussi emparés de la question.
Quant aux publications amies Le Monde Libertaire, La Révolution prolétarienne,
L'Union pacifistes, Le Nouvel Observateur", il va de soi qu'ils ne
marchandaient pas leur concours.
Mais, parmi ceux-ci, on doit rendre hommage au "Canard enchaîné" dont
chaque numéro durant cette épreuve tenait ses lecteurs en haleine.
Entre autres, le 13 juin, un article retentissant d'Henri Jeanson, intitule Holà ! Les Grandes Gueules ! interpellait Malraux, Giono, Max-Pol Fouchet,
Jean Galtier-Boissière, Jean-Paul Sartre : Faites-vous entendre. Laisserez-vous
mourir Lecoin ? La radio française, Radio-Luxembourg,
Europe 1, après les radios et télévisions étrangères, avaient évoqué l'affaire
Lecoin à plusieurs reprises. Sur le plan international, des groupements,
des personnalités importantes comme Bertrand Russell, le vétéran pacifiste
anglais, Pietro Nenni, ancien ministre, au nom des socialistes italiens,
témoignaient par télégramme leur solidarité.
Bref, le mouvement prenait de jour en jour plus d'étendue.
Pour calmer les esprits, le ministre des Armées finit par d déclarer qu'un
statut sur la reconnaissance de l'objection de conscience était à l'étude
et qu'en attendant tous les objecteurs ayant accompli trois années d'emprisonnement
seraient immédiatement libérés.
Ce qui rendait encore à la liberté vingt-huit d'entre eux.
Cela ne suffisait pourtant pas à Lecoin dont l'action commençait à être
payante, mais qui s'affaiblissait. Quoi qu'il en soit, il devenait gênant
pour l'orgueil et limage de marque de sa majesté le général-Président
qui n'entendait pas qu'on lui fasse la leçon.
Aussi, le 15 juin, un juge d'instruction commis par le Premier ministre
lançait. une information contre X. sous l'accusation absurde, envers les
amis présents aux côtés de Lecoin, de non-assistance à personne en danger.
Fallacieux prétexte qui permettait aux policiers, assistés d'un médecin-légiste,
de l'enlever pour le conduire à l'hôpital Bichat où ils pensaient peut-être
en avoir raison par tous les moyens appropries . Devant. ce kidnapping,
et par solidarité avec Lecoin, cinq des compagnons qui l'avaient assisté
tout au long de son jeûne, dont sa fille, faisaient savoir qu'ils commençaient
à leur tour la grève de la faim. C'est dans ces conditions que nous arrivâmes
au 21è jour de cette mémorable entreprise. Lecoin, qui continuait à
résister à toutes les pressions, commençait alors à tomber dans une certaine
torpeur ; lorsqu'un des membres de son Comité de secours aux objecteurs,
le professeur Kastler, vint lui transmettre la promesse écrite du Premier
ministre Pompidou qu'un projet de loi portant statut des objecteurs de
conscience allait être soumis à l'Assemblée nationale et l'engageait alors
à cesser son jeûne. Surpris tout d'abord du refus de Lecoin, lui objectant
que cette soumission n'offrait aucune garantie, car il n'était pas assuré
que le Parlement suivrait le Premier ministre, Kastler se rendit à ses
raisons.
Ce n'est que le lendemain soir, après que d'autres personnalités à qui
Lecoin avait répété qu'il en avait assez des promesses trompeuses et qu'il
ne consentirait à s'alimenter que s'il pouvait lire un acte officiel lui
donnant des assurances valables, et après de longs pourparlers à la Présidence
du Conseil, où ses amis défendaient farouchement sa cause, que Lecoin,
ayant pris connaissance de la déclaration du Premier ministre, selon lequel
le projet de statut des objecteurs serait adopté par le Conseil des ministres
du 4 juillet pour être voté à la session parlementaire, cessait son jeûne,
ayant eu en outre l'assurance qu'en vertu de cette mesure, la centaine
d'objecteurs encore emprisonnes seraient libérés. Il était temps. Lecoin, au
bord du coma, n'était plus qu'un grand malade aux mains des médecins dont
il acceptait maintenant les soins avec reconnaissance et reprenait lentement
goût à la vie.
Et l'infirmière, sous la dictée du professeur, pouvait noter :
Aujourd'hui et les jours suivants, alimentation par perfusion. Célébrant cette victoire dans La Révolution prolétarienne, j'avais intitulé mon article Réabilitation
de l'acte individuel, par allusion à la propagande par le fait (attentats
terroristes anarchistes) des années 90 du siècle dernier dont les anarcho-syndicalistes
avaient reconnu la vanité, malgré le courage et l'abnégation de leurs
auteurs.
Je soulignais qu'il s'agissait cette fois d'un acte non-violent de la
part d'un homme qui, mettant en jeu son existence contre l'arbitraire
et la répression au service de son idéal pacifiste, avait forcé le barrage
qui s'opposait à l'examen du cas des objecteurs de conscience et emporte
la décision mieux que n'aurait pu le faire à elle seule une campagne de
presse et de meetings pour remuer et sensibiliser l'opinion.
Pourtant, ce qu'il advint par la suite allait nous rappeler une fois de
plus qu'avec les politiciens on n'est jamais sûr de rien et qu'en l'occurrence,
cette première satisfaction obtenue, la partie n'était pas entièrement
gagnée. En effet, le débat sur le statut à l'Assemblée Nationale avait
bien eu lieu le 27 juillet suivant, mais dans une confusion telle, entretenue
par ses adversaires, que rien n'en était sorti et que les députés, presses
de partir en vacances, avaient renvoyé la discussion à une session ultérieure.
Ce qui ne faisait pas l'affaire de notre rescapé, qui parti se remettre
de sa dernière épreuve chez un ami à la campagne, rongeait son frein en
constatant qu'au surplus, les objecteurs pour qui il s'était battu jusqu'au
bout, restaient en prison. Rentré à Paris, il
allait rencontrer de nouvelles difficultés.
Dans la coulisse, le ministre Debré, champion de la politique nataliste
et ses complices de la clericaille, associés au clan militaro-industriel
pour une France forte, manoeuvraient pour empêcher la reprise des débats.
Contre ce sabotage délibéré, il faudra encore plus d'une année d'interventions
de toutes sortes, de pétitions, de relance des parlementaires et des personnalités
acquises à la cause des objecteurs, et qu'en désespoir de cause Lecoin
mette dans la balance la menace de reprendre une nouvelle grève de la
faim pour qu'enfin la loi accordant le bénéfice du statut aux objecteurs
soit définitivement votée et promulguée le 22 décembre 1963 et que, le
24, la veille de Noël, tous les objecteurs sans exception soient libérés.
Certes, tel qu'il était, ce statut ne répondait pas entièrement a ce qu
en attendaient ses inspirateurs, mais l'essentiel était qu'il permettrait
à tous ceux qui pour des impératifs moraux philosophiques ou religieux,
refuseraient désormais le service militaire d'accepter un service civil
de remplacement.
Il s'agirait ensuite d'en poursuivre l'amélioration Nicolas
Faucier (Dans la mêlée sociale. Edition la
Digitale)

Tous les jours,
rassemblement devant l'hôpital Bichat où Lecoin continuait
sa grève de la faim.
Les
autres articles :
Lecoin
devant le conseil de guerre ; le
Libertaire (1920 193...) ;
Fais
pas le Zouave ! (journal antimilitariste unique et gratuit)
; Louis
Lecoin ;
1936
: l'heure du syndicalisme révolutionnaire est arrivée ; du
contrat collectif au contrôle ouvrier ;
la fin misérable de l'expérience Blum (1937) ; 1956
: la mobilisation c'est la guerre ;
Le
libertaire
(journal
des anarchistes entre les deux guerres)
; Albert
Camus et la pensée libertaire ;
Les mutineries de la Mer Noire
(1919) ; 1954
- 1962, pas un Homme pour la guerre d'Algérie ;les affiches contre la guerre d'Algérie (1954-1962) ;A
lire :
Le Cours d'une vie (Louis Lecoin) ; Dans la mêlée
sociale (Nicolas Faucier) ;
La Front populaire à travers le Libertaire (Editions le
Vent du ch'min).
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