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50 ans
d'articles
en 400 pages.
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En ce
mois d'octobre 2004, le Monde libertaire fête ses cinquante ans
d'existence.
C'est l'occasion de s'arrêter
sur notre propre histoire, et plus particulièrement sur les raisons
qui ont pousser à sa création. Le Monde libertaire est né
à la fin de l'année 1954, suite à une grave crise
interne du mouvement anarchiste français.
Dix ans plus tôt, à
la Libération, la Fédération anarchiste avait été
fondée.
Elle regroupait toutes les tendances libertaires (syndicalistes, communistes,
individualistes, pacifistes, etc.) avec une nette prédominance
communiste libertaire. Elle a alors pour journal le Libertaire. Mais,
très vite, cette FA est noyautée par un petit groupe, l'Organisation
Pensée Bataille (OPB), qui agit clandestinement de l'intérieur
afin d'en prendre la direction et d'exclure (1)
à tour de bras ceux qui les gênent. En 1953, la FA, vidée
de ses forces militantes, est transformée en Fédération
communiste libertaire (FCL).
Ceux qui n'ont pas été
chassés la quittent et en décembre 1953 créent une
nouvelle Fédération anarchiste. La FCL disparaîtra
quelques années plus tard, vers 1956, pour diverses raisons : la
répression qu'elle subit, son entrée en clandestinité
durant la guerre d'Algérie, sa participation pathétique
aux élections législatives de 1956 et son discrédit,
dans le milieu des réfugiés anti-franquistes, provoqué
par les contacts avec le stalinien Marty fraîchement évincé
du PCF et surnommé le boucher d'Albacète par
les libertaires espagnols en exil.
Toutes les organisations politiques
ayant un journal, la FA va elle aussi se doter de son propre organe et
s'exprimer sur la scène publique. En 1954, existent déjà
quelques publications anarchistes, chacune d'orientation spécifique
: l'Unique, exclusivement individualiste ; Défense de
l'Homme de Louis Lecoin, antimilitariste et pacifiste ; la Révolution
prolétarienne, revue syndicaliste révolutionnaire ;
Noir et Rouge, revue anarcho-communiste qui a l'ambition de renouveler
la pensée anarchiste, etc.
En 1956, suite à la faillite de l'OPB, des saisies de la police,
mais aussi faute de lectorat, Le Libertaire disparaît. Le
Monde libertaire devient ainsi le journal d'une seule organisation.
Il se veut le réel continuateur du Libertaire créé,
rappelons-le, par Louise Michel et Sébastien Faure en 1895, et
organe de l'Union anarchiste, la principale organisation libertaire de
l'entre-deux-guerres, qui comptait jusqu'à trois mille militants.
Repris à la Libération par la FA, cet hebdomadaire connut
un immense succès durant les grèves insurrectionnelles de
1947, puisqu'il tire à plus de 100 000 exemplaires. Ce passé
quelque peu prestigieux explique la volonté des refondateurs de
la Fédération anarchiste de 1953 (c'est-à-dire six
ans après ce gigantesque mouvement social) de retrouver un tel
journal.

1er gala de soutien
au Monde Libertaire avec Georges Brassens.
Le nom choisi, le Monde libertaire,
reflète cet état d'esprit. Il s'agit de se positionner comme
les continuateurs légitimes du Libertaire. D'ailleurs, encore aujourd'hui,
le discret visage de Louise Michel dans le logo du titre du Monde libertaire
montre cette filiation avec le Lib' original.
Lors du congrès constitutif de 1953, plusieurs propositions de
titre avaient été émises : le Libertaire nouveau,
le Lib', le Libertaire fédéré, les Libertaires, l'Action
libertaire, ou encore, mais cette fois avec des titres en rupture : l'Homme
révolté, Germinal, l'Insurgé, Fraternité,
Terre et Liberté. Le Monde libertaire, avec son logo très
proche de celui du Libertaire, montre que les militants de la nouvelle
Fédération anarchiste voulaient concurrencer le journal
de la FCL. Le premier numéro paraît en octobre 1954 sur quatre
pages grand format, et sa parution sera mensuelle jusqu'en 1977.
La crise du mouvement anarchiste
connaît donc une issue dans la création de la FA et du Monde
libertaire, mais sa situation en 1954 est la même que dix ans plus
tôt : les militants ont de nouveau tout à reconstruire, et
il leur faut en plus retrouver des moyens financiers.
En effet, tout au long de son existence, le Monde libertaire a une existence
extrêmement précaire. Il connaît régulièrement
des difficultés financières, car sortir un journal coûte
très cher. Les rentrées d'argent se font par les ventes
et les abonnements, les souscriptions de soutien, ainsi que par les galas
annuels. Sans le fort soutien des militants et des sympathisants, le journal
ne pourrait être viable. À plusieurs occasions, en 1966 et
en 1969, le journal fut sur le point de disparaître...
De grands noms de la chanson se produisent au bénéfice du
Monde libertaire. Outre la présence quasi annuelle de Léo
Ferré et de Georges Brassens, il faut citer aussi la participation
de Jean Yanne, Boby Lapointe, Léo Campion, Jacques Brel, Bernard
Lavilliers, Claude Nougaro, etc. Mais le journal affronte également
des saisies, la répression de la Justice et, à deux reprises,
des attentats de l'extrême droite. La librairie Publico, qui est
aussi le siège du journal, est plastiquée une première
fois en 1962 par l'OAS, et au milieu des années 1970, elle subit
un deuxième attentat, perpétré cette fois par des
franquistes. Attentats qui donneront paradoxalement un peu de "publicité"
au mouvement libertaire.

Affiches du Monde libertaire
- le premier logo du journal
1954
Contre-pied du journal de la FCL, sous la direction d'un clan, le Monde
libertaire se veut un journal anarchiste pluraliste, qui accepte l'expression
de tous les courants se réclamant de l'anarchisme sans exclusive.
On peut ainsi lire dans l'éditorial du premier numéro, en
guise de "profession de foi" : Notre journal, votre journal,
est le fruit de l'effort commun consenti par les libertaires de toutes
écoles, unis dans la Fédération anarchiste. [...]
Notre journal sera le journal de tous les libertaires. (2)
Ce projet unitaire sera réaffirmé dans le numéro
de novembre : Tribune ouverte à tous les courants de la pensée
anarchiste, ce journal ne sera jamais au service exclusif d'une tendance
ou d'une majorité. (3)
Toutes les tendances libertaires doivent pouvoir s'exprimer. Cette déclaration
d'intention révèle le traumatisme lié aux dernières
années de l'ancienne FA et de la FCL où toute personne n'appartenant
pas au "clan" de l'OPB est écartée du Libertaire.
Le journal veut ainsi être à l'image de la nouvelle organisation,
c'est-à-dire diversifié idéologiquement dans sa composition
et regroupant des personnes parfois éloignées sur le plan
des idées et de l'action. Le projet est explicite, mais on peut
se demander si toutes les tendances pourront effectivement s'y exprimer
librement. Cette volonté affichée, régulièrement
invoquée au cours de cette période, montre l'originalité
du journal par rapport à d'autres publications libertaires spécialisées
sur certains thèmes (pacifisme, syndicalisme, etc.). On peut voir
dans ce projet l'expression de positions contradictoires. Mais la volonté
d'unité prévaut sur le souci de cohérence idéologique,
et le fait qu'il n'y ait pas d'unité idéologique provoque
un grand nombre de débats. Il est ainsi possible de lire des articles
pacifistes côtoyant des contributions sur la nécessité
de la lutte armée, des articles syndicalistes et anti-syndicalistes,
d'autres sur la question des luttes de libération nationales, etc.
Toutefois, si effectivement
aucune tendance n'a été écartée du journal,
on peut constater qu'il est largement centré sur les problématiques
sociales et syndicales. Les articles à caractère individualiste
sont assez peu nombreux, même si certains auteurs comme Maurice
Laisant, Georges Vincey ou Charles-Auguste Bontemps ont été
très impliqués dans la vie du Monde libertaire. L'accent
est donc mis sur la portée socialiste et révolutionnaire
des libertaires. Il s'agit de lier l'anarchisme au mouvement ouvrier.
À ce propos, Maurice Joyeux écrit dans ses mémoires
: Le premier numéro du Monde libertaire symbolisa toute l'action
que nous allions entreprendre dans les années qui suivirent pour
replacer l'organisation dans le courant des luttes ouvrières. (4)
L'anarchisme est une tendance
du socialisme révolutionnaire.
Dans ce sens, l'individualisme est toléré tant qu'il ne
remet pas en cause cet anarchisme de lutte des classes. L'anarchisme est
né du mouvement ouvrier et des idées socialistes, et ce
lien provient de la part importante d'articles syndicalistes jusqu'à
la fin des années 1970. Spécificité du Monde libertaire,
toutes les tendances ont la possibilité de s'y exprimer. On peut
penser que l'individualisme est une sorte de garde-fou, protégeant
le journal et la FA des dérives bolchevisantes ou autoritaires
que l'ancienne organisation et la FCL ont connues. C'est seulement au
congrès de 1978 que les Principes de base de la FA reconnaissent
la lutte des classes. Jusque-là, les individualistes s'y étaient
toujours opposés. Cela montre la prédominance de l'anarchisme
social sur l'individualisme. Mais il faut remarquer que cette reconnaissance
officielle de la lutte des classes intervient alors que la distinction
entre les trois tendances s'est déjà largement amenuisée.
Ce cloisonnement n'existe plus vraiment aujourd'hui alors qu'il était
très fort dans les premières années. Si la synthèse
des courants semble n'avoir été qu'une juxtaposition entre
elles dans les premières années, aujourd'hui cette division
est beaucoup moins pertinente.
La naissance du Monde libertaire
a été difficile. Les militants à l'origine du journal
n'auraient sûrement pas imaginé que celui-ci puisse encore
exister de nos jours.
Et même si ce Monde libertaire n'a jamais réussi à
avoir une audience comparable à son ancêtre, il a su fédérer
les libertaires malgré leurs différences.
Pascal, Claaaaaash
1- Il a souvent été
avancé par les protagonistes qu'il s'agissait de créer une
authentique organisation communiste libertaire de masse en évinçant
les individualistes et les " nullistes " de l'organisation...
Ce qui ne tient absolument pas puisque les premiers exclus de la FA étaient
des militants ouvriers communistes libertaires.
2- Le Monde libertaire, n° 1, octobre 1954, éditorial, p. 1.
3- Le Monde libertaire, n° 2, novembre 1954, éditorial, p.
1, colonnes 1 et 2.
4- Maurice Joyeux, " La reconstruction difficile de la Fédération
anarchiste (1954-1960) ", page 69, La Rue, revue culturelle et littéraire
d'expression anarchiste.
La première librairie du Monde Libertaire.
Autres
articles :
La
restructuration de la Fédération Anarchiste ;
La
Fédération Anarchiste et les guerres coloniales ;
Suzy
Chevet ; Daniel
Guérin (1904 1988) ; Maurice
Joyeux ;
Le
Libertaire
(journal
des anarchistes entre les deux guerres)
;
A
lire :
Et pourtant ils existent ! 150 articles du Monde
libertaire de 1954 à 2004. (édition le cherche midi)
Le Monde libertaire a cinquante ans. Numéro anniversaire
hors série
Sous les plis du drapeau noir (Maurice Joyeux)
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