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La restructuration de la Fédération Anarchiste (1953)

Les organisations ne sont rien d'autre qu'un moyen et ont la sensibilité des hommes qui les composent.
La Fédération anarchiste, née au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, procédait de cet à-peu-près qui avait un des rebelles venus d'horizons divers, pour qui l'anarchie était un refus des autres plutôt qu'une doctrine et qui n'étaient d'accord que sur des aspirations à une liberté mal définie se nourrissant d'impatience et que l'efficacité, une efficacité aléatoire, poussait à marier la carpe anarchiste au lapin marxiste, en oubliant que le produit des accouplement hybrides n'est pas viable.

Les quatre ans d'occupation avaient obscurci les mémoires et creusé un vide idéologique qu'il fallait combler et qui se heurtait à une frénésie issue des libertés retrouvées. Comme la grenouille de la fable, la nouvelle Fédération anarchiste enfla jusqu'à éclater de ses contradictions et l'organisation mise en place en 1945 se désagrégea en 1953 !
En l'espace d'une année, ce qui constituait son armature : son siège, son journal, ses œuvres furent dispersés par des apprentis-sorciers dont la frénésie destructrice réduisit à rien les efforts de huit années pour rassembler les anarchistes dans une même organisation. Faiblesse de jeunesse évidemment, ce qui manqua alors à la jeune Fédération anarchiste pour réaliser son projet ambitieux, ce fut cette génération d'hommes mûrs dispersés par la guerre et qui auraient été un utile contrepoids aux tentatives de centraliser notre mouvement. Et pour ceux qui restèrent fidèles aux traditions de notre organisation anarchiste, il fallut tout reconstruire à partir de rien !

Première affiche du nouveau libertaire.

C'est à la fin de l'année 1953, sous l'impulsion de quelques militants -nous n'étions pas nombreux- que fut reconstruite, au congrès de la Maison verte, la Fédération anarchiste actuelle.
Trente ans déjà ! Il y avait là Georges Vincey, qui sera le gardien vigilant de nos finances; Maurice Fayolle, la plume la plus brillante de notre équipe; Suzy Chevet, l'organisatrice des fêtes qui remplirent nos caisses ; Aristide Lapeyre, orateur incomparable dont l'influence sur les milieux provinciaux était considérable et d'autres encore.
L'organisation et le journal seront provisoirement installés au " Château des brouillards ", une petite librairie que je possédais à Montmartre. L'administration dans le petit atelier de Georges Vincey avant que nous nous installions dans nos meubles rue Ternaux où nous resterons une vingtaine d'années grâce à un vieux mitant libertaire qui nous avança l'argent nécessaire.

C'est au mois d'octobre 1954 que reparut notre journal. Des nécessités administratives nous obligèrent à en modifier le titre qui devint Le Monde libertaire, mais personne ne s'y trompa, il s'agissait du vieux journal de Sébastien Faure et de Louise Michel. Nous reprîmes rapidement notre vitesse de croisière. Cependant créer des outils ne suffisait pas. Nous avions été suffisamment échaudés par les événements qui avaient amené la disparition de la première Fédération anarchiste et de son journal Le Libertaire pour prendre des mesures susceptibles de nous protéger contre les aventuriers de tout poil décidés à s'emparer de l'organisation et de son journal pour les mettre au service de leurs desseins particuliers.
Et c'est ainsi qu'au congrès de la Maison verte, un certain nombre de conditions connues sous le nom de Principes de base furent définies pour appartenir à la Fédération anarchiste !
Ces Principes de base que chacun doit respecter ont fait couler beaucoup d'encre et de salive !
Ils n'étaient pas parfaits et chacun de ceux qui les ont acceptés y ont vu non pas le reflet de leurs aspirations particulières, mais un compromis sans plus. Et il ne pouvait pas en être autrement. Le but des Principes de base consistait à établir un équilibre toujours difficile et aléatoire entre la liberté de l'homme dans le groupe, du groupe dans la fédération, de la fédération dans l'internationale et l'indispensable cohésion de l'organisation devant les problèmes qui se posaient chaque jour.
Pourtant, ils ont tenu le coup et, à part quelques retouches qui ne modifièrent pas l'essentiel, ils sont encore de nos jours, la règle de tous. Ce qui est l'équivalent des " statuts " dont se dotent les autres organisations politiques ou syndicales. Il est probable que les événements obligeront l'organisation à en modifier quelques aspects sous la poussée de la conjoncture, mais il faut être prudent en la matière. Ils sont simples, clairs et possèdent la patine du temps !

Le redémarrage de la Fédération anarchiste fut rapide. Les groupes se reconstituaient; les militants, un instant désorientés, reprirent leur place dans le combat et, en particulier, dans les organisations syndicales. Notre installation rue Ternaux constitua un point de rencontre mettant fin à la dispersion de notre organisation et de nouveau le public vint nombreux à nos meetings et à nos fêtes.
La seule ombre au tableau restait notre journal Le Monde libertaire, dont la parution sera mensuelle et le restera pendant de nombreuses années. Deux mouvements singularisèrent cette période de reconstruction difficile.
D'une part, les éléments traditionnellement en marge de l'organisation -je pense aux individualistes et à certains anarcho-syndicalistes- qui avaient compris le danger se resserrèrent autour de la Fédération anarchiste et celle-ci devint la fédération de tous, y compris de ceux qui, pour des raisons particulières, n'y adhérèrent pas.
Le second de ces mouvements qui consistait à créer, à côté de notre organisation, une autre organisation anarcho-marxiste échouera !

Naturellement, la vie n'est pas simple et cette fédération aura encore beaucoup de difficultés à assumer en particulier en 1968. Mais les murs de la maison étaient solides et tous les va-de-la-gueule qui prédisaient notre disparition à chaque difficulté, en seront pour leur courte honte ! La Fédération anarchiste, reconstituée en 1954, a trente ans, des structures bien huilées, un cadre de militants jeunes susceptibles d'épouser l'avenir.
Elle est armée pour faire face à la conjoncture, à deux conditions: considérer comme inaliénables les principes sur lesquels elle est bâtie et adapter ses analyses et ses moyens à l'évolution irréversible de la société.

Maurice Joyeux



le siège de la Fédération Anarchiste en 1959 (rue Ternaux)


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